XVI. LE CHRISTIANISME DE LA RÉFORME A NOS JOURS
de la société et au bouleversement de FÉglise de France.
Les législateurs avaient commencé par supprimer la religion d'État. Mais ce n'est pas assez ; il faut mettre l'Église dans l'État de manière à en faire, quand on le voudra, une simple administration civile, impuissante et inoffensive : toute autorité n'émane-t-elle pas expressément de la nation ? En conséquence, on supprime les immunités ecclésiastiques qui assurent la dignité et l'indépendance du clergé; on confisque les biens des églises et des monastères : la détresse du trésor n'est qu'un prétexte, on veut que le clergé, désormais salarié, soit dans une plus étroite dépendance de l'État ; on détruit les ordres religieux. On s'attaque enfin au corps hiérarchique proprement dit. En juillet 1790 est votée la Constitution civile du clergé. Sous prétexte de restaurer l'Église primitive, le clergé inférieur est séparé du clergé supérieur, celui-ci du pape, et l'un et l'autre sont mis dans la dépendance de l'État et du peuple.
La plus grande partie du clergé refuse de prêter serment à la nouvelle Constitution, et subit courageusement la persécution, justifiant l'éloge que de Tocqueville fera du clergé de l'ancien régime, parfois si injustement décrié : « J'ai commencé l'étude de l'ancienne société plein de préjugés contre lui ; je l'ai finie plein de respect (1). » Le culte orthodoxe (clergé réfra.ct aire) est proscrit; le culte officiel (clergé constitutionnel ou assermenté) se renie lui-même; le^ églises sont presque partout fermées ou profanées ; toute profession publique du christianisme disparaît de notre pays. On essaie alors de substituer au culte proscrit un culte nouveau, en rapport avec le rationalisme athée ou déiste des maîtres de la Révolution : culte de la Raison ou de la Nature, culte de l'Être suprême, théophilanthropie. Mais le peuple est indifférent à toutes ces mascarades, et bientôt des symptômes de renaissance chrétienne se manifesteront. L'Église allait triompher de la Révolution, comme elle triomphera, demain, de Napoléon Ier et, plus tard, de Bismarck. Les Églises protcs-
(1) Cité par Godefroid Kurth, U Église aux tournants de l'histoirenouvelle édition, 1905, p. 194.
tantes se laissent asservir ; l'Église catholique ne le souffrira jamais.
27. Le rationalisme politique avait vainement tenté d'absorber l'Église dans l'État. A défaut de mieux, il essaiera de l'enchaîner, de la contenir du moins.
Les concordats, a-t-on dit, sont le « commencement des séparations » entre l'Église et l'État. Et, en effet, l'union est la vie normale de ces deux puissances ; elles ne se dissocient que lorsque leurs intérêts paraissent séparés, et c'est alors seulement qu'il semble opportun de concilier les rivalités par des accords.
Bonaparte n'était pas assez profondément catholique, il était trop le fils de la Révolution et du rationalisme qui l'avait inspirée, pour restaurer en France l'ordre public chrétien. Par le Concordat (1801), la religion catholique ne redevint pas la religion d'État ; le Premier Consul permit seulement qu'on la déclarât « la religion de la grande majorité des citoyens français ». La religion catholique n'était plus professée par le gouvernement ; l'État, comme État, n'était plus catholique.
L'esprit rationaliste de Napoléon se fait jour également dans le nouveau code qu'il publie. Aucun article n'en a été rédigé d'après les lumières de l'Évangile ou de la doctrine catholique, tous l'ont été selon les inspirations de la seule raison ; quelques articles sont même en opposition avec les lois de l'Église, ceux, par exemple, qui établissent le mariage civil et permettent le divorce. Le Code civil est l'expression des principes de 1789. Le règne social de Jésus- Christ n'est pas restauré. On ne garde de l'ancien régime, on n'exhume de ses ruines que les dispositions restrictives, inventées parties légistes depuis Philippe le Bel pour entraver la liberté de l'Église ; quelques dispositions nouvelles y sont ajoutées, et le tout constitue les Articles organiques. Articles organiques et Université gouvernementale ou monopole de l'enseignement public : avec cela, l'État rationaliste ne pouvait-il pas se croire, en dépit du Concordat, capable de former les esprits et de les diriger à son gré ?
Au cours du xixe siècle, de nombreux concordats ont été promulgués. Il serait excessif de dire que tous s'ins-