LA TRANSCENDANCE DU JUDAÏSME ET D U CHRISTIANISME
8. Quand, après avoir séjourné sur ces terres d'où le christianisme est absent, on met enfin le pied sur le sol juif et chrétien, on ne se sent pas sans doute entièrement dépaysé, mais on s'aperçoit vite qu'il y a quelque chose de changé. La religion juive-chrétienne — qu'on me permette cette expression, je l'emploie à dessein pour marquer l'unité substantielle du judaïsme et du christia-
nisme : le premier n'est que l'aurore, la préparation du second — la religion juive-chrétienne ressemble sans doute par certains côtés à toutes les religions ; mais aussi elle en diffère par d'autres, non moins frappants. Ressemblances et différences méritent d'être considérées ici avec soin.
Il est clair que la religion juive-chrétienne, parce qu'elle est une religion et qu'elle répond aux mêmes besoins que les autres religions, doit comme elles comprendre une foi, une morale, un culte, des prêtres. Pour expliquer ces similitudes générales il n'est même pas nécessaire de recourir à une Révélation primitive qui se serait plus ou moins bien conservée partout : les âmes et les sociétés humaines, qui sont essentiellement identiques, pourraient suffire à créer partout, pour remplir les mêmes fonctions, les mêmes organes.
D'autres ressemblances sont plus spéciales, plus particulières, et réclament un examen moins sommaire.
Les Israélites appartenaient à la race sémitique comme les Babyloniens et les Assyriens, les Araméens et les Cananéens. Leur ancêtre Abraham était sorti d'Our en Chaldée, et, au cours des siècles, ils se sont fréquemment trouvés en contact avec leurs frères de Chanaan, de Syrie ou du Tigre et de l'Euphrate. On ne doit pas s'étonner, dès lors, de trouver ici et là certaines ressemblances dans le langage religieux, dans les croyances ou dans le culte Qu'il n'y en ait pas davantage, et de plus profondes, voilà plutôt, nous le verrons, ce qui surprend l'historien ou le philosophe. Donc, le nom divin El, l'appellatif « Seigneur des cieux », l'immortalité et la bonté considérées comme des attributs principaux de la divinité, la conception du sheol, le bien récompensé et le mal puni dès cette vie, l'identité de certaines prescriptions du code de Hammonrabi et de la loi mosaïque, les traditions, plus ou moins mythiques, — mais combien purifiées dans la Genèse ! — sur la cosmogonie et le déluge, tout cela se rencontra chez les Babyloniens et les Assyriens non moins que chez les Hébreux. La consécration personnelle par la circoncision, pratiquée par les Égyptiens, existe, de même, chez tous les Sémites, hormis les Babyloniens et les Assyriens.
On pourrait aussi signaler quelques rapprochements
entre les doctrines de la Sagesse incréée et de l'immortalité, telles qu'elles s'expriment dans le livre de la Sagesse, et la philosophie qui fut en vogue à Alexandrie au temps des Ptolémées : l'hellénisme a pu fort bien exercer quelque influence sur les Juifs de la dispersion alexandrine sans porter préjudice à la Révélation. Enfin il ne paraît guère douteux que l'angélologie du Livre d'Hénoch se ressente des doctrines persanes.
9. Nous ne nous arrêterons pas aux ressemblances purement fantaisistes que certains amateurs se complaisent à signaler entre, par exemple, les triades chaldéenne ou hindoue et la Trinité chrétienne. Mais d'autres, apparentes simplement ou réelles, sont à considérer.
On a relevé certaines ressemblances entre la morale stoïcienne et la morale chrétienne. « Mais les maximes stoïciennes qu'on a rapprochées des préceptes évangéliques sont des règles de morale naturelle, que l'on ne doit pas s'étonner de trouver formulées de façon à peu près semblable en des milieux tout à fait indépendants les uns des autres. Ce qui est caractéristique de l'Évangile, ce ne sont pas tant les règles de conduite qu'il énonce que l'esprit qui les inspire, et, à ce point de vue, il n'y a pas de rapprochement à établir entre la morale hellénique et l'enseignement de Jésus... A côté de ces ressemblances générales on a signalé sans doute quelques analogies plus frappantes parce qu'elles portent sur des détails caractéristiques, sur des comparaisons, des images : à supposer qu'elles ne s'expliquent pas suffisamment par une rencontre purement fortuite, et qu'il faille en certains cas conclure à un emprunt, il n'est pas sûr que l'Évangile ne soit pas la source originale ; car il n'est pas impossible qu'Épictète et peut-être même Sénèque aient connu le christianisme et en aient fait passer quelques traits dans leurs écrits » (L. Venard). — Même raisonnement, on le sait, est à opposer à ceux qui rapprochent les évangiles de certaines livres bouddhiques, avec cette différence que, ici, les évangiles seraient sûrement, en cas d'emprunt, la source originale.
