XIII. LE CHRISTIANISME ET LE MONDE ANTIQUE
bords du Danube (en Pannonie et dans les deux Mésie). Il remonte le Nil. Il déborde la frontière romaine en Perse et en Arabie. — Eusèbe, au moment où il va raconter la persécution de Dioclétien, se plaît à marquer de quelle liberté et de quelle considération jouit la religion du Christ « tant chez les Grecs que chez les Barbares. » Les princes, dit-il, n'hésitent pas à confier à des chrétiens des magistratures, des gouvernements, et ils les dispensent de sacrifier. Il y a des chrétiens dans les palais impériaux, où ils jouissent d'une entière liberté de conscience. « Il fallait voir de quel accueil les chefs de chaque église étaient l'objet de la part de tous les procurateurs et gouverneurs. » Les vieux édifices du culte ne contenaient plus les foules grandissantes de fidèles : « dans chaque ville il fallait faire sortir du sol de vastes et larges églises. » Eusèbe ne nous laisse pas croire que le christianisme est en tout en progrès : il parle de discorde, de mollesse, d'hypocrisie, d'évêques ambitieux, de haines cléricales, et il voit dans la persécution ouverte par Dioclétien un châtiment de Dieu irrité par sa propre Église (vin, 1). Mais la description reste vraie de l'immense conquête opérée par la foi (1).
En regard de cette conquête, Dioclétien (284-305), comme Dèce, est un Romain d'ancien style, un homme d'État imbu du vieil esprit juridique, un soldat, attaché au culte officiel et que la philosophie d'un Philostrate ou d'un Plotin n'a pas touché. Il légifère sur les mariages (295), en proclamant que « les dieux immortels ne continueront à favoriser le nom romain que si les princes obligent leurs sujets à mener une vie pieuse, morale et paisible », et que, « si la majesté de Rome est montée si haut, grâce à la protection de tous les dieux, c'est que ses lois ont toujours été empreintes d'une piété sage et d'une religieuse pudeur. » Il interdit (296, plutôt qu'en 287) le manichéisme, qui essaie de pénétrer de Perse dans
(1) En 431, Dalmatius parle de six mille évêques pour toute la catholicité. Tillemont, t. xiv, p. 423. — En 251, on voit soixante évêques italiens réunis autour du pape Cornélius. Vers le même temps, Cyprien réunit à Carthage jusqu'à quatre-vingt-dix évêques africains.
l'empire romain : « Les dieux immortels, dans leur providence, ont daigné confier aux lumières d'hommes honnêtes et sages le soin de décider ce qui est bon et vrai. Il n'est pas permis de résister à leur autorité. La religion ancienne ne doit pas être critiquée par une nouvelle. C'est un grand crime que de revenir sur ce qui, réglé par les anciens, est en possession et en usage. » La loi est revêtue d'infaillibilité. Dioclétien estime que la part faite à la religion par le culte, le culte tel que« les anciens» l'ont réglé, résout toute la question religieuse. Y a-t-il même une question religieuse? L'homme d'État, capable d'innover jusqu'à créer la tétrarchie, partager l'empire, bouleverser la géographie et l'administration des provinces, ne sort pas de la vieille conception juridique du culte, ne soupçonne pas la révolution religieuse qui s'est accomplie.
34. Cependant, il vient tard, et seulement après dix-huit ans de gouvernement, à des mesures persécutrices. Il n'a pensé d'abord qu'à faire l'unité cultuelle dans l'armée des fonctionnaires. Puis il est entraîné. Le premier édit de persécution, 24 février 303, rappelle par plus d'un trait l'édit de 296 contre les manichéens : les églises seront démolies,les livres saints brûlés, les assemblées chrétiennes interdites, les chrétiens en charge dépouillés de leurs dignités. Pour mieux supprimer le culte chrétien, un second édit ordonne de jeter en prison les évêques, prêtres, diacres, lecteurs, exorcistes, et de ne les relâcher que s'ils sacrifient, faute de quoi ils sont passibles des derniers supplices. Les supplices commencent aussitôt. La situation devient plus critique en 304, où un nouvel édit (il fut publié par Galère) met en demeure de sacrifier, non plus le clergé seulement, mais tous les fidèles en toute ville de l'empire. C'est une politique insensée d'extermination.
L'édit est exécuté en rigueur dans les états de Dioclétien, de Galère et de Maximien Hercule ; en Occident, Constance Chlore ne suit pas. Bientôt (1er mai 305), Dioclétien et Maximien abdiquent. Constance Chlore (25 juillet 306) meurt et est remplacé par son fils Constantin, plus favorable encore aux chrétiens que ne l'a été son père : Maxence, proclamé à Rome (28 octobre 306), penche vers la tolérance. L'Occident ne pâtit vraiment de la persécution