XIV. LES DIVERS SCHISMES D'ORIENT
fait un portrait peu flatteur du clergé de ce pays. Tout le monde est mécontent des évêques, car « ventrus, flanqués de leurs cuisiniers et de leurs marmitons, ces vénérables, avec leur indispensable train de maison ... se désintéressent absolument du sort de leurs diocèses. » On n'estime pas davantage le bas clergé : « Vous ne trouvez nulle part, en Anatolie, un prêtre cultivé, en mesure de travailler utilement. Le bagage spirituel de presque tous consiste à pouvoir réciter par coeur quelques prières banales ou à exécuter quelques bribes d'un chant nasillard qui défigure hideusement la musique ecclésiastique. Tous leurs soucis consistent à traîner mélancoliquement leurs rassos (1) aux cérémonies de funérailles, de mariages et de baptêmes (2). »
22. Bien qu'estimant peu son clergé, le peuple est très attaché à la religion. Il est pieux, très démonstratif dans sa piété ; rien de plus édifiant, par exemple, que de voir un moujik russe ou un fellah copte en prière au Saint- Sépulcre ; et chez eux, devant leurs icônes, c'est la même ferveur. Ils sont profondément scandalisés non seulement par l'impiété ou le scepticisme déclaré de certains Occidentaux, mais par ce qai leur semble de l'indifférence, par le peu de place qu'occupe dans la vie de beaucoup d'Européens la pratique extérieure de la religion. Les Latins, les catholiques, sont facilement à leurs yeux des athées.
Nul doute que, chez les Orientaux, cette piété ne soit ordinairement sincère ; mais comme, malheureusement, ils sont fort peu instruits des choses religieuses, leur piété n'est pas éclairée et tombe fatalement dans la superstition. Leur culte des icônes et des reliques, bon en soi, atteint chez eux des excentricités qui dépassent beaucoup ce que nous voyons de plus exagéré en Occident. Ils attachent une efficacité mécanique à nombre de prières, de cérémonies, d'attitudes. Leur crédulité est invraisemblable : la supercherie du feu miraculeux, que le clergé « orthodoxe » renouvelle tous les ans à Jérusalem, le Samedi-Saint, provoque toujours le même enthousiasme chez tous les
(1) Le rassos est la robe du prêtre et du moine d'Orient. (2)^ Ces passages sont cités et traduits par M. Georges Bartas dans les Échos d'Orient, novembre 1910, p. 360.
Russes, Roumains, Bulgares ou Arabophones présents à cette date dans la ville sainte.
Ici encore, nous pourrions multiplier les anecdotes. Mais nous croyons ce soin inutile : en lisant, je ne dis pas des lettres de missionnaires, mais n'importe quelle relation de voyage en Orient écrite par un touriste, un littérateur ou un diplomate, nos lecteurs ont pu maintes fois être édifiés sur ce sujet.
23. La vie religieuse ne peut être très intense dans des églises dont le clergé est généralement peu instruit et peu zélé, dont les fidèles, pour lesquels « le culte est plus important que les croyances (1), » consument leur piété en puériles superstitions. Cette religion mal éclairée, peu réfléchie, ne saurait jeter dans l'âme de profondes racines ; elle a peu d'influence sur la vie sociale et sur la vie morale des individus.
Mais ces Églises semblent surtout avoir perdu ce qui révèle le plus sûrement la présence d'une source de vie intérieure, la force d'expansion. Avant le schisme, Constantinople était un ardent foyer d'apostolat : au milieu même du ixe siècle, des missionnaires en partaient pour aller porter l'Évangile aux Bulgares, aux Serbes, aux Alains, aux Khazars. Michel III s'y intéressait ; Photius, comme Ignace, les encourageait. C'est à cette époque que saint Cyrille va tenter de convertir les musulmans et pénètre jusqu'à Bagdad, qu'il va chez les Khazars, d'où il rapporte le corps du pape saint Clément ; après cette mission, on l'envoie avec Méthode convertir les Slaves de Moravie. Peu de temps après, d'autres missionnaires vont commencer la conquête religieuse de la Russie. Même après Photius, l'empereur Léon VI, qui est en paix avec Rome, cherche à faire convertir les musulmans : il rédige un traité d'apologétique chrétienne à l'adresse des Sarrasins, il écrit à leur chef Omar (2).
Mais un siècle plus tard, après Cérulaire, tout est fini. L'Église grecque n'a plus démissions. Aujourd'hui, l'Église orthodoxe s'est bien établie dans l'Amérique du Nord,
(1) S. Reinach, Orpheus, p. 449.
(2) P. G., t. cvn, col. 315.