XVI. LE CHRISTIANISME DE LA REFORME A NOS JOURS
désagrégation est aussi imminente que de bons esprits, parmi les protestants eux-mêmes, l'annoncent ; il semble plutôt que la vitalité des Églises protestantes n'est pas tout près d'être épuisée : leurs missions, qu'ils entretiennent avec tant d'ardeur et dont les succès vont croissant, en sont une preuve. Mais il est certain que les libéraux, si nombreux dans toutes les confessions protestantes, travaillent, à leur insu peut-être, à en ruiner les églises; or, sans les églises protestantes, que restera-t-il du protestantisme, sinon un esprit de libre critique, de libre examen, et comme un incessant appel à la réforme des institutions ou à la revision des idées ? C'est quelque chose, mais c'est trop peu pour constituer une religion chrétienne ou même une religion quelconque.
Le christianisme renié et combattu : Rationalisme.
19. A partir de la seconde moitié du xive siècle, les humanistes mettent l'antiquité à la base de la culture intellectuelle. Celle-ci se latinise, et bientôt se paganise. Assurément, ni le retour aux lettres classiques, au culte de la forme et de la beauté, ni même l'étude de la nature n'avaient rien de contraire à l'esprit chrétien. Ce qui mit la Renaissance, la Renaissance italienne, aux antipodes du christianisme, c'est uniquement le retour à l'esprit de l'antiquité païenne, à sa conception de la vie fondée sur la déification de la nature, physique ou humaine, à son culte exclusif de la raison. « La raison doit régner sans partage, la raison peut tout et par conséquent nulle barrière ne saurait lui être imposée. La Révélation n'est qu'une entrave et une absurdité. Alors commencent, ouvertes ou cachées, des attaques positives contre les doctrines chrétiennes (1), » spécialement contre le principe d'autorité et la mortification des sens, et aussi contre la scolastique, le clergé, les moines qui représentent la théologie et l'Église catholiques.
(1) Alfred Baudrillart, op. cit., p. 24.
En Allemagne, en Angleterre, en France, parce que 3'antiquité classique y est de simple importation et que la masse n'y est « ni démoralisée, ni déchristianisée de fait, comme en trop de villes italiennes, » « le mouvement de îa Renaissance ne tourne pas à un réveil du paganisme ; s'il est réformateur, il sera réformateur chrétien. La où la masse sera, pour différentes causes, disposée à suivre les réformateurs religieux, elle subira l'influence de cet humanisme associé à l'œuvre des réformateurs; c'est ce qui arrive en Allemagne. Là où la masse sera hostile aux réformateurs religieux, elle tiendra en suspicion les humanistes qu'elle regardera comme leurs alliés ; c'est ce qui se passera en France. Mais, de toutes façons, les deux mouvements auront des points de contact et leurs origines ou se confondront ou sembleront se confondre (1). » Érasme, Reuchlin ont préparé ou aidé Luther. On peut se demander tout d'abord ce qu'il y a de commun entre un demi-païen, un rationaliste de la Renaissance, et un protestant, un réformateur de l'Église, qui ne croit pas à la raison et vilipende la nature. « Il y a opposition, c'est vrai, — et
'est pourquoi le divorce ne tardera pas, — mais entre la Renaissance et la Réforme il y a pourtant un principe commun, le libre examen, et un procédé, une méthode identique. L'étude de l'antiquité païenne a pour corollaire
elle de l'antiquité chrétienne. De part et d'autre, on remonte aux sources, on s'enquiert des originaux, on veut les connaître, les lire, les commenter, les interpréter librement. De part et d'autre, on tient pour corrompu l'enseignement tel que le donne l'Église catholique. La devise d'Érasme, Christum ex fontibus prœdicare, devint celle de beaucoup d'esprits éclairés, téméraires sans le savoir, qui ne se firent point scrupule de rompre avec la tradition, parce que cette tradition leur apparaissait sous la forme d'un enseignement à demi-barbare et détaché de ses vieilles et profondes racines. Voilà pourquoi en Allemagne, en Angleterre, en France, il y eut alliance de fait (2), » plus ou moins étendue, plus ou moins durable, entre les humail) Alfred Baudrillart, op. cit., p. 41. (2) Id., op. cit., p. 49, 50.