XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
les peuples orientaux étaient fiers d'une antique et riche civilisation ; mais les Grecs surtout, et il faut entendre par là tous ceux qu'avait pénétrés la culture hellénique, les Grecs, subtils et vaniteux, étaient convaincus de leur supériorité définitive dans Tordre intellectuel et par conséquent doctrinal. Ignorant de parti pris la langue latine, ils n'avaient que du mépris pour ceux qui ne parlaient pas le grec. La suite des siècles, nous aurons l'occasion de le voir, n'atténuera guère cette infatuation.
Que fallait-il donc pour conserver, malgré ces oppositions de caractères, l'« unité de foi et de charité » ? L'unité de foi demandait, évidemment, une autorité doctrinale incontestée, indépendante aussi de toute pression extérieure, c'est-à-dire n'ayant besoin ni du contrôle, ni de la sanction du pouvoir civil, ne variant donc pas avec les fluctuations de la politique. L'union de charité, de son côté, ne pouvait se maintenir que grâce à une condescendance réciproque, aidée par une communauté d'intérêts plus ou moins sensible.
Ces conditions se trouvèrent à peu près remplies jusqu'au commencement du ive siècle. Sans avoir les précisions dogmatiques qu'elle devait revêtir plus tard, la primauté romaine s'était clairement manifestée : exercée ou revendiquée par un Clément, un Victor, un Etienne, proclamée par le troisième évêque d'Antioche aussi bien que par un fils de l'Église de Smyrne, Irénée, devenu évêque de Lyon, invoquée par ceux qui avaient besoin d'un juge suprême, elle s'était imposée au regard même d'un empereur païen, qui avait dû voir dans l'union avec Rome le signe du christianisme authentique (1). D'autre part, étant hors de l'Église et presque constamment hostile à l'Église, le pouvoir civil ne se mêlait pas aux discussions dogmatiques et ne fortifiait pas un parti contre un autre. L'état de persécution enfin, soit par le partage entre des mêmes dangers, soit par l'échange des édifiants exemples de fidélité et d'héroïsme, maintenait serrés, entre tous les chrétiens, les liens de l'estime mutuelle et de la charité.
(1) Cf. L. Duchesne, V Église romaine avant Constantin, dans Églises séparées, p. 156; Hist. ancienne de P Église, t. i, p. 473.
Heureux siècles, dont l'histoire, suivant la juste expression de Mgr Batiffol, est bien « capable de donner aux églises errantes la nostalgie de l'unité (1) ! »
Mais quand les conditions politiques eurent changé, les germes de division ne tardèrent pas, hélas ! à se •développer.
2. Constantin mit fin, dans toute l'étendue de l'empire, aux persécutions sanglantes et proclama la liberté du christianisme. Il fit plus : se déclarant chrétien lui-même, il enrichit les sanctuaires, il en bâtit de nouveaux ; il favorisa l'Église, lui reconnut le droit de posséder, la protégea ; sous l'influence des circonstances et de ses propres convictions, il lui donna non seulement une existence légale, mais une situation privilégiée et officielle : il ne put pas n'en pas faire une institution d'État. De là à pénétrer en elle, pour y faire régner la paix en assurant l'unité de foi et d'obéissance, il n'y avait qu'un pas : Constantin le franchit ; il se fit le gardien et l'exécuteur des sentences de l'Église, il provoqua même ces sentences quand il les jugea nécessaires, il fut Yévêque du dehors.
L'excellence de ses intentions est ici hors de cause ; les services qu'il rendit au christianisme sont assez réels pour expliquer les noms de grand et de saint qui lui furent décernés par la chrétienté reconnaissante. Mais, ces mérites une fois reconnus, il nous est permis de juger son oeuvre en elle-même et, grâce au recul des temps, d'en mieux apprécier certaines conséquences.
D'avoir clos l'ère des persécutions sanglantes, d'avoir assuré le libre exercice de la religion chrétienne, il n'y a évidemment qu'à le louer sans réserves. Mais il voulut, avons-nous dit, faire la police intérieure de l'Église et, dans l'intention d'y maintenir la paix, veiller à la conservation de l'unité doctrinale : il se chargea de faire signer aux évêques le formulaire de Nicée. L'Église s'en réjouit d'abord, c'était naturel : mais un précédent funeste était créé. Le pouvoir civil s'habituera désormais à donner une direction théologique ; les ambitieux s'empresseront de souscrire à la théologie impériale; mais comme celle-ci,
(1) L'Eglise naissante et le catholicisme, p. 496.