XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
faisaient, ici ou là, prédominer telle ou telle langue : de là les divergences.
A Antioche et à Alexandrie, on observait des rites différents, qui constituaient les liturgies dites Tune de saint Jacques, et l'autre de saint Marc. Ces deux liturgies furent le point de départ des autres. Celle d' Antioche, par exemple, se propagea dans les pays araméens; par la Cappadoce, elle atteignit l'Arménie ; elle fut portée jusqu'aux pieds du Caucase par les apôtres de l'Ibérie ; mais elle subit en chemin de profondes modifications. A Jérusalem la possession des saints lieux entraînait et justifiait certains usages tout spéciaux. De là donc, en réalité, autant de liturgies particulières.
Dans les villes hellénisées, comme Alexandrie et Antioche, il est évident que cette liturgie se célébrait en langue grecque. Mais il n'en était pas de même dans les campagnes et les provinces reculées, dans la Haute-Egypte, sur les bords de l'Euphrate et du Tigre, à plus forte raison en Arménie. Toute Église qui se constituait à l'état séparé, par réaction contre l'Église officielle qui parlait grec, s'attachait à l'idiome national : c'est ainsi que les nestoriens et les jacobites employèrent exclusivement le syro-chaldéen ou syriaque, et que le copte devint la langue liturgique de l'Église égyptienne.
Mais, par une réaction contraire, la liturgie byzantine s'infiltra peu à peu dans les Églises grecques de Syrie et d'Egypte. On arriva donc à ce curieux résultat, que la liturgie byzantine supplanta la liturgie ancienne dans les Églises officielles des patriarcats d' Antioche, de Jérusalem et d'Alexandrie, tandis que les Églises séparées conservaient la liturgie primitive : c'est chez les jacobites et les nestoriens qu'il faut aller chercher la vieille liturgie d' Antioche, mais traduite en syriaque.
La substitution de la liturgie byzantine aux liturgies anciennes d' Antioche et d'Alexandrie était complètement achevée au commencement du xme siècle, sous les patriarches melkites Théodore Balsamon d' Antioche et Marc d'Alexandrie. Seulement, il se produisit alors une nouvelle réaction régionale, au moins en Syrie et en Palestine : la langue grecque céda une seconde fois devant
OU EN EST L HISTOIRE DES RELIGIONS f
le syriaque, mais cette fois-ci dans l'Église orthodoxe elle-même ; puis le syriaque disparut peu à peu devant l'arabe, même dans les montagnes du Liban : et l'arabe, maintenant, est la langue liturgique de tous les melkites indigènes, et en partie aussi celle des Maronites, dont nous parlerons un peu plus loin.
Voilà bien des causes de complication ; mais la plus grande de toutes, et qui découle logiquement de l'origine de ces distinctions, c'est la juxtaposition dans le même lieu des différents rites et des différentes langues liturgiques, puisque les chrétiens indigènes appartiennent aux uns ou aux autres, non d'après le lieu qu'ils habitent, mais d'après leur nationalité ou leur confession religieuse (1). Il y a donc actuellement en Orient : un rite copte. auquel se rattache le rite abyssin, avec une langue différente ; un rite chaldèen employant la langue syrienne ; un rite syrien, avec une langue liturgique^semblable, mais écrite différemment ; un rite arménien, en langue arménienne, dont les fidèles se trouvent disséminés, en dehors de l'Arménie, de la Russie à l'Egypte, et de la Perse à la Hongrie ; un rite byzantin, le plus répandu de tous, et pour lequel sont autorisées cinq langues différentes, le grec, l'arabe, le géorgien, le roumain et le slavon (slave ecclésiastique ou vieux slave). Il est à remarquer que chacune des Églises séparées possède exclusivement un de ces rites et n'a aucun rapport officiel avec les Églises d'autre rite.
Au contraire, l'Église catholique reconnaît et embrasse tous ces rites orientaux, dans chacun desquels elle a reconquis des fidèles (cf. § 25). Elle possède même la totalité des représentants d'un sixième rite, le rite maronite, auquel appartiennent trois cent mille Syriens qui, dans le cours des siècles, ont mêlé à leur liturgie syrienne de nombreux éléments empruntés au rite romain. Les Maronites sont
(1) C'est ainsi que Beyrouth compte quatre évêques ou archevêques, sans parler de deux vicaires patriarcaux ; que le titre de « patriarche d'Antioche » est porté par cinq prélats différents, dont trois catholiques, le patriarche melkite-uni, celui des Maronites, celui des Syriens-unis, et deux schismatiques, le patriarche « orthodoxe », le patriarche syrien.