XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
Constantin (708-715), saint Grégoire III (731-741) et saint Zacharie (741-752), c'est-à-dire douze papes sur dix-neuf. De tout temps, et particulièrement pendant les persécutions iconoclastes, les moines grecs abondent à Rome, où il y a toujours des églises grecques, des colonies grecques ; ces Grecs sont connus des papes, leurs usages influent sur les usages romains et sur la liturgie romaine. Peut-on vraiment dire que les papes ignorent le monde grec ?
C'est donc en connaissance de cause qu'ils agissent ordinairement, et jamais par mépris des Orientaux ou par dédain de leurs usages. C'est Byzance qui, lors du concile in Trullo et plus tard, critiqua et condamna les usages différents des siens. Rome ne le fit jamais : c'est seulement dans les matières de foi, ou dans les questions de discipline générale intéressant la foi et la constitution divine de l'Église, que les papes interviennent. Sur ce terrain, grâce à la fermeté et à la force de persévérance qu'ils puisent dans la conscience de leur devoir, ils finissent par triompher. Dans la manière de procéder, sans doute, se manifestent les diversités des tempéraments personnels : un Félix III semble plus intransigeant, un Vigile ou un Honorius plus conciliants. Qu'arrive-t-il ? Félix III presse vivement le patriarche Acace, à propos de YHênotique : AcdiGe cesse de lui répondre, circonvient ses légats oblige le pape à l'excommunier (484) ; le schisme est déclaré. Honorius (625-638) essaie au contraire de ménager le patriarche Sergius et les monothélites : le monothélisme prend une force nouvelle ; les successeurs d' Honorius sont obligés d'anathématiser les successeurs de Sergius; c'est encore un schisme. Ce schisme aura une fin, comme le précédent ; mais quand les Byzantins, rendus à l'orthodoxie, condamneront leurs patriarches prévaricateurs, ils auront soin d'englober le pape Honorius dans la condamnation et le récompenseront de ses intentions conciliantes en le présentant comme, un hérétique.
Une impression d'ensemble se dégage de ces faits complexes, en apparence souvent contradictoires. Si l'Orient grec, après chacune de ces crises, est obligé de reconnaître que la vraie foi est avec le Pape et de souscrire aux formules
romaines, il en reste chaque fois un certain malaise entre les uns et les autres : à Rome on a des raisons de se défier, à Gonstantinople on a des souvenirs gênants, qui peu à peu tournent en rancune. Le schisme tombe après quelques accès plus ou moins violents ; mais l'organisme byzantin s'en imprègne insensiblement et devient, de plus en plus, un terrain favorable à son établissement définitif.
8. Un mot, nous l'avons déjà vu, avait servi aux patriarches de Gonstantinople pour gravir le premier degré de leur ascension vers l'autonomie et la suprématie : l'appellation de « nouvelle Rome » donnée à la capitale byzantine. D'un autre terme, celui d' « apostolique», ils essayèrent aussi de se faire un titre d'égalité avec Rome : mais, vraiment, la légende qui attribuait à l'apôtre saint André la fondation de l'église de Byzance ne pouvait être prise au sérieux que par les intéressés. Ils s'attachèrent enfin à un autre mot, qu'ils n'inventèrent pas, mais dont ils surent tirer parti ; et ce troisième mot les aida à atteindre le terme de leur ambition : ils se firent donner officiellement le titre de patriarches « œcuméniques ».
C'est dans un concile tenu en 588 que Jean IV le Jeûneur se fait solennellement décerner ce titre. L'empereur, qui était alors Maurice, ne pouvait demander mieux : le patriarche étant dans la main de l'empereur, tout ce qui réunit les églises sous l'autorité du patriarche permet à l'empereur de les tenir plus sûrement sous sa domination. Les sufîragants de Constantinople ne peuvent rien refuser à leur chef. Les patriarches melkites, malgré les avertissements qu'ils reçoivent, n'y voient ou n'y veulent voir aucune malice : il y a si longtemps que l'on donne par politesse ce titre d'« œcuménique » ! Justinien l'avait déjà décerné à l'évêque de Constantinople (1) ; mais on l'avait aussi appliqué aux papes (2) ; pourquoi donc s'en inquiéter ?
Rome vit plus loin qu'eux ; elle comprenait trop pourquoi les patriarches byzantins revendiquaient la propriété exclusive d'un pareil titre. Aussi Pelage II s'empressa-t-il
(1) Cod., I, i, 7, ; 4, 34 ; Nov., m, v, vi, xvi, lv, lvi, lvii. 2 Mansi, t. vi, col. 1005, 1012, 1021, 1029; t. vin, col. 895.