XVI. LE CHRISTIANISME DE LA REFORME A NOS JOURS
moins d'inconvénients que d'avantages. On peut se rencontrer sur ce terrain sans remettre sans cesse en question les fondements de la foi ou de l'organisation ecclésiastique, et cela permet, en attendant mieux, de donner au protestantisme une certaine apparence d'unité. En réalité, la chose a si peu de portée au point de vue religieux proprement dit, que les calvinistes français n'hésitent pas à se réunir en assemblées de ce genre avec les autres protestants de France, luthériens, etc.
Il en serait différemment si l'on essayait de fondre en un seul credo et en une seule église le luthéranisme, le calvinisme, l'anglicanisme et les sectes dissidentes. Diverses tentatives de cette nature ont été faites au cours du xixe siècle, en Allemagne notamment, pour réunir les luthériens et les calvinistes d'un même pays. Mais elles ont échoué et il ne paraît pas possible que les orthodoxes des diverses confessions se prêtent jamais à ces combinaisons, qui seraient meurtrières pour leurs croyances distinctives.
Ce qui semble plus probable, c'est que les libéraux, à quelque confession qu'ils appartiennent, en viennent à avoir des rapports de plus en plus intimes. Les croyances, les doctrines n'ont pour eux qu'assez peu d'importance ; elles ne sont qu'une expression symbolique et éphémère de l'inconnaissable ; sur le terrain de la foi dogmatique ou de l'agnosticisme il est plus aisé de s'entendre, chacun pensant ce qu'il veut. Ce n'est pas à dire que ce nihilisme doctrinal suffise à constituer une religion. Mais on peut se réunir en congrès, on l'a fait plusieurs fois déjà, à Berlin ou ailleurs, pour exalter la liberté du sentiment religieux, prédire aux « religions d'autorité » une ruine prochaine, et annoncer l'imminent triomphe de la « religion de l'esprit ».
17. Avec les catholiques, j'entends les vrais catholiques, pareille union ou fusion sera à jamais irréalisable. Sur certains points de détail, on arriverait à s'entendre entre gens de bonne volonté et de bonne foi. Mais les principes essentiels et irréductibles du catholicisme et du protestantisme quel qu'il soit, empêcheront toujours qu'on puisse les concilier en une unité vraie.
C'est ce qui explique que les multiples conférences ou Hist. Rel. — ii — 30
colloques, imaginés, avant le concile de Trente, par les politiques d'Allemagne ou de France pour essayer de rapprocher les catholiques et les protestants, ont invariablement échoué.
C'est ce qui ressort également de la correspondance entre Bosquet et Leibniz. Leibniz se montre à peu près catholique d'esprit dans son Systema theologicum, publié après sa mort : il allait jusqu'à souhaiter le rétablissement de la république chrétienne, de la « chrétienté », telle que Grégoire VII l'avait conçue et en partie réalisée. Quant à Bossuet, l'on sait que personne ne connaissait mieux que lui les doctrines, l'esprit et l'histoire du protestantisme ; on ne l'ignore pas non plus, son Exposition de la doctrine catholique sur les matières de controverse était si calme, si modérée même pour le fond doctrinal, que les ministres réformés, devant le succès prodigieux de l'ouvrage, en furent réduits à mettre en doute l'orthodoxie de son auteur. 11 semblerait donc qu'on dût s'entendre assez facilement ; il n'en fut rien pourtant.
Molanus, président du consistoire de Hanovre, avait élaboré un plan de réconciliation : à l'en croire, les deux dogmatiques s'accorderaient, sur presque tous les points, sans trop de peine ; mais il demandait qu'avant tout on procédât à une réunion préliminaire, dans laquelle, sans tenir compte du concile de Trente, on préparerait le futur concile universel. Leibniz était le défenseur résolu de ce système. Or, Bossuet avait trop de « sens catholique » pour ne pas s'apercevoir aussitôt que ce plan de réconciliation était impraticable : l'Église ne pouvait transiger sur aucun dogme, ni permettre à aucun baptisé de suspendre son assentiment aux définitions d'un concile ; et, par conséquent , un accord complet sur la foi devait précéder la réunion des protestants aux catholiques. « Les affaires de la religion, écrivait le grand évêque, le 12 août 1701, dans une de ses dernières lettres à Leibniz, ne se traitent jamais comme les affaires temporelles, que l'on compose souvent en se relâchant de part et d'autre parce que ce sont des affaires dont les hommes sont les maîtres ; mais les affaires de la foi dépendent de la révélation, sur laquelle on peut s'expliquer mutuellement pour se bien