XV. l'église LATINE DU IVe AU XVe SIÈCLE
flueret. D'autres villes, ou simplement Constantinople, auraient voulu se persuader que l'autorité du pontife romain dérivait de la dignité de l'antique capitale, où le successeur de Pierre avait son siège. A ce titre, le patriarche établi sur les rives du Bosphore aurait pu revendiquer une égale suprématie en Orient. Rome ne l'entendit jamais ainsi. Toutes considérations terrestres mises de côté, saint Léon fondait avec une inébranlable assurance sa primauté œcuménique sur la promesse divine. Et jamais il ne le fit avec plus d'éclat que le jour — un 29 juin, fête des apôtres Pierre et Paul — ■ où il célébra avec une si large éloquence la promotion que Rome a due aux desseins du Christ en devenant le siège de Pierre et la tête d'un monde plus vaste que celui que les légions avaient conquis : ut civitas sacerdotalis et regia per sacram beau Pétri sedem caput orbis effecta latius prœsideres religione divina quant dominatione terrena. On peut être certain que, cent cinquante ans plus tard, saint Grégoire le Grand (590-604), en prenant le titre de Servus servorum Dei, pour faire la leçon à l'évêque de Byzance qui s'intitulait « patriarche œcuménique », ne reniait aucune des grandeurs ni aucun des droits dont il avait la garde. La sollicitude aussi ferme que paternelle qu'il étendit à l'Église universelle en est un sûr garant.
8. L'appui que l'État donnait à l'Église avait donc favorisé son extension, sans nuire pour cela au développement de sa hiérarchie et à l'autorité de'son chef suprême. On n'en saurait dire autant de sa vie intérieure. Plus s'accroissait le nombre des chrétiens, moins s'élevait le niveau du christianisme. Et ce phénomène s'explique aisément. Le temps n'était plus où l'apologiste pouvait dire : non nascuntur, fiunt christiani. Il y avait maintenant des chrétiens de naissance. Et l'éducation qu'ils recevaient ne remplaçait pas, pour le développement de leur piété, l'effort personnel que représentait la libre et volontaire conversion de personnes déjà adultes. D'autre part, les conversions en masse et les conversions forcées, dues à la pression de la force ou à la contagion de l'exemple, avaient introduit dans le corps de l'Église des « chrétiens à gros grains », dont les mœurs et les habitudes se ressen-
taient toujours de leur passé païen. Plusieurs même avaient peine à se déprendre du culte professé par leurs aïeux. Le concile de Valence, en 374, se préoccupe encore de chrétiens baptisés qui offrent des sacrifices ou se font tauroboliser. L'utilisation des temples pour les synaxes fut pour quelques-uns une occasion de scandale. A Carthage, par exemple, l'évêque Aurélius avait installé le culte chrétien dans l'immense temple de Céleste, si bien qu'un jour de Pâques la chaire épiscopale fut dressée à la place même où avait été l'idole antique. Mais les fidèles ne comprirent pas tous également le sens de cette transformation. Nombre de néophytes, mal dégrossis de leur paganisme, combinaient dans leurs prières le culte de la déesse tyrienne avec celui du Christ. Pour les guérir de leur erreur, il fallut démolir le temple où vivaient pour eux de si dangereux souvenirs.
9. Le culte des martyrs et des reliques, qui prit au ive siècle un développement considérable, fournit à la dévotion des fidèles un aliment qui ne fut pas non plus sans danger pour eux. On a même prétendu qu'à leurs yeux les saints remplacèrent les dieux du paganisme. Il est certain que « le personnel des bienheureux qui étaient aussi, en vertu de la solidarité chrétienne ou communion des saints, un personnel d'intercesseurs, offrait quelque ressemblance avec l'antique Panthéon. » Mais « je crois qu'on a beaucoup abusé de cette ressemblance, quand on a dit que le polythéisme, évincé d'abord, était rentré par là. Les fidèles les plus grossiers mettaient entre Dieu et les saints une autre différence que celle que leurs pères avaient mise entre Jupiter et ses collègues. » Ce qui est vrai, c'est que « la dissémination du divin dans le culte des bienheureux correspondait, en quelque mesure, à une façon, assez habituelle chez les païens, de se représenter les rapports de la divinité avec les hommes. Tel saint protégeait plus spécialement telle contrée, se montrait secourable en telles circonstances, guérissait telle ou telle maladie (1). » Les ex-voto suspendus dans les basiliques comme autrefois dans le temple d'Esculape attestaient
(1) Duchesne, Histoire ancienne de Y Église, t. m, p. 12-13.