XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
malgré cette excommunication que les croisés s'emparent de Gonstantinople.
Sans doute, en présence du fait accompli, le pape cherche à tirer de la nouvelle organisation de l'empire byzantin le meilleur parti pour la pacification de l'Église, et Dieu sait si la tâche est peu aisée (1). Il félicite les croisés qui n'ont été que les instruments de la Providence (2). Plus tard, écrivant à Théodore Lascaris, l'empereur grec réfugié à Nicée, il plaide les circonstances atténuantes pour ces Latins qui lui ont désobéi (3). Mais c'est lui aussi qui flétrit, plus énergiquement que personne, les pillages commis par les croisés et la spoliation sacrilège de l'Église byzantine (4).
Malheureusement, le bien attendu ne se produisit pas et l'impression mauvaise subsista. Le patriarche et les évêques grecs, qui s'étaient pour la plupart enfuis devant l'armée franque, furent remplacés par des prélats latins. Traité en pays conquis, le territoire du nouvel empire se vit, de fait, et malgré les indications contraires d'Innocent III (5), complètement latinisé ; le clergé grec, les moines surtout, ne reconnurent comme légitime que le « patriarche de Nicée », Michel IV Autoreianos, qui avait succédé à Jean X Kamateros et résidait auprès de Théodore Lascaris. Une situation aussi tendue ne pouvait guère contribuer à rétablir l'union d'une manière durable
(1) Thomas Morosini lui-même, le patriarche latin, était sur le point de se faire excommunier quand heureusement il mourut en 1211. Il n'eut un successeur que quatre ans plus tard.
(2) Potthast, n. 2321 (P. Z,., t. ccxv, col. 454).
(3) Lettre du 17 mars 1208. Potthast, n. 3337 (P. L., t. ccxv, col. 1372).
, (4) Lettres écrites en 1205 au doge de Venise (Potthast, n. 2406. P. L., t. ccxv, col. 522) ; au fils du doge (Potthast, n. 2407); à l'empereur Baudouin (Potthast, n. 2408; P. L., t. ccxv, col. 521); au légat, cardinal Pierre Capuano (Potthast, n. 2564 ; P. L., t. ccxv, col. 699) ; au marquis de Montferrat (Potthast, n. 2573 ; P. L., t. ccxv, col. 710). Ce ne fut donc pas « sur l'ordre du pape Innocent III lui-même » que se fit cette spoliation, comme on le dit dans les Pensées sur la question de V union des Églises, p. 30.
(5) Cf. § 25. Ces instructions furent à peu près suivies par le légat Benoît de Sainte-Suzanne, mais nullement par son successeur, le violent cardinal Pelage d'Albano.
Quand, en 1261, disparut l'empire latin de Constantinopl e les choses se retrouvèrent comme auparavant, avec, en plus, un triste souvenir de spoliations et de massacres et un implacable ressentiment.
12. A deux reprises cependant, on put croire que de ces intérêts politiques, source ordinaire de tant de maux, allait enfin sortir le bien désiré par les vrais chrétiens. Pendant que les papes conservaient et s'efforçaient de répandre l'idée de la croisade religieuse contre l'Islam, les princes persistaient à ne chercher en Orient que la satisfaction de leur ambition et de leur désir de conquêtes. C'est Charles d'Anjou, roi de Sicile, qui vers 1272 représentait cette politique tout humaine et menaçait les États byzantins. L'empereur grec rétabli à Constantinople, Michel VIII Paléologue, comprit qu'il devait se ménager quelques alliés en Occident. Animé aussi d'un sincère désir de l'union, comme il le prouva dans la suite, il fit bon accueil aux quatre Frères-mineurs que lui envoya le pape Grégoire X pour négocier cette délicate affaire. Il consentit à signer la profession de foi que lui avait proposée Clément IV dès 1267 ; un grand nombre d'évêques grecs formulèrent une déclaration analogue (1). Les ambassadeurs de l'empereur assistèrent au second concile de Lyon, XIVe œcuménique, et là, le 6 juillet 1274, l'union fut solennellement proclamée.
Cette union, malheureusement, ne fut pas de longue durée, sans qu'il y eût peut-être de la faute de Paléologue. Les papes Innocent V, Adrien V et Jean XXI, qui régnèrent peu de temps, paraissent avoir subi l'influence de Charles d'Anjou, toujours hostile aux Byzantins. Des mécontentements se manifestèrent à Constantinople. Le pape Nicolas III demanda ensuite que l'on insérât le Filioque dans le symbole grec (2), bien que le concile ne l'eût pas exigé ; Michel VIII ne put ou ne voulut y contraindre son clergé, et le successeur de Nicolas III, Martin IV, excommunia le malheureux empereur, qui
(1) Mansi, t. xxiv,col. 70 sq.
(2) Cf. Potthast, 21,473 ; Martène, Ampl. coll., t. vu, col. 267 ; Reg. de Nicolas III, p. 127, n. 376 ; cette lettre de Nicolas III, adressée à ses légats est d'octobre 1278.