‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 274 sur 306 · LOIS DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX · texte numérisé non relu

LOIS DES PHÉNOMÈNES RELIGIEUX

13. Pour écrire les trois premières parties de cette « Conclusion » il nous a suffi le plus souvent de citer ou de résumer, de grouper ce que déjà on avait lu et ce qui était dispersé dans les études précédentes. Il n'en sera plus de même pour les deux dernières. C'est ainsi que nous essaierons, malgré les difficultés du sujet, de dégager de l'histoire des religions, telle qu'elle a été décrite par nos collaborateurs, quelques-unes des lois qui semblent régir les phénomènes religieux. Mais, comme l'hiérographie est encore incertaine et incomplète, à plus forte raison l'hiérologie (l)ne peut jusqu'ici que tâtonner et balbutier. Aussi, plutôt que de nous perdre en des affirmations purement subjectives, nous bornerons-nous à émettre quelques généralités.

(1) Rappelons au lecteur que la hiérographie se borne à décrire les phénomènes religieux et que l'hiérologie en détermine les l0iS- — Pour plus de détails, qu'on se reporte à notre Introduction, § 11-14.

14. Toute religion est faite, sinon pour tous les hommes, du moins pour des hommes, et par conséquent elle doit être adaptée à leur nature et répondre à leurs besoins. Or, si la nature humaine et si les besoins intellectuels ou moraux des hommes sont essentiellement identiques, par certains côtés néanmoins les individus et les sociétés diffèrent entre eux. Quelle que soit donc son origine, une religion se rapprochera et aussi différera de toute autre, pour la raison bien simple que les hommes auxquels elle s'adresse sont en grande partie, mais pas totalement, pareils à leurs « semblables ».

Cette similitude et cette dissimilitude ont leur principe dans Tordre des causes non moins que dans Tordre des fins. Une religion sera fonction des causes qui Tont produite autant que des fins auxquelles elle doit répondre. Telle se ressentira surtout du milieu où elle est née et où elle a vécu ; et telle autre, de Tindividualité puissante, plus ou moins optimiste ou pessimiste, qui Ta créée ou réformée. Ici le poids de la tradition et la voix des morts se feront sentir davantage ; là, plutôt les initiatives de la liberté et les efforts des vivants. Ici ou là, Taction surnaturelle de Dieu pourra éveiller les consciences, éclairer les esprits, révéler telle vérité, imposer telle prescription morale ou rituelle. Mais toujours et partout, une religion portera la marque, plus ou moins sensible, de ses facteurs. Comment pourraitil en être autrement ?

Que, sous l'empire de causes diverses : progrès de la science, de la morale, de la société, de la civilisation, etc., ses destinataires ou ses facteurs viennent à varier, elle pourra varier elle-même, mais pas nécessairement dans les mêmes proportions. Il est à remarquer, en effet, qu'une religion, à ses origines comme dans la suite de son histoire, peut ne répondre qu'imparfaitement au but qu'elle poursuit. Ses créateurs ont pu n'avoir qu'une conscience obscure et partiellement erronée des fins à atteindre et des moyens à employer ; et de même ceux qui la conservent et l'administrent ou qui s'en servent, peuvent la traiter comme une chose tellement sacrée qu'elle leur apparaisse devoir rester inviolable et immobile de tout point. Il ne semble pas qu'on puisse énoncer, en cette matière, des lois

absolues, sans aucune exception : les religions ne sont pas toutes parfaites, même relativement aux milieux auxquels elles sont destinées.

Les rapports d'une religion avec la science, la morale, la civilisation ambiantes ne sauraient être fixés en une formule générale. A l'origine, la religion est tout, ou, du moins, est mêlée à tout. Puis, le sacré et le profane se distinguent, se séparent et vont même jusqu'à s'opposer. Alors ils ne s'actionnent pas entre eux d'une manière uniforme. Ici, ils réagissent mutuellement l'un sur l'autre ; là, c'est l'un seulement qui exerce sur l'autre une influence ; ailleurs, tous deux se côtoient sans se compénétrer à un degré appréciable. Ce qui est vrai d'une époque, ne l'est pas non plus nécessairement d'une autre, et il arrive qu'une religion se ferme ou s'ouvre à l'influence de la civilisation dans une mesure inégale aux diverses périodes de son histoire ; ces variations ne s'observent pas moins, inversement, quand il s'agit de l'influence d'une religion sur la culture du milieu où elle évolue.

15. Peut-on déterminer d'une façon plus précise les lois qui régissent les rapports des sociétés religieuses avec leurs membres ou avec ceux qui leur sont étrangers, avec ceux du dedans ou avec ceux du dehors ?