On a relevé aussi complaisamment certaines ressemblances entre le mysticisme gréco-oriental et plusieurs idées pauliniennes. Mais beaucoup de ces rapprochements
« sont sans doute plus superficiels que réels. Parfois ce ne sont que des analogies de langage : rien n'empêche d'admettre que, pour rendre sa pensée plus intelligible aux chrétiens convertis du paganisme, saint Paul ait parfois usé de termes qui étaient du langage courant et aussi bien du vocabulaire des mystères païens. D'autres fois, ce sont des idées très générales qui peuvent se retrouver à la base de beaucoup de religions différentes, sans qu'il y ait lieu de supposer une influence réciproque, comme par exemple l'idée de la participation à la vie d'un Dieu Sauveur, idée qui peut naître spontanément des besoins religieux communs à l'humanité » ; la mort et la résurrection d'Attis, d'Adonis ou d'Osiris n'avaient pas, du reste, pour leurs fidèles le même sens et la même portée que la mort de Jésus pour saint Paul. « Quant au baptême et à l'eucharistie, aucune raison positive n'oblige à supposer que saint Paul leur ait attaché un sens tout différent de celui que ces rites avaient dans la communauté primitive où ils étaient déjà en usage. D'ailleurs l'explication théologique qu'en donne l'apôtre repose sur des idées qui n'étaient point étrangères au judaïsme et qu'il n'avait par suite nul besoin d'emprunter aux religions païennes » (L. Venard). Que n'a-t-on écrit encore à propos de notre croyance à la divinité de Jésus ! — Chez les primitifs, « le prêtre est souvent le roi, le sorcier et même le dieu tout ensemble », et « le mort, fréquemment divinisé, est l'objet d'un culte familial, clanique ou tribal. » (A. Bros). Chez les Égyptiens, « le roi est dieu, en sa qualité de fils et héritier des dieux «... Sa qualité de fils et successeur des dieux lui confère un privilège comparable à celui du fils aîné dans le culte funéraire. On trouve donc parfaitement réalisée, en Egypte, cette réunion sur une même personne du triple caractère divin, sacerdotal et royal, dont on rencontre de nombreux exemples dans d'autres pays. » Là aussi on croit que certains dieux — le principal en est Osiris — ont autrefois vécu sur la terre et qu'ils y sont morts ; et finalement, « le développement des procédés magiques permit de transformer tous les morts en dieux » (J. Capart). Chez les Babyloniens et les Assyriens, les morts ne sont pas divinisés, mais les rois, vicaires des dieux, devenaient,
par adoption et grâce à la cérémonie de l'allaitement, par la déesse Nin-Kharsag, des êtres divins. D'après les parties en prose de PAvesta, la naissance de Zoroastre est miraculeuse, « un rayon de la gloire divine est descendu dans le sein de sa mère Dughto» (J. Labourt). Chez les Hindous, — il ne s'agit pas de l'Absolu, de Brahman — les dieux « ne diffèrent des autres êtres que par la puissance qui leur est momentanément départie. Lorsque leurs anciennes austérités, œuvres rituelles et bonnes œuvres auront porté tous les fruits de jouissance céleste dont elles sont susceptibles, les dieux renaîtront sous une forme humaine ou animale. Tout dieux qu'ils sont, ils sont inférieurs à un ascète dont les réserves thaumaturgiques sont intactes. » Le dieu Vishnou « descend » ou s'incarne en Krishna et en bien d'autres. Çâkyamouni, considéré d'abord comme un sage ou un héros entré dans l'immobile nirvana, passe bientôt pour « un être surnaturel, divinisé depuis des siècles sans nombre, éternel ou peu s'en faut, descendu ici-bas sous une forme illusoire..., régnant dans un paradis où sa lumière spirituelle réjouit les élus. » Il y a d'ailleurs « des milliers de Bouddhas, dieux vivants dans toutes les régions de l'espace » (L. de la Vallée Poussin). Pour les peuples chinois et japonais, les ancêtres, et parmi eux ceux-là surtout qui ont mérité l'admiration ou la reconnaissance publiques, sont l'objet d'un culte divin par quelque côté. Au Japon, les mikados sont de race divine. En Grèce, les villes rendent un culte à leur fondateur présumé et certains défunts sont « héroïsés », à demi divinisés. Ainsi, celui qui avait été initié aux mystères, après sa mort « régnait parmi les héros ». A Rome, bien que primitivement les morts n'aient pas été strictement divinisés, « le départ n'est pas très net dans l'esprit romain entre les dieux et les âmes des défunts », et « le culte familial du Génie du père de famille » était « volontiers associé à celui des dieux domestiques » (André Baudrillart). On se rappelle le culte du Génie de l'empereur et l'apothéose impériale. Jusque parmi les musulmans, quelques sectes chiites ont divinisé Ali. — Tout cela est vrai. Mais il ne s'ensuit pas que, sur ce point, le christianisme doive être assimilé aux autres religions. Chez les Juifs, le culte et la
