XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
veulent même pas la reconnaître : l'élection du dernier patriarche « orthodoxe» d'Antioche, S. B. Grégoire IV (1). et la solution du conflit récent soulevé, à Jérusalem, entre Hellènes et Arabophones, ont été de nouvelles défaites pour le Phanar.
Somme toute, on compte aujourd'hui, dans l'Église « orthodoxe », quinze autonomies distinctes ; c'est bien un véritable émiettement : sur les cent douze millions d'Orthodoxes, trois millions (2) seulement forment le troupeau du patriarche « œcuménique ».
21. Ce qui nous intéresse plus encore que ces statistiques, c'est de savoir quelle est la vie intérieure, intellectuelle, morale et religieuse, de ces Églises séparées. Nous n'apprendrons rien à personne en disant qu'on a le regret, sur ce point, de constater un grand déchet.
Ce qui reste de plus vivant, dans ces Églises, c'est le culte ; c'est pour le culte surtout, offices liturgiques, administration de sacrements, récitation de prières à une fin déterminée, que le peuple recourt au clergé.
Le clergé conserve de plus une grande importance comme représentant et conservateur de l'esprit national : c'est lui qui a entretenu, pendant les siècles d'oppression, l'idée de la patrie grecque; et c'est encore lui, au sein de l'empire ottoman, qui groupe dans le cadre religieux, sous l'autorité et la tutelle des divers patriarches, les membres de chaque nationalité.
Mais il ne faut guère lui demander autre chose. Dans l'ordre intellectuel, le clergé est généralement trop peu instruit pour pouvoir instruire lui-même les fidèles et leur servir de guide. Pendant les siècles qui suivirent le schisme, la polémique contre les Latins épuisa toute l'activité théologique des Grecs. Après la prise de Constantinople par les Turcs, ce fut la stagnation complète (3). Sous diverses influences, les unes catholiques, d'autres luthériennes, les études ecclésiastiques reprirent, au xviie siècle, chez les Grecs et chez les Russes. Kiev, Moscou, Athènes entendirent de véritables maîtres en
(1) Cf. Échos d'Orient, t. ix, année 1906, p. 316.
(2) F. van den Steen de Jehay, op. cit., p. 121-123.
(3) Cf. A. Palmieri, Theologia dogmatica orthodoxa, t. i,p. 140 sq.
théologie. A l'époque contemporaine, Alexis Komiakov, mort en 1860, et Vladimir Soloviev, le Newman russe, mort en 1900 (1), furent vraiment des savants et des penseurs de premier ordre : nul plus que ce dernier ne ressentit le mal de la séparation et ne montra dans la soumission au successeur de Pierre l'unique garantie de l'unité. A Athènes, Zicos Rhosis et Ghristos Androutsos professent encore avec éclat (2). Ne pouvant entrer ici dans plus de détails, nous nous abstiendrons d'une énumération fastidieuse (3). Nous ferons seulement remarquer que plusieurs de ces théologiens, comme par exemple Komiakov et Soloviev, étaient de simples laïques, et que la masse du clergé ne profita guère de leurs travaux. Moines et prêtres sont d'une ignorance tristement proverbiale. Si nous en croyons Salomon Reinach, une chanson grecque dirait : « Tu n'es bon à rien ; deviens pappas (4) ! »
Dans l'ordre moral, il y aurait aussi, paraît-il, beaucoup à dire. Les membres des clergés orientaux, moines ou séculiers, mariés ou non mariés, se laisseraient trop souvent envahir par des vices, dont l'ivrognerie serait le moindre. Nos lecteurs connaissent sans doute la crise religieuse qui a éclaté tout récemment en Roumanie, à la suite de révélations terribles contre un des plus hauts membres du clergé et contre toute l'administration de l'Église roumaine (5).
Sur do pareils sujets, il vaut mieux laisser parler les Orientaux eux-mêmes. Qu'on lise, par exemple, dans un organe officieux, sinon officiel du patriarcat œcuménique, dans la Proodos, numéros des 19 et 26 septembre, et du 17 octobre 1910 (v. s.), quelques appréciations d'un Grec orthodoxe qui venait de faire une enquête sur les écoles grecques d'Asie-Mineure. M. Daniélidis — tel est son nom —
(1) On trouvera tous les renseignements bibliographiques nécessaires sur les deux personnages dans l'ouvrage du P. Palmieri, p. 498 sq.
(2) Op. cit., p. 147 sq.
(3) Cf. pour de plus amples renseignements, le chapitre y du même ouvrage.
(4) Orpheus, p. 449.
(5) Cf. Échos d'Orient, 1910, p. 48-50, 183, 242 sq. ; 1911, p. 51. La conclusion de cette affaire se trouve exposée et très justement commentée dans la Liberté de Fribourg, 26 juillet 1911.