XVI. LE CHRISTIANISME DE LA RÉFORME A NOS JOURS
cordieuses de la Providence. Quoi de plus propre à porter les esprits au scepticisme ! — ■ L'archevêque Vintimille fait procéder à l'examen des miracles, lesquels sont reconnus faux ; et, aussitôt les dévots du parti de s'écrier que les miracles de Jésus-Christ eux-mêmes n'auraient pas tenu contre un examen aussi rigoureux. Quelle aubaine pour l'incrédulité ! — A Paris et dans toute la France circulent d'innombrables libelles, qui dessèchent la piété sous prétexte de la renouveler, détournent les fidèles de l'obéissance à leurs pasteurs légitimes, et les initient à ce libre examen, venu de la Réforme, qui , en substituant le jugement et la volonté propre à toute autorité spirituelle, aboutit fatalement à la ruine de la religion. — Si encore la doctrine des novateurs avait donné satisfaction à la raison ! Mais, tout au contraire, elle semble un défi jeté au bon sens. Quel est ce Dieu qui fait des commandements impossibles, qui entend ne pas laisser bénéficier tout le monde de sa mort ? Quelle est cette philosophie qui dépouille l'homme de son libre arbitre et le soumet impitoyablement à une rigoureuse prédestination ? Tout cela est faux et répugnant ; la raison offensée a droit de s'insurger contre un tel enseignement. Et comme les jansénistes passent cependant pour l'élite intellectuelle des croyants français, comme les jésuites ne se relèvent pas du ridicule dont la plume de Pascal les a couverts, nombre d'esprits se sentent troublés dans leur foi, et se jettent, de désespoir, dans le scepticisme et l'incrédulité. Nous sommes en effet au siècle de Voltaire et de Rousseau (1). »
22. Désormais, le rationalisme fait école et forme un parti puissant.
En Angleterre, le déisme prévaut ; en France, Voltaire et Rousseau veulent bien admettre un Dieu personnel, mais la plupart des« philosophes » sont athées et matérialistes ; l'Allemagne subit presque également l'influence anglaise et l'influence française.
« J'ai fait plus dans mon temps que Luther et Calvin, écrivait Voltaire le 2 avril 1764... Tout ce que je vois jette les semences d'une révolution qui arrivera immanquable-
(1) L. Marion, Histoire de V Église, 3e édit., 1908, t. ni, p. 409, 410
ment... La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion, et alors ce sera un beau tapage. » La Révolution française va éclater, en effet ; et la Révolution est par essence le renversement de l'ancien ordre politique et social, pénétré largement de l'influence chrétienne, et l'établissement d'un nouvel ordre, fondé sur les seules lumières de la raison. Or, la Révolution vise et tend à conquérir tout le monde contemporain, comme la libre pensée dont elle n'est que l'application sur le terrain politique et social. Nous en reparlerons bientôt.
Tout le xixe siècle sera rempli du gigantesque combat que se livreront, sur le double terrain de la pensée et des applications pratiques, le rationalisme et l'Église catholique.
Pour le moment, tenons-nous en aux manifestations les plus caractéristiques du rationalisme dans le monde intellectuel.
23. Il serait injuste de ranger parmi les rationalistes ou les précurseurs du rationalisme les astronomes, physiciens, mathématiciens, qui substituèrent ou entreprirent de substituer aux explications purement verbales d'autrefois l'observation des faits et la vraie méthode expérimentale. Léonard de Vinci, aussi grand savant que grand artiste, était en droit d'écrire, bien avant Bacon : « L'expérience est la seule interprète de la nature; il faut donc la consulter toujours et la varier de mille façons jusqu'à ce qu'on en ait tiré des lois universelles, et elle seule peut donner de telles lois. » Copernic, Galilée, Kepler n'étaient pas des rationalistes. Les théologiens et les Congrégations du Saint-Office et de l'Index ont pu croire que la théorie coperniciennne de l'immobilité du soleil et du mouvement de la terre était «tout à fait contraire à l'Écriture » et, en conséquence, condamner Galilée (1616, 1632) : Galilée avait raison en dépit d'Aristote et des interprétations trop littérales de la Bible. Les sciences mathématiques, physiques et naturelles n'ont pas à jurer sur la parole des anciens et, puisque Dieu, selon un mot fameux, n'a pas voulu nous apprendre comment va le ciel, mais comment nous pouvons y aller, puisque Dieu n'a pas voulu nous révéler les secrets de la nature, c'est à nous de chercher