XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
iconoclastes (1) et mit ensuite tant d'acharnement à se venger de la condamnation qui lui fut infligée (2), c'est qu'ils ne pouvaient nier l'importance prépondérante du pontife romain. Ils se révoltaient contre lui, mais ils ne pouvaient oublier ce qu'avait écrit Justinien luimême, déclarant dans ses lois que le « hiérarque de l'ancienne Rome » est« le chef de tous les saints prêtres de Dieu (3) », appelant Rome « la source du sacerdoce », affirmant enfin qu'il n'y a pas sur ce sujet à ouvrir de discussion : « Que la sublimité du souverain pontificat soit à Rome, il n'est personne qui en doute (4). »
Les conciles œcuméniques ne disaient pas autre chose. Comme au concile de Chalcédoine, on avait reconnu que Pierre parlait par Léon, les évêques du VIe concile, en 681, écrivirent au pape Agathon : « Nous nous en remettons à vous de tout ce qu'il faut faire, à vous qui occupez le premier siège de toute l'Église ... Vos lettres, qui renferment la vraie confession de foi, nous les reconnaissons comme venues de la plus haute autorité apostolique et écrites sous l'inspiration divine (5). » Et dans une adresse à Justinien II : « C'est Pierre, disaient-ils, qui parlait par Agathon (6). »
7. Malgré le césaropapisme, malgré les prétentions byzantines, malgré les nombreux conflits de juridiction avec l'évêque de Rome considéré comme patriarche de l'Occident (7), l'Orient grec n'avait donc pas rejeté, au moins en théorie, la doctrine de la primauté romaine ; dans plusieurs circonstances significatives, de nombreux membres de l'Église grecque, en requérant l'intervention
(1) Lib. pontif., t. I, p. 409.
(2) Par un concile tenu à Rome en 726 ( Mansi, t. xn, col. 267-270).
(3) Cod. Justin., I, i, 7.
(4) Novelles, ix.
(5) Mansi, t. xi, col. 684.
(6) Mansi, t. xi, col. 665.
(7) Surtout à propos de Y Illyricum, région formée par la Dalmatie, l'Épire, la Thessalie, la Grèce, l'île de Crète, et qui, appartenant d'abord au patriarcat romain, finit par être rattachée de force au patriarcat de Constantinople. Cf. L. Duchesne, U Illyricum ecclésiastique, dans Églises séparées, p. 229 sq. ; S. Vailhé, La question de V Illyricum, dans les Échos- d'Orient, janvier 1911, p. 29.
du Pape, conformaient leur conduite à cette doctrine. Nous n'avons pas besoin de dire que les papes, de leur côté, revendiquèrent énergiquement cette primauté : de Jules Ier à Nicolas Ier, ils ne craignirent pas, même sans y être invités, d'intervenir dans les affaires de l'Église grecque. Nous n'avons pas besoin de le démontrer : personne ne le conteste et on le leur a même assez reproché. Ce qui nous intéresse ici, c'est de savoir dans quel esprit ils intervenaient et quel accueil recevait leur intervention.
Que tel ou tel pape ait été mal renseigné sur telle ou telle affaire orientale ou ait édicté certaines mesures maladroites, que quelques agents romains aient pris une attitude hautaine et blessante, que d'autres parfois aient scandalisé des Orientaux, tout cela est possible et personne ne le nie. Mais que les papes aient habituellement ignoré l'état des personnes et des choses en Orient, qu'ils n'en aient jamais connu les mœurs, les institutions, les goûts ou les répugnances, c'est ce qu'on ne saurait dire sans une suprême injustice (1).
Avant de se prononcer, tous les papes se font soigneusement instruire, écrivent des lettres et demandent des réponses, envoient des légats. Plusieurs d'entre eux ont vécu un certain temps à Gonstantinople ; quelques-uns, avant d'être élevés au pontificat, y ont même exercé les fonctions d'apocrisiaire, comme Pelage Ier, comme saint Grégoire le Grand ; d'autres sont Grecs ou Orientaux, ou du moins de famille grecque et de langue grecque : c'est, en un même siècle, Théodore Ier (642-649), saint Agathon (678-681), saint Léon II (682-683), Jean V (685-686), Conon (686-687), saint Sergius Ier (687-701), Jean VI (701-705), Jean VII (705-707), Sisinnius (708),
(1) Dans les Pensées sur la question de V Union des Églises, p. 39, on trouve pourtant ces assertions : « Si l'on étudie l'histoire, on voit que l'Occident voulait toujours influencer l'Orient sans le connaître; son âme lui était étrangère. Il ne savait jamais ce que l'Orient aimait, ce qu'il redoutait et fuyait. Cela se voit surtout dans les lettres des papes de toutes les différentes époques. Certainement, elles furent souvent dictées par une excellente intention, mais Rome ne connaissait jamais l'Orient. . » C'est nous qui soulignons les mots toujours et jamais.