XVI. LE CHRISTIANISME DE LA RÉFORME A NOS JOURS
tenaient à la haute Église: leur influence tend à s'accroître de plus en plus. Mais les protestants rigides de la basse Église n'ont pas désarmé, et le troisième parti, qui se forma bientôt, TÉglise large, en est arrivé à dépouiller le christianisme de son caractère surnaturel. Même remarque serait à faire pour les États-Unis, avec cette différence que, en Amérique, au sein de TÉglise épiscopalienne, le mouvement de rapprochement vers l'Église romaine semble moins accentué. En France, l'histoire du calvinisme, depuis la loi de germinal an X, offre un spectacle analogue. Sur le terrain doctrinal comme sur le terrain ecclésiastique, des dissidences s'élevèrent bientôt. Le synode officieux de 1848 refusant de promulguer une confession de foi, l'Union des Églises évangéliques libres de France se constitua à part et indépendamment de l'Église réformée reconnue par l'État. En 1872-1873, le synode national se réunit enfin avec l'autorisation du gouvernement ; mais les libéraux refusèrent d'accepter la confession de foi qu'il prétendait rendre obligatoire, et bientôt libéraux et orthodoxes s'organisèrent en partis distincts dans la même Église officielle. Survint la loi de 1905, la séparation des Églises et de l'État, et c'en fut fait de l'union extérieure que maintenait la loi de germinal. Les calvinistes français sont aujourd'hui partagés en trois groupes, trois organisations synodales séparées, trois communions distinctes : les orthodoxes ou « Églises réformées évangéliques », qui confessent « l'autorité souveraine des saintes Écritures en matière de foi, et le salut par la foi en Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, mort pour nos offenses et ressuscité pour notre justification » ; les libéraux ou « Églises réformées unies », qui veulent bien d'un symbole, comme signe de ralliement extérieur, mais qui, avec l'Évangile — ou ce qu'ils en gardent, — entendent maintenir avant tout la liberté protestante : le centre, l'Union de Jarnac ou « Églises réformées » sans qualificatif, dont les membres, très libéraux d'esprit, fraternisent volontiers avec la gauche. Les orthodoxes sont encore en majorité ; mais l'esprit libéral semble animer chaque jour davantage les jeunes pasteurs, et il paraît certain que le « symbolo-fidéisme » d'Auguste Sabatier et de Ménégoz est fort apprécié du plus grand nombre.
M. Ménégoz a nettement indiqué ce qui distingue et rapproche son « fidéisme » d'avec le « symbolisme » d'Auguste Sabatier : « Mon éducation luthérienne, écrit-il, m'avait placé sur le terrain du principe matériel du protestantisme, au cœur du dogme de la justification par la foi, et j'ai abouti à la doctrine du « salut par la foi indépendamment des croyances » à laquelle j'ai donné le nom de fidéisme. Par son éducation réformée, mon collègue se trouvait placé sur un terrain où l'on accentuait le principe formel du protestantisme ; ce sont les questions d'autorité, de méthode, de principe relatifs à la connaissance religieuse qui l'ont préoccupé; et, après avoir reconnu la différence essentielle entre la substance religieuse de la foi chrétienne et sa forme à la fois contingente et symbolique, il a conclu à ce qu'il a appelé le symbolisme critique. » M. Ménégoz ajoute : « Ainsi se conciliaient le principe formel et le principe matériel du protestantisme dans le symbolo- fidéisme (1). » Nous voyons bien, en effet, comment les doctrines d'Auguste Sabatier et de Ménégoz se complètent en un tout harmonieux. Mais n'est-il pas aussi évident que,, si elles dérivent plus ou moins logiquement des deux principes fondamentaux du protestantisme, elles n'en sont pas la traduction littérale ? Les pères de la Réforme attachaient plus d'importance aux croyances et ils ne distinguaient pas entre la « substance religieuse de la foi chrétienne » et ce qu'on appelle «sa forme... contingente et symbolique ». En cela ils étaient plus fidèles au christianisme primitif que leurs petits-fils. Peut-être aussi comprenaient-ils mieux que leurs descendants la nécessité, si l'on veut garder une église, d'imposer à ses membres, à ses pasteurs surtout, un symbole obligatoire.
16. Les trois groupes de réformés français n'ont de rapports entre eux que pour les œuvres communes de bienfaisance ou de défense collective (2). Pas de fusion, comme ils disent, mais la fédération : depuis longtemps, cette formule inspirait les efforts des orthodoxes ; ils ont réussi à en faire une réalité. Aussi bien la pratique en offre-t-elle
(1) Publications sur le fidéisme, t. i, p. 228.
(2) En Angleterre, c'est contre l'Église établie que les nonconformistes tendent de plus en plus à s'unir.