D'ordinaire, les religions païennes se montrent très faciles sur le chapitre des croyances proprement dites : elles n'ont pas de doctrine ferme, pas d'enseignement authentique. D'ordinaire même, elles sont accueillantes pour les dieux étrangers : tel dieu entretient des « relations diplomatiques » avec son collègue du voisinage ; les panthéons égyptien, hindou, bouddhiste, grec, romain, font aisément une place à quelque nouveau venu ; le syncrétisme est souvent à la mode. Après tout, le polythéisme ou le panthéisme, aussi bien que la politique, s'accommodent sans peine d'une pareille façon de faire. Il ne faut pas toutefois que les incroyants se refusent à pratiquer le culte prescrit et deviennent un danger pour la cité, pour la tribu ou pour la nation : Socrate est condamné à boire la cigiïe, et les chrétiens sont persécutés par l'Empire romain. Les religions païennes elles-mêmes ne sont pas tolérantes quand elles croient être en danger.

Israël lui aussi, se serait volontiers accomodé de la religion cananéenne, des cultes de Phénicie, de Moab et d'Amraon, ou des idées helléniques. Mais les hommes de Dieu qui, chez lui, veillaient sur le dépôt de la Révélation, ne le lui permirent pas. Plus encore, l'islam se montra d'une farouche intolérance, pour les étrangers à convertir non moins que pour ceux de ses membres qui eussent voulu abjurer la foi musulmane.

Le christianisme cherche à conquérir les âmes ; car leur salut lui est cher, et il estime que la foi à certaines vérités fondamentales est nécessaire au salut. Cependant, il a toujours enseigné que le baptême ne doit être administré de force à personne. Si, au cours de l'histoire, quelques princes en ont usé différemment, l'Église ne peut être rendue responsable de ces abus que sa doctrine condamne. Il est vrai qu'avec ses fils révoltés, qu'avec les hérétiques ou les apostats, elle se montre intransigeante, et qu'elle n'hésite pas à les punir, même de peines matérielles. Elle a, pense-t-elle, juridiction sur eux, elle est en droit de légitime défense, et le salut des révoltés, comme de ses autres fils qu'ils risquent d'entraîner dans l'erreur, est en cause. On conçoit que les protestants libéraux pour qui la foi, nécessaire au salut, est indépendante des croyances, soient plus tolérants dans les questions de doctrine : le symbolo-fidéisme est fait pour les mettre à l'aise.

L'histoire des relations entre les religions et les États est, au fond, moins compliquée. Ceux-ci ne se désintéressèrent jamais de celles-là. Quand les prêtres n'étaient pas les rois ou les magistrats, ils leur étaient soumis et agissaient selon leur volonté : les druides, et peut-être les brahmanes eux-mêmes, si puissants, ne semblent pas faire exception. Il ne paraît pas, non plus, que, avant Jésus-Christ, personne ait formulé nettement le principe de la distinction des pouvoirs. « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » : cette parole libératrice enlevait à César l'empire des âmes. Désormais, les pouvoirs civils et religieux pourront se combattre, s'unir, signer des concordats, ou se séparer et paraître s'ignorer : ils ne se confondront que s'ils méconnaissent l'esprit chrétien. Les princes,

dans les religions païennes, étaient facilement crus de nature divine ou facilement divinisés ; les chrétiens se borneront à penser que tout pouvoir légitime vient de Dieu, ils réserveront les droits sacrés de leurs consciences et de leur Église.

16. Ce qu'on vient de dire sur les divers facteurs des religions et sur les rapports qu'elles entretiennent avec leurs membres, avec les étrangers ou avec les magistrats, ne suffît pas pour déterminer les lois de concomitance ou de succession qui régissent les phénomènes religieux. Quoique ce mot puisse paraître prétentieux, il est permis de s'en servir néanmoins, après d'autres, pour essayer de se faire une idée un peu précise de la nature des religions et de leur histoire.

Toute religion prétend mettre ses membres en communication avec un ou plusieurs êtres personnels, qu'elle croit supérieurs à l'homme et capables de lui venir en aide. Ce qu'elle pense de Dieu ou des dieux s'exprime dans sa foi, et cette foi se traduit en mythes, en poésies ou en spéculations théologiques. Les moyens qu'elle emploie pour s'attirer la bienveillance ou la protection divine constituent sa morale et son culte. Cette morale et ce culte sont, d'ordinaire, en rapport avec l'idée, plus ou moins vraie, plus ou moins haute, qu'elle se fait de la divinité. Il arrive toutefois que, les croyances s'épurant, l'expression de la foi et les pratiques extérieures du culte restent grossières : ces survivances ne sont plus alors, pour l'espritT que des symboles sans grande portée.

Il n'y a pas de religion, à proprement parler, là où il n'y a pas croyance à des êtres personnels : le panthéisme ne peut devenir une religion que si le grand Tout prend une vie, des oreilles, un cœur, en des êtres vivants et intelligents ; le bouddhisme pour se transformer en religion, a dû renoncer à son athéisme originel ; le culte de cette abstraction qu'on appelle l'Humanité n'est pas une religion. L'Humanité, la Loi immanente du monde, le grand Tout, ne peuvent ni entendre ni exaucer nos prières ; nous ne pouvons donc nouer avec eux des relations sociales, de ces relations que toutes les religions ont voulu établir entre l'homme et la divinité.

Il n'y a pas non plus, au point de vue historique, de religion individuelle. L'histoire réserve ce nom aux institutions religieuses dont elle narre le passé. Plusieurs s'en servent pour exprimer la façon particulière dont tel ou tel individu conçoit et entretient ses relations avec Dieu. Mais c'est là, plutôt, de la métaphysique ou de la piété. Communément, le mot « religion » évoque l'idée d'une institution sociale, de croyances ou d'un culte collectifs. Une société, distincte ou non de la société civile, s'est créée ou a reçu certains moyens qu'elle croit capables d'assurer à ses membres l'aide de la divinité ; elle les leur impose : voilà ce qu'est, à parler strictement, une religion. Ainsi comprise, la religion ne risque pas d'être confondue avec la philosophie : leur fin, leurs facteurs, leur nature sont différents.

17. L'histoire des institutions religieuses comprend, d'une façon générale, deux ou trois périodes : leurs origines, leurs développements, et, s'il y a lieu, leur déclin et leur mort.

L'histoire des origines d'une religion est souvent assez obscure, du moins s'il s'agit d'une de ces religions dont les débuts se perdent dans la nuit des temps. On sait ou l'on devine à quels besoins généraux elle répond, et l'on peut, d'après ce qu'elle est devenue aux temps historiques, conjecturer un peu de ce qu'elle fut dans la préhistoire. Et c'est tout. Pour d'autres, on est mieux renseigné; je parle exclusivement ou surtout des religions ou des sectes qui portent la signature d'un fondateur ou d'un réformateur illustre : le judaïsme, le christianisme, les Églises orthodoxes, le protestantisme, l'islam, le bouddhisme, le confucianisme. Ceux qui en sont les pères ont plus ou moins subi l'influence de la tradition ancestrale ou de leur milieu, ils ont obéi à une idée, à une passion ou à un sentiment puissant, ils ont incarné dans leur œuvre la pensée ou l'émotion qui les a inspirés. Ce fut parfois une conception morale, le plus souvent un sentiment mystique très profond, parfois aussi quelque mobile assez vulgaire. La décrépitude, la grossièreté, l'autoritarisme, l'inertie des religions-mères ont provoqué les schismes, les hérésies, les sectes, des religions nouvelles ou renouvelées ; et aussi la politique, l'ambition, la sensualité, la cupidité et l'orgueil de l'esprit. La naissance de ces religions séparées a le plus

souvent réagi, pour un temps du moins, sur les vieilles religions qu'elles menaçaient ; mais cette réaction a beaucoup varié. Ici, la mère, devant la révolte de sa fille, s'est dressée plus intransigeante que jamais; là, elle s'est réformée elle-même et a trouvé, dans cette réformation le rajeunissement et un redoublement de vie. Tantôt Tune et l'autre ont continué de vivre côte à côte, et tantôt l'une ou l'autre a, partout ou bien ici et là seulement, cédé la place à sa rivale et disparu devant elle.

Les développements, interne et externe, des religions sont dus à des causes aussi diverses, et il serait peu scientifique de vouloir les ramener à des lois rigides et uniformes.

On peut affirmer que partout la religion se meut : elle vit, et la vie est un perpétuel mouvement. Il n'est pas de religion complètement immobile, celles-là même qui ne suivent pas assez prestement le progrès des idées, des mœurs, de la civilisation, ne restent pas tout à fait en place ; n'y eût-il que cela, les vieux rites y reçoivent, qu'on en ait conscience ou non, une signification nouvelle. Les institutions religieuses se distinguent, d'ordinaire, par leur attachement au passé, par leur esprit de conservation, de tradition: le sacré est quelque chose d'inviolable, l'homme n'a pas le droit de retoucher l'œuvre divine. Néanmoins, parce que tout est en mouvement autour d'elles et que les générations succèdent aux générations sans leur ressembler entièrement, les institutions religieuses, comme toute autre institution, quoique, le plus souvent à un degré moindre, sont sujettes au changement.

Elles évoluent. Ce n'est pas à dire que toutes s'épurent, progressent. On ne constate guère, par exemple, de progrès dans la religion vulgaire de l'Inