XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
rapide tient aux circonstances extérieures, soit politiques, soit géographiques, luttes contre Byzance d'une part et, de l'autre, éloignement plus grand des chrétientés occidentales.
L'Église grecque, nous l'avons vu, avait commencé par donner l'exemple du nationalisme religieux. Elle regardait comme une atteinte à Findépendance nationale l'existence d'une source de juridiction, d'un centre d'autorité situé en dehors de son territoire ; et si cette théorie n'osa pas, dès les premiers siècles, se déclarer nettement et brutalement, il n'en est pas moins vrai qu'elle était au fond des cœurs et que la pratique s'en inspirait. C'est sous l'influence de cette idée que les Byzantins revendiquèrent d'abord pour Constantinople le premier rang après Rome, et un peu plus tard l'égalité de droits entre la vieille et la nouvelle Rome ; là où est la capitale politique, pensaient-ils et disaient-ils, là doit être la suprême autorité religieuse. Les Arméniens, les Persans avaient bien le droit de penser la même chose ; leurs souverains, chrétiens ou non, avaient intérêt à la réalisation de cette théorie. Aussi ne tardèrent -ils pas à l'appliquer à leurs États et à donner à leurs sujets chrétiens un chef indépendant de tout autre patriarche.
Le mépris des Grecs pour tout ce qui n'était pas grec était un autre exemple qui ne fut pas perdu. Pourquoi les Syriens d'Antioche ou d'Édesse, pourquoi les Coptes d'Egypte auraient-ils eu plus de plaisir à recevoir les directions de Constantinople et du patriarche impérial que les Byzantins n'en éprouvaient à reconnaître la suprématie de l'Église romaine ? Aussi profitèrent-ils de la première occasion pour se séparer des représentants de l'Église officielle, des « melkitcs », c'est-à-dire des impériaux, comme ils les appelèrent.
Il ne fallut donc que trouver cette occasion : les discussions théologiques la fournirent. On a assez répété combien ces conflits de doctrine portaient sur des subtilités, souvent même sur de simples nuances d'expressions. Ceux qu'on appela monophy sites, mais qui repoussèrent toujours ce nom, prétendaient avoir les idées de saint Cyrille, non celles d'Eutychès ; les opinions de saint Cyrille étaient orthodoxes, bien que certaines de ses
formules aient pu être mal interprétées et aient eu besoin d'explication. Il aurait donc été possible de s'expliquer et de s'arranger. Mais on ne tenait pas à s'arranger, parce qu'il y avait avant tout le désir de se séparer : le « monophysisme » servit de prétexte aux Syriens et aux Coptes pour justifier leur séparation.
Telles sont les causes, tel est le procédé général des schismes orientaux. Il nous suffira d'indiquer rapidement les circonstances particulières qui donnèrent naissance aux principales de ces Églises séparées.
15. Le royaume d'Arménie fut le premier État qui devint officiellement chrétien, par la conversion du roi Tiridate (vers 295). Saint Grégoire l'Illuminateur, l'artisan de cette conversion, était Arménien d'origine, mais avait été élevé et fut sacré à Césarée de Cappadoce ; pendant près d'un siècle, c'est à Césarée que le catholicos, c'est-à-dire l'évêque général du royaume, recevait sa consécration. Les guerres entre la Perse et l'empire romain eurent un contre-coup fatal sur les destinées de l'Arménie. Vers 390, l'Arménie fut partagée en deux royaumes vassaux, l'un des Perses, l'autre des Romains. Mais le catholicos résidait dès lors à Etchmiadzin, qui se trouvait dans la partie persane ; il cessa donc d'avoir tout rapport avec Césarée et les Églises grecques de l'empire byzantin. Les Arméniens de l'empire lui demeurèrent fidèles, par sentiment nationaliste (1); et ainsi, sans même un prétexte religieux, l'Église d'Arménie se sépara d'abord, en fait, du reste de la chrétienté.
Dans les luttes qui suivirent le concile de Chalcédoine, les Arméniens furent attirés vers le parti qui se prévalait de saint Cyrille ; c'était surtout pour eux un moyen de protester contre leur persécuteur, l'État persan, qui, par opposition aux Romains, favorisait chez les chrétiens de Perse la fondation d'une église nestorienne. Au vie siècle (2)
(1) Si bien que, pour les Grecs établis dans l'Arménie romaine, il fallut ériger des évêchés grecs, tels que celui de Théodosiopolis. Cf. Duchesne, Églises séparées, p. 28.
(2) Peut-être même dès la fin du ve siècle, sous le catholicat de Babken ou Pabguen Ier. Cf. Duchesne, Histoire ancienne de V Église, t. in, p. 566 ; F. van den Steen de Jehay, De ia situation légale des sujets ottomans non musulmans, p. 58.