‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 217 sur 306 · XV. L'ÉGLISE LATINE PU IVe AU XVe SIÈCLE · texte numérisé non relu

XV. L'ÉGLISE LATINE PU IVe AU XVe SIÈCLE

des deux pouvoirs. Celui donc qui ne fait pas partie do l'Église ne peut posséder ni l'un ni l'autre, et les souverains séculiers, en exerçant leur autorité, ne font qu'user d'une force qui leur a été transmise et qui demeure dans l'Église à l'état latent et potentiel. »

49. Boniface VIII n'était pas homme à abandonner une doctrine qui consacrait si divinement son autorité. Le symbole de> deux glaives, devenu classique depuis saint Bernard, lui souriait particulièrement. Aux fêtes du jubilé de l'an 1300, il parut en public, revêtu des insignes de l'autorité temporelle, comme des insignes de l'autorité spirituelle. Un héraut, tenant deux glaives placés à ses côtés, répétait à haute voix : « Voici les deux glaives ; tu vois ici, Pierre, ton successeur ; et toi, Christ, auteur de notre salut, regarde ton vicaire : » Ecce duo gladu ; mie vides, Petre, successorem tuum ; tu, salutifer Christe, cerne vicarium tuum. On ne s'étonnera donc pas si, un peu plus tard, en octobre 1301, il écrit ces paroles qui résument toute la bulle Unam Sanctam : « Le pontife romain, établi par Dieu au-de>.-us des rois et des royaumes dans l'Église militante, est lf chef suprême de la hiérarchie, il a le principat sur tous les mortels.

50. A Rome cette doctrine faisait loi au xive siècle. Et il s'est trouvé des canonistes pour la mettre en forme et la soutenir à coups d'arguments. La Summa de potestate ecclesiastica d'Agostino Trionfo et le De planctu Ecclesiœ d'Alvarez Pelayo sont les meilleurs et les plus curieux traités que nous ait valus ce sujet. La thèse d'Agostino Trionfo se trouve résumée en ces deux phrases : Vice Dei (Papa) universalem jurisdictionem habet in totoorbe... Vice Dei (Papa) omnium regnorum provisor, sicut Deus omnium regnorum provisor et factor. Pratiquement le pape, cela va sans dire, peut disposer de l'Empire comme il l'entend, à plus forte raison peut-il disposer de toutes les autres couronnes.

51. Cette omnipotence des papes au moyen âge a soulevé bien de> récriminations. La théorie du droit évangélique dont ils se prévalaient est peut-être sujette à caution. Du moins l'état social de l'époque peut servir à expliquer la .suprématie effective qu'ils revendiquaient

sur toutes les nations catholiques et spécialement sur l'Empire. « La féodalité, remarque un historien, était, politiquement parlant, une hiérarchie de pouvoirs ; toute hiérarchie suppose un chef suprême, et la logique populaire cherche à la discerner clairement; l'Europe féodale en avait deux, le pape et l'empereur, qui, au début (temps de Charlemagne), s'étaient trouvés dans un état de dépendance réciproque. En théorie au moins, il fallait que l'un des deux eût la suprématie, la question ne pouvait pas ne pas se poser, et étant données les idées spiritualistes qui sont le fond du christianisme, le principe spirituel ne pouvait pas ne pas être tenu pour le premier ; de la supériorité du principe résultait celle de la personne qui le représentait ; tout cela se déduisait à merveille. Mais pratiquement cette supériorité pouvait-elle se comprendre sans une sorte de seigneurie, alors que, depuis des siècles, la souveraineté impliquait un droit de propriété éminente ? De là, cette revendication de la seigneurie dans l'ordre temporel. Si l'on rapproche l'idée féodale de la souveraineté et l'idée catholique que le pape est le vicaire de Jésus-Christ, le représentant de Dieu sur la terre, on comprendra aisément comment les théoriciens de la puissance pontificale étaient amenés à dire que le pape était vraiment la source de tout droit et possédait sur toutes choses un domaine éminent (1). »

52. L'exercice de cette suprématie n'allait pas sans encombre. Les conflits entre l'Église et l'État (Grégoire VII et Henri IV ; Boniface VIII et Philippe le Bel ; Jean XXII et Louis de Bavière) provinrent souvent de là. Si le pape avait ses canonistes pour justifier sa suzeraineté, l'empereur et les rois ne manquaient pas de juristes prêts à défendre l'indépendance de l'État ou même à proclamer la suprématie de l'État sur l'Église. Pierre Dubois et Guillaume Ockam, aux environs de l'an 1300, et un peu plus tard (1324) Marsile de Padoue et Jean de Jandun, dans leur Defensor pacis adversus usurpatam Romani

(1) Alfred Baudrillart, Des idées quon se faisait au xivc siècle su?' le droit d'intervention du souverain pontife en matière politique dans la Revue d'histoire et de littérature religieuses, t. m, 1898, p. 334-335.

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