divinisation des ancêtres n'ont jamais été pratiqués : « les croyances relatives à la vie d'outre-tombe donnent une impression toute contraire » (J. Touzard). Le monothéisme y est trop rigide pour que le« Fils de l'homme » lui-même, surnaturel pourtant et préexistant, soit, jusque dans le Livre d'Hénoch, autre chose qu'une créature. Or, Jésus, si monothéiste, si humble, si sincère, d'esprit si lucide, s'est, en même temps qu'homme, affirmé Fils de Dieu, de nature divine. Et ses miracles, comme toute sa vie, garantissent la vérité de sa parole. Il ne s'agit pas ici d'une « divinisation » lente, restreinte, mais d'une « divinité » pleine et affirmée par Jésus lui-même, au témoignage de l'histoire la plus certaine. L'âme humaine a pu se complaire à tout déifier (divinisations, sacrifices communiels, etc.) ; dans le christianisme seul, ce qui n'était ailleurs qu'un rêve, qu'un désir, est devenu une réalité, un fait. De l'un à l'autre, la différence est grande.
Saint Paul et surtout saint Jean parlent du Christ en des termes qui rappellent non seulement les livres sapientiaux de l'Ancien Testament, mais aussi la philosophie grecque et, plus encore, le judéo-alexandrin Philon. En réalité, comme l'a écrit M. Harnack, le Logos johannique «n'a guère que le nom de commun avec le Logos philonien. » « Non seulement en effet Philon n'a jamais eu l'idée d'identifier le Logos avec le Messie du judaïsme, mais de plus le Logos n'est pour lui qu'un être intermédiaire entre Dieu et le monde, qu'il relie l'un à l'autre, il n'est pas véritablement Dieu. Il n'est pas même une personne, mais plutôt une force, ou même une idée au sens platonicien du mot. Si donc saint Jean doit quelque chose à la théologie alexandrine, ce n'est guère que le vocable de Logos, et il a presque radicalement transformé le contenu de l'idée exprimée par ce mot, afin d'en faire le véhicule de la Révélation divine. » (L. Venard).
Non moins que la morale, le culte et le dogme, on a prétendu expliquer l'organisation du christianisme primitif par des emprunts faits au milieu ambiant. Mais la tentative n'a pas eu plus de succès. « Tous ces vocables écrit à ce propos Mgr Batiffol, se retrouvent dans les institutions civiles ou religieuses des Grecs du temps, éy.y.X-rçata,
sTCcaxoxoc, xpsa6uT£poc, comme aussi bien les synagogues avaient des àpxtJL,V(*yk>Yoc, des ftp%avteç, des uxYjpéxac. Ces rencontres verbales tiennent à la communauté de la langue. L'analogie des fonctions tient aux exigences organiques de toute vie collective. Les églises ne prétendent être ni des juiveries, ni des cités, ni des collegia. »
En résumé, de deux choses Tune : les ressemblances signalées entre le christianisme et les religions païennes sont ou simplement apparentes ou réelles. Dans le premier cas, il n'y a pas lieu de s'en soucier. Dans le second, il n'est pas besoin le plus souvent d'admettre l'hypothèse d'un emprunt fait par le christianisme, et, en tout cas, à supposer même qu'il y ait eu emprunt, le christianisme a tout inspiré de son esprit, tout transformé, tout purifié, tout fait sien, tout marqué de son sceau. C'est ainsi que, plus tard, au ive siècle et aux siècles suivants, lorsque l'Église jugea opportun d'admettre ou de tolérer certains usages hérités du paganisme, elle ne manqua jamais de les christianiser : les saints martyrs, par exemple, ne sont pas devenus des dieux, par cela seul que les festins et les processions des panégyries étaient usités dans les fêtes païennes, ou encore que les fidèles suppliaient les saints d'intercéder pour eux auprès de Dieu. Le chrétien le plus grossier savait que Dieu seul est digne d'adoration et que toute grâce vient finalement de lui seul. Dans ces conditions, le christianisme, alors même qu'il prend partout ce qu'il y trouve de bon, reste toujours lui-même et garde intacte sa divine originalité.
10. L'originalité, la supériorité, la transcendance de la religion juive-chrétienne n'est pas niable. .
L'importante étude que M. Touzard a consacrée à la religion d'Israël, a mis en lumière « cet admirable développement de la révélation qui, d'étapes en étapes, enrichissant sans cesse le trésor des croyances, transformant et épurant sans relâche les pratiques, devait préparer
Favènement du culte parfait de l'humanité (1) » ; mis en lumière, aussi, le fait qui caractérise la religion d'Israël et « la distingue de toutes les autres histoires similaires, à savoir que, « en toute vérité, la religion du peuple de Dieu fut double » : et ce fait singulier et ce développement merveilleux, qui s'expliquent mutuellement, sont quelque chose d'unique dans l'histoire des religions.
L'instinct religieux de la race sémitique se manifeste chez les Hébreux d'une façon continue et, parfois extrêmement violente ; l'influence du milieu venait, d'ailleurs, ajouter encore aux séductions du paganisme ancestral. Mais, « dès les premiers temps... et dans toute la suite de l'histoire », les documents « nous montrent, naissant dans la famille d'Israël, puis se développant à l'encontre de tous les instincts de race, une religion qui porte en ellemême les marques de son origine supérieure ; ils nous la montrent visant essentiellement à réformer, puis à supplanter la religion païenne, en même temps qu'à faire d'Israël le dépositaire des lumières, des vérités et des règles de vie qui constitueront un jour le patrimoine le plus précieux du genre humain. »
Abraham et les autres patriarches n'adorent qu'un seul Dieu. Ce monothéisme, si peu explicite qu'en fût encore la révélation, si humbles qu'en fussent peut-être les com mencements, élevait déjà Israël bien au-dessus des autres peuples sémitiques, comme de tous les peuples anciens.
Avec Moïse la révélation se précise. C'est surtout de la mémorable théophanie du Sinaï que « date la grande différence qui existera entre Israël et les nations... La partie la plus fondamentale des clauses de l'alliance » que Yahweh veut bien conclure avec Israël, est le Décalogue. Yahweh ne s'y présente pas seulement comme le seul Dieu qu'Israël doive adorer ; il « apparaît en même temps comme un Dieu moral. N'ayant aucun besoin d'Israël, il a cédé, en le tirant d'Egypte, à la pitié que lui inspiraient les horreurs d'une dure servitude ; il a cédé aux sentiments que provoquait l'injustice de ces mauvais traitements
(1) Toutes les citations de ce § 10, à moins d'indication contraire, sont extraites de l'étude de M. Touzard.
qu'Israël n'avait pas mérités. Aussi, avec la gratitude qui s'exprimera par le culte... Yahweh réclamera-t-il de son peuple la pratique de l'équité, de la bonté et des autres vertus qui sont la base de la moralité... » Ainsi Yahweh était mis « à un rang tellement à part au-dessus des dieux des nations qu'il ne pouvait manquer de les éclipser tous ; dès cette heure, le monothéisme prenait pratiquement place dans la vie religieuse du peuple choisi. » Et pour qu'Israël, soit plus profondément pénétré de l'idée de la spiritualité de Yahweh, le Décalogue défend de faire aucune image taillée représentant le vrai Dieu : l'arche sera simplement le signe de sa présence.
Longtemps encore, Israël restera attaché « au vieux fond sémitique qu'il a hérité de ses ancêtres. A partir des règnes de David et de Salomon, sans doute, l'on verra se faire jour et gagner du terrain d'autres idées qui ont leur point de départ dans la révélation du Sinaï, se développer certains des rites et autres usages que consacrent les codes de la Loi ; mais souvent ces idées et ces pratiques auront grand'peine à se dégager des influences qu'exerceront sur elles des idées et des pratiques analogues, en vigueur dans le milieu cananéen. » Sous Salomon et plus encore sous Achab, on revit même « le culte de Baal en honneur sur cette terre d'Israël de laquelle il avait été expulsé. »
« Mais voici qu'au nom d' Achab s'associe celui d'Élie et qu'avec celui-ci commence la série des grands prophètes réformateurs, » de « ces grands inspirés du vine siècle qui, sans prétendre rien innover, ont si vigoureusement lutté pour ramener leurs contemporains à un plus juste sentiment de la religion des ancêtres. » D'autres se contentent d'une religion « toute de routine, de pratiques extérieures, souvent ouverte aux plus graves abus » ; eux posent, « à la base de toute religion agréable à Dieu, la réforme morale et la poursuite de l'idéal dont il exige la réalisation et donne l'exemple. » Yahweh est souverainement juste ; et bien qu'ils ne perdent pas de vue le privilège d'Israël, bien qu'ils montrent Yahweh tout prêt à s'émouvoir et à pardonner, les prophètes proclament que, pour les mêmes fautes, Israël sera condamné aux mêmes peines que les
autres peuples. Aussitôt, eu effet, qu'« Amos arrive sur la scène, le monothéisme apparaît débarrassé de toutes les vues étroites qui jadis en avaient restreint la portée : » Yahweh a autorité sur toute la nature, Yahweh a sur toutes les nations le plus absolu domaine. Ainsi parlent Amos et Osée en Israël, et, au même temps, Isaïe et Michée en Juda.
Aux yeux des prophètes, « le châtiment devait avoir le caractère d'une épreuve...; puis sur sa nation purifiée, devenue à nouveau digne de ses faveurs, Yahweh se plairait à répandre ses meilleures bénédictions. C'est ainsi que la prédication prophétique aboutissait aux brillantes perspectives de l'espérance messianique. Les bénédictions temporelles furent au premier plan... Il ne faut pas croire toutefois que les promesses matérielles occupent la place la plus importante dans ces vues d'avenir. La résurrection de Juda n'a d'autre but que de préparer h Yahweh un royaume où son triomphe soit complet, où il soit parfaitement connu, honoré et obéi, où se réalise pleinement l'idéal religieux prêché par les prophètes. > Les peuples ne seront pas exclus de ce royaume, et le représentant de Yahweh, le roi futur, sorti de l'antique race royale, entièrement soumis à l'action de Dieu, fera plus que qui que ce soit pour assurer le règne de la justice... et de l'éternelle paix. » Isaïe voit le « Serviteur de Yahweh » ramenant de l'exil les tribus de Jacob, portant la lumière jusqu'aux extrémités de la terre, consommant son œuvre d'universel salut par ses douleurs et ses meurtrissures. « C'est ainsi qu'il s'acquiert une existence immortelle, au milieu d'une postérité nombreuse, faite de tous ceux qu'il aura justifiés... La vision si évangélique du Juste souffrant rejoint de la sorte les perspectives que d'autres oracles rattachaient à l'œuvre du Messie triomphant. »
« Les prophètes d'après l'exil n'abandonnent aucune des espérances chères à leurs prédécesseurs ; et s'ils expliquent à leurs disciples la raison des délais divins, ils les pressent de hâter, par leur conversion, l'heure, toujours très proche, de Yahweh. » Alors se produisit « le mouvement d'idées qui aura pour terme la distinction d'un double Israël. » On comprit que, pour réaliser plus sûrement
l'œuvre de Dieu et conserver son peuple, « il ne fallait compter que sur une élite », le « véritable Israël ». Esdras réclama la séparation d'avec les étrangers ; ceux qui acceptèrent sa réforme résolurent de vivre à l'écart des Juifs infidèles ; le judaïsme était fondé. La Loi, c'est-àdire le Pentateuque, devint l'objet d'un culte et la règle de la vie. Son observation « donnait à la communauté juive beaucoup de cohésion et d'unité ; elle ne pouvait qu'accentuer, devant le reste du peuple, les tendances séparatistes qu'Esdras avait consacrées. » Il convient de noter que, cependant, « ni le judaïsme ni le pharisaïsme ne sont tout entiers dans le zèle et le scrupule de la Loi : les Psaumes « mettaient à la portée du peuple qui les chantait les plus beaux sentiments que put inspirer la doctrine des prophètes », et les livres sapientiaux faisaient connaître les spéculations des « sages ». Les doctrines de la Sagesse divine, de la préexistence du Messie ou du Fils de l'homme, des sanctions de l'au-delà et de l'immortalité de l'âme se précisent, s'enrichissent dans les apocalypses et la littérature canonique des Juifs alexandrins.
Jésus peut venir : les Juifs, que n'aveugle pas l'attachement aux côtés matériels de l'espérance messianique, le reconnaîtront pour le Messie attendu. Grâce à lui et à sos apôtres, le Dieu d'Israël, conformément aux prophéties, va devenir le Dieu des nations, de tous ceux qui répondront à l'appel divin par la conversion du cœur.
Est-il, dans toute l'antiquité une seule religion dont l'histoire soit comparable à celle qu'on vient de résumer ? Où trouve-t-on ailleurs une idée de Dieu aussi parfaite, une notion de religion aussi morale, aussi intime, une pareille continuité du développement de la véritable religion et de son triomphe sur le paganisme ancestral on ambiant ? Sans doute le judaïsme réclamait un complément : sa morale et son organisation religieuse, par certains côtés, tendaient à faire de lui un culte simplement national ; si bien que ses prophètes étaient « unanimes à déclarer que l'ordre actuel n'est pas le dernier mot des rapports de l'homme avec Dieu (1). » Le christianisme sera cet
(1) J. Touzard, Comment utiliser V argument prophétique ? Paris, 1911, p. 42.
achèvement ; car dans le christianisme, qui plonge ses racines dans la religion d'Israël, « en même temps que disparaissent les limites qui entravaient l'expansion do l'antique religion, la nouvelle acquiert toutes les aptitudes qui en peuvent faire la religion universelle (1). » Il n'en reste pas moins vrai que la religion d'Israël, l'envisageâton en elle-même et indépendamment de son couronnement divin, est un phénomène unique dans l'histoire des religions anciennes. Sa transcendance ne saurait être contestée.
11. La transcendance du christianisme n'est pas moins indéniable.
Autant et plus encore que les prophètes, Jésus unit delà façon la plus étroite la morale et la religion : « les conditions d'admission dans le royaume de Dieu sont des conditions toutes morales (2) » ; aussi tous les hommes, sans distinction de race, y sont appelés. La « compénétration réciproque de la religion et de la morale », inconnue généralement des religions païennes et oubliée par le piétisme pharisien, mais qui était un des traits caractéristiques de la véritable religion d'Israël, se retrouve donc dans l'Évangile : elle se maintiendra dans tout le christianisme depuis saint Paul et saint Jean jusqu'à Bossuet et Pie X. De même, l'universalisme des prophètes revit, plus vigoureux encore, dans la prédication de Jésus, dans la doctrine paulinienne et le quatrième évangile : il ne cessera d'inspirer l' Eglise chrétienne, qui aura à cœur de mériter son nom de « catholique. » Israël, infidèle à sa mission, laissera s'éteindre son prosélytisme d'autrefois ; l'Église chrétienne n'oubliera jamais YEuntes, docete omnes gentes (Matth., xxviii, 19) de son fondateur.
Pareillement, le sentiment de confiance filiale et d'amour, de l'homme pour Dieu, n'était pas absolument inconnu à la religion d'Israël ; nous avons vu qu'il n'était pas étranger à certaines religions païennes elles-mêmes, à la religion chaldéenne notamment. Mais, nulle part, le sentiment delà
(1) J. Touzard, op. cit., p. 42, 43.
(2) Toutes les citations de ce § 11, à moins d'indication contraire, sont extraites de l'étude de M. L. Venard.
paternité de Dieu, la foi au Père qui est dans les cieux, ne s'expriment avec autant de force, avec un accent aussi pénétrant que dans l'Évangile. Et qu'on en voie les conséquences pratiques : non seulement Dieu, mais aussi le prochain ne furent jamais tant aimés que dans l'Église chrétienne. Le prochain, c'est-à-dire tous les hommes, car tous, les étrangers, nos ennemis, les méchants sont les fils de Dieu comme nous ; et Dieu ne fait pas acception des personnes et Dieu nous pardonne, et Dieu, fait luire son soleil sur ceux qui l'offensent comme sur ceux qui accomplissent sa volonté. Le prochain, c'est-à-dire en premier lieu, les petits, les pauvres, ceux qui souffrent, car ils sont les privilégiés du Père céleste, l'objet de sa prédilection, et sa bonté s'étend à eux plus qu'à tous autres. « Dieu est Amour », s'écriera saint Jean. C'est l'amour qui fait le fond du christianisme, de son dogme, de sa morale, de son culte, et qui assure son éternelle supériorité sur toutes les religions.
Aucune autre religion, du reste, ne s'est, si l'on peut dire, réalisée aussi efficacement en son fondateur. « Jésus ne se contente pas de révéler cette relation nouvelle (de fils à Père) entre l'homme et Dieu, avec toutes les conséquences morales qu'elle entraîne, il la réalise en sa propre personne, son apparition parmi les hommes en est une révélation plus lumineuse que sa parole même. Si bien que l'Évangile est moins une doctrine qu'un fait, c'est la personne de Jésus plus encore que son enseignement, ou plutôt la personne de Jésus donne à son enseignement sa puissance et son efficacité. Jésus n'est pas seulement la vérité ; il est aussi la voie et la vie. Que sont et Mahomet et Zoroastre et Çâkyamouni et Gonfucius et Moïse luimême auprès de Jésus ? Jamais homme n'a parlé, n'a agi, n'a aimé et n'a été aimé comme lui ; jamais Dieu ne s'est approché de l'homme comme il l'a fait en sa divine personne. Or, on le sait, ce que nous racontent de lui les évangiles, n'est pas de la légende ; ce que nous croyons de sa vie, de ses miracles, de sa mort, de sa résurrection est substantiellement vrai, historiquement certain. Notre foi au Christ est solidement assise, elle trouve en sa personne adorable sa justification et son modèle,
et c'est ce qui fait la sécurité et la force du chrétien.
Faut-il maintenant insister sur la merveilleuse immutabilité du christianisme en même temps que sur son admirable développement ? Il a gardé l'héritage reçu d'Israël, le dépôt que Jésus et les apôtres lui ont confié, tout en l'adaptant aux divers milieux où il a pénétré. Ainsi, saint Paul continue Jésus et est lui-même continué par saint Jean. « L'Évangile revit réellement dans la théologie de saint Paul, de l'un à l'autre il y a continuité : ce n'est qu'en mutilant arbitrairement l'enseignement de Jésus, pour en faire disparaître comme non authentique tout ce qui anticipe les idées caractéristiques du paulinisme, et en exagérant d'autre part le côté personnel de la doctrine de l'apôtre, qu'on pourrait établir un fossé entre l'enseignement de saint Paul et l'enseignement de Jésus. » La christologie et la mystique du quatrième Évangile ne font, par ailleurs, que compléter la doctrine paulinienne à laquelle elles se rattachent. « Plus la science des origines chrétiennes se fera objective et dégagée de tout système a priori, et plus nettement apparaîtront la continuité et l'homogénéité dans le développement du christianisme. »
Et cette homogénéité et cette continuité sont d'autant plus frappantes que le christianisme a connu des milieux profondément différents et qu'il a voulu, tout en demeurant lui-même, se faire tout à tous. On se bornera ici à rappeler la « sympathie intellectuelle » (P. Batifïol) de saint Paul et de saint Jean. Les chefs et les docteurs de l'Église sentiront parfois la nécessité et comme le besoin de se défier de la culture intellectuelle ou des aspirations de leur temps : tout n'y est pas à approuver également, et le « modernisme » a toujours été un danger pour la foi. Mais, dans l'ensemble, ils ont senti que « cette prise de oontact » entre l'enseignement révélé et la culture ambiante « est une nécessité vitale » : c'est ainsi que, « en acceptant la collaboration de ses apologistes du second siècle, la grande Église a accueilli en principe l'alliance de la philosophie et de la révélation, le droit pour le fidèle de chercher et de synthétiser » (id.). L'éminente sagesse de 1' Église se révèle, à chaque page de son histoire, dans Hist. Rel. — il — 35
le jutse équilibre qu'elle maintient entre la foi et la raison, entre ce qui est nécessaire et ce qui est contingent ; dans l'extraordinaire « habileté » avec laquelle les crises les plus graves sont résolues par elle, « l'hétérogène éconduit, l'homogène maintenu » (id.).
On l'a écrit avec autant de force que de justesse : « Le christianisme a conquis le monde gréco-romain en y entrant, en apprenant sa langue, en lui empruntant avec discernement ce qu'il possédait de perennis philosophia, loin de s'enfermer dans un ghetto et dans un talmud ! Avec un discernement plus impressionnant encore, il a repoussé les compromissions ... Nous saisissons dans ces trois siècles primitifs un phénomène unique, qui n'est pas seulement la vie, la vie profonde, la vie conquérante, d'une collectivité dont l'Évangile du Christ a été le ferment, mais ceci : la préservation d'une foi qui s'affirme, qui s'épanouit, qui s'éclaire, et qui, après être entrée en contact ou en conflit avec toute la culture et toute la religiosité contemporaine, reste en fin de compte elle-même en étant victorieuse, et l'avenir ouvert. » Ce que Mgr Batifîol dit là des trois premiers siècles de l'Église chrétienne n'est pas moins vrai des siècles qui ont suivi. Au moyen âge et dans les temps modernes, avec les Barbares, en face de la science, comme en face de la philosophie antique et avec l'Empire romain, l'attitude du christianisme n'a pas changé : il vit, il agit, il éclaire, il sanctifie, il pénètre partout, il conquiert, il se développe, au dedans comme au dehors, il se fait tout à tous, et cependant il reste essentiellement identique à l'Évangile primitif. Qu'on nous cite une autre religion qui puisse lui être assimilée à ce point de vue : l'histoire des religions de l'Inde est toute faite de leurs compromissions, et l'immobilisme de l'islam ne pourra être entamé que par une révolution qui risque de lui être fatale.
Y a-t-il enfin une autre religion qui ait réussi, par des moyens aussi pacifiques, à se répandre aussi universellement, malgré une intransigeance dogmatique et morale aussi absolue et en dépit des persécutions les plus prolongées et les plus violentes ? De quelque côté, vraiment, qu'on considère le christianisme, il apparaît comme l'incomparable merveille du monde religieux.
12. Parmi les Eglises qui se disent chrétiennes, une seule est entièrement conforme au christianisme primitif : l'Église catholique romaine.
Les Églises d'Orient rattachent « la préséance religieuse d'un siège à l'importance politique du lieu » ( J. Bousquet), le césaro-papisme y domine le plus souvent, le nationalisme religieux le plus jaloux les inspire : ce n'est pas là l'esprit de l'Évangile et de l'Église des premiers siècles. On y chercherait non moins vainement la vitalité religieuse et la force d'expansion que nous admirions tout à l'heure dans le véritable christianisme.
Elles aussi, toutes les Églises protestantes, quoique à des degrés divers, ont altéré l'Évangile. Leur mysticisme intempérant ou leur rationalisme sont étrangers à l'enseignement authentique de Jésus et des apôtres. Nous savons, au surplus, que ces principes, qui ne sont pas chrétiens, sont singulièrement délétères : l'anarchie et le nihilisme doctrinal du protestantisme semblent devoir le vouer à une stérilité religieuse irrémédiable.
Le catholicisme seul, avec son autorité propre, sa liberté vis-à-vis du pouvoir civil, sa forte unité, avec son dogme et avec ses sacrements, est resté entièrement fidèle au christianisme original. On avait parlé d'une altération de l'Évangile au moyen âge, puis au ive siècle, puis au cours du 11e ; il a bien fallu renoncer à ces théories fantaisistes. Et voici que« des critiques, tels que A. Harnack, sont obligés de reconnaître que des éléments proprement catholiques sont visibles dans le christianisme beaucoup plus tôt qu'on ne le pensait, et l'éminent historien se voit contraint par les constatations mêmes de la science impartiale à reculer de plus en plus le fossé qui, dans la théorie libérale, doit séparer le pur christianisme du catholicisme : c'est entre Jésus et les apôtres que devrait finalement être placée la ligne de démarcation, c'est aux apôtres eux-mêmes que serait due la déviation initiale qui a faussé tout le développement chrétien. Mais on a vu... que, pourvu qu'on ne réduise pas arbitrairement le contenu de l'Évangile primitif pour le reconstituer d'après une idée préconçue, on y trouve les points d'attache et les germes de tout ce qui constitue le catholicisme à son plein
développement, et Ton a vu aussi que l'apport des premiers prédicateurs du christianisme, de saint Paul, de saint Jean, est en harmonie foncière avec l'Évangile » (L. Venard).
Cette constante fidélité du catholicisme à l'esprit de ses origines fait sa force et assure sa vitalité. Aussi peut-on dire qu'aucune Église, aucune secte n'a fait ce qu'il fit, n'a été ce qu'il est. Pas une religion n'unit aussi intimement Dieu avec l'homme, et d'une façon plus morale ; pas une n'est aussi fortement constituée, tout en respectant les droits légitimes des consciences et des sociétés civiles; pas une n'est aussi féconde en bienfaits de tout genre ; pas une n'est aussi progressive et aussi immuable tout ensemble ; pas une n'est aussi « catholique », aussi apte à conquérir toutes les âmes, sous tous les cieux et en tous les temps ; pas une, enfin, n'est aussi solidement assise sur la philosophie, l'histoire et l'expérience religieuse. Autant dire que l'intervention divine n'est nulle part ailleurs aussi manifeste.