‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 253 sur 306 · XVI. LE CHRISTIANISME DE LA REFORME A NOS JOURS · texte numérisé non relu

XVI. LE CHRISTIANISME DE LA REFORME A NOS JOURS

secoue le joug de la foi pour penser librement et organiser sa vie personnelle conformément à sa pensée. Il faut étudier, maintenant, comment les sociétés, ou, pour limiter notre sujet, comment la société civile s'est, depuis un siècle surtout, soustraite, elle aussi, à l'autorité de l'Église et de l'Évangile.

Quand Luther parut, c'en était fait, depuis longtemps déjà, de la « Chrétienté » et du « Saint-Empire ». Les nations étaient constituées ou se contituaient, et chaque nation entendait bien avoir ses « libertés », ne relever, au temporel, ni du pape ni de quelque empereur. Les princes ne se désintéressaient pas, néanmoins, du spirituel et ils agissaient comme s'ils jouissaient, dans le domaine religieux, d'un véritable pouvoir. C'était du gallicanisme, peut-être même du césarisme en certains cas ; mais, tant que les princes furent vraiment catholiques ou protestants, tant que le droit public fut imprégné du christianisme et fondé sur l'Évangile ou la foi catholique, on ne peut pas dire que ce fut du rationalisme politique ou social. Les souverains empiétaient sur l'autorité des papes et de l'Église, mais l'État n'était pas rationaliste, le catholicisme ou le christianisme mutilé était religion d'État.

Louis XIV, par exemple, est un roi chrétien. En persécutant les protestants et les jansénistes comme il l'a fait, il a pu manquer de clairvoyance et se laisser inspirer, en partie, par son absolutisme égoïste. Personne, néanmoins, n'est en droit de contester le caractère religieux de sa politique en ces affaires. Peut-on en dire autant dans la question des Quatre articles (1682) ?

On sait en quelles circonstances la Déclaration fut rédigée par Bossuet et votée par l'Assemblée du clergé. Son auteur n'a pas voulu faire de l'Église de France une Église schismatique, il n'a voulu que sauvegarder ce qu'on appelait les «libertés de l'Église gallicane ». Le pape, y affirmet-on, n'a, au temporel, aucune juridiction sur le roi. D'autre part, comme le pape est inférieur au concile œcuménique et que ses jugements ne sont irréformables qu'avec le consentement de l'Église universelle, il ne peut détruire les coutumes et institutions de l'Église gallicane que l'Église universelle, que la tradition a consacrées. Et

c'est pourquoi le roi de France, en sa qualité de roi très chrétien, ne peut que veiller au respect des libertés de l'Église gallicane dont il est le protecteur.

Que cette théorie se concilie au mieux avec les intentions despotiques des rois ou avec les désirs d'empiétement des parlements et des légistes, c'est évident. Il est également clair que les catholiques ne peuvent plus, surtout depuis le concile du Vatican, soutenir de pareilles affirmations. Et cependant, s'il limitait à l'excès l'autorité spirituelle et même temporelle des pontifes romains, Louis XIV n'en maintenait pas moins le droit public chrétien dans son royaume. Le gallicanisme pouvait aisément dégénérer en césaropapisme, et faire de l'Église de France une église schismatique comme l'Église anglicane ou une église asservie comme l'Église d'Autriche sous Joseph II : c'est le grand danger qu'ont toujours couru les Églises nationales. Mais le gallicanisme de l'ancien régime ne peut être taxé de politique rationaliste ou « laïque ».

26. La laïcisation, la sécularisation de l'État, en France et, on peut dire, dans le monde entier, date, en réalité, de 1789. Elle est inscrite dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen proclamée par l'Assemblée nationale constituante, le 25 août 1789, et, plus tard, le 14 septembre 1791, inscrite en tête de la première Constitution française. Les nouveaux législateurs, en effet, font abstraction des droits de Dieu ou de l'Église sur la société et posent les droits de l'homme comme le seul fondement des sociétés humaines. C'est l'apostasie sociale, le rejet de Jésus-Christ, et c'est, par quelque côté, la substitution de l'homme à Dieu ou l'idolâtrie humanitaire (1). L'autorité vient uniquement du peuple, le respect des droits de l'homme est la seule cause du bonheur public. Et c'est pourquoi, comme on n'a pas besoin de Dieu ni de l'Église pour assurer la prospérité de la nation, on ne lui demande rien et on entend ne la servir en aucune façon. Voilà bien ce qui ressort nettement du préambule et de plusieurs articles de la Déclaration.

Aussi va-t-on assister à la transformation rationaliste

(1) C'est dans ce sens qu'on a pu dire de la Révolution qu'elle est «satanique» : on n'entend point pour cela nier la légitimité de plusieurs de ses réformes.

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