XV. l'église LATINE DU IVe AU XVe SIÈCLE
le Cartulaire de l'Université de Paris (éd. Denifle et Châtelain) où abondent les bulles des papes.
60. De Bologne, la cité du droit, sortit vers le milieu du xiie siècle une collection canonique appelée à remplacer toutes celles qui étaient jusque-là en usage (Deusdedit, Yves de Chartres). Un professeur de cette école, en effet, Gratien, fut le premier qui fit de la science du droit ecclésiastique une branche séparée de la théologie. Son ouvrage, communément appelé Decretum, fut adopté partout. Reçu dans les tribunaux et commenté dans les universités, il jouit de l'autorité d'un code officiel. Bientôt il fallut y adjoindre d'autres décisions papales, les Dêcrétales de Grégoire IX (cinq livres), le Sexte de Boniface VIII, les Clémentines de Clément V, les Extravagantes de Jean XXII et enfin les Extravagantes communes. L'ensemble de ces collections forme le code ecclésiastique connu sous le nom de Corpus juris canonici.
61. A côté des sciences spéculatives ou pratiques, destinées à orner surtout l'intelligence, il en est une autre dont Bossuet a dit qu'elle « se tourne à aimer » : c'est la science des mystiques. Elle eut au moyen âge d'éminents représentants. On ne saurait nommer saint Bernard, l'abbé de Clairvaux, sans songer à ses sermons sur le Cantique des Cantiques, à ses traités De diligendo Deo et De consideratione qui peuvent se résumer dans cette touchante maxime : « La mesure d'aimer Dieu est de l'aimer sans mesure. » L'école de Saint-Victor, à Paris, en la personne de Hugues et de Richard, fait du mysticisme une science exacte, ayant ses règles et ses limites. Le Calabrais Joachim de Flore (f 1202) aurait eu besoin de se pénétrer de ces principes. Il imagina un système historique où le règne du Saint-Esprit allait, avec le concours d'un ordre monastique nouveau, s'imposer au monde. Cette époque heureuse devait commencer en 1260 et s'appellerait « l'Évangile éternel » (cf. Apocalypse, xiv, 6). Les Frères mineurs les plus rigides, appelés les spirituels, donnèrent dans cette chimère, que durent condamner les papes et les conciles. Saint Bonaventure, la gloire de l'ordre franciscain, imprima heureusement une direction différente aux âmes éprises de perfection.
Son Itinerarium mentis ad Deum le range parmi les mystiques les plus profonds et les plus sûrs. Enfin parut (1420-1440) l'ouvrage qui devait éclipser tous les autres sur ce sujet, l'incomparable De Imitatione Jesu Christi, dû à la plume d'un chanoine d'Agnetenberg, près de Swolle (Hollande), Thomas de Kempen ou, comme on dit communément, Thomas à Kempis.
62. Le génie du moyen âge éclata dans les arts, aussi bien que dans les sciences proprement ecclésiastiques. L'architecture, la sculpture, la peinture (vitraux religieux) ne se sont jamais élevées plus haut qu'à cette époque. Les cathédrales de l'Europe, les cathédrales de France surtout, et parmi celles-ci la cathédrale de Chartres, résument toute cette esthétique. Et une telle beauté a son éloquence. Les cathédrales sont des livres ; elles sont même des encyclopédies. « Au moyen âge, a-t-on dit avec raison, le genre humain n'a rien pensé d'important, qu'il ne l'ait écrit en pierre (1). » Ce qu'il n'a pas écrit en pierre, il l'écrivit en couleurs. Et les yeux du peuple n'avaient qu'à s'ouvrir pour lire en caractères saisissants à peu près tout ce que l'Église proposait à sa foi. « Le moyen âge, remarque un des critiques qui l'ont le mieux compris, a conçu l'art comme un enseignement. Tout ce qu'il était utile à l'homme de connaître : l'histoire du monde depuis sa création, les dogmes de la religion, les exemples des saints, la hiérarchie des vertus, la variété des sciences, des arts et des métiers, lui était enseigné par les vitraux de l'Église ou par les statues du porche. La cathédrale eût mérité d'être appelée de ce nom touchant, qui fut donné par les imprimeurs du xve siècle à un de leurs premiers livres, la Bible des pauvres (2).» Nous sommes loin de la conception des écrivains (Victor Hugo, Violletle-Duc) qui crurent découvrir dans l'art du moyen-âge une preuve manifeste de la libération de l'esprit humain. Jamais les artistes ne furent plus soumis qu'en ces temps de foi, à la direction de la pensée chrétienne. Les sources de leur inspiration ne sont autres que la Bible, la théologie,
(1) Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris.
(2) Emile Mâle, L'art religieux du xme siècle en France, 1902, p. 1 .