Les Visigoths, qui supplantèrent les Vandales en
Espagne, y apportèrent une foi également amoindrie et
le même fanatisme. Sous l'influence de la reine Goswinde,
Léovigilde se fit persécuteur. Le fils du roi, Herménégilde,
qui avait été converti au catholicisme par saint Léandre,
archevêque de Séville, entreprit d'arrêter les violences
de son père et marcha contre lui. Il fut vaincu et tué. Mais
à quelque temps de là, en 856, Léovigilde, torturé par le
remords, fit amende honorable de ses crimes devant
saint Léandre et consentit à ce que son second fils,
Reccarède, fût instruit dans la religion catholique. Cette
démarche était de bon augure pour l'Église. Dix mois
après son avènement (587), Reccarède abjurait l'hérésie.
Et deux ans plus tard (589), se tenait le grand concile de
Tolède, où la nation espagnole, représentée par son roi,
sa reine, soixante-quatre évêques, sept délégués d'évêques
et les grands personnages du royaume, primores gentis
gothicœ, faisait une solennelle profession de foi catholique.
Le symbole exprimé contenait la fameuse phrase : Pâtre
Filioque procedit, qui devait donner lieu à tant de disputes
dans l'Église.
Le zèle que les nouveaux rois déployèrent pour le maintien et la propagation de la foi en Espagne ne fut peut-être pas toujours selon la justice. Les juifs notamment eurent à en pâtir. Sisebut se mit en tête de convertir cette race de gré ou de force. Le quatrième concile de Tolède (671) eut beau déclarer que la foi est un acte qui dépend du libre arbitre et qu'on ne saurait l'imposer par la contrainte : non vi, sed libéra arbitrii facultate, ut convertantur suadendi sunt, non potius impellendi. L'État espagnol continua à s'acharner contre les juifs. Les conciles eux-mêmes, où d'ailleurs les laïques figurent nombreux à côté des évêques, finissent par faire à l'unité nationale le sacrifice de cet esprit de tolérance qu'ils avaient d'abord si hautement affirmé. Le dix-septième concile de Tolède décrète contre les juifs, même extérieurement convertis, la confiscation, l'esclavage et jusqu'à l'enlèvement de leurs enfants : « Si coupables qu'ils soient en plus d'une
circonstance, écrit un historien, on ne peut s'empêcher de compatir à leur sort ; et si sincères que soient ceux qui les persécutent, on ne peut méconnaître que, poussée à ces limites, la répression des infidèles n'est autre chose que la survivance en pays chrétien d'une conception païenne de la religion (1). »
23. En même temps qu'aux hérétiques du midi l'Église s'adressait aux païens du nord.
Lorsque le pape Grégoire Ier eut résolu d'entreprendre la conversion des Anglo-Saxons, il appela à son aide la France chrétienne. Brunehaut et les évêques 'de la Gaule furent invités à convoyer les moines missionnaires romains qui allaient débarquer dans le comté de Kent. Le christianisme les y avait d'ailleurs précédés en la personne de Berthe, la fille de Gharibert, que le roiÉthelbert avait épousée. Aussi Augustin et ses compagnons furent-ils favorablement accueillis. Dès le jour de la Pentecôte 597, ils administraient le baptême à uthelbert, et le jour de Noël delà même année dix mille Anglo-Saxons nclinaient à leur tour la tête sous l'eau sainte. La violence ne fut pour rien, nous dit-on, dans ces conversions en masse. L'exemple du roi et la prédication des moines avaient suffi pour les déterminer. Les conseils de saint Grégoire le Grand portaient leur fruit. C'était surtout à la bonne volonté des païens qu'il voulait qu'on fît appel. Il avait d'abord songé à exiger la démolition des temples. Mais, s'étant ravisé, il écrivit à Augustin : « Au lieu de les détruire, aspergez-les d'eau bénite et mettez-y des autels. La nation se soumettra, en voyant qu'on laisse debout les sanctuaires, et elle viendra plus facilement aux lieux qu'elle avait l'habitude de fréquenter. ...Les Angles font des sacrifices aux démons : changez la coutume en quelque fête chrétienne. » Il n'est pas jusqu'aux banquets que l'accommodant pontife n'ait jugé bon d'autoriser, à l'occasion des solennités religieuses. Une telle condescendance pouvait donner lieu à des abus — il fallut bien le reconnaître plus tard — mais elle était faite pour gagner les cœurs. La Northumbrie, le Wessex,
(1) F. Mourret, U Église et le monde barbare, p. 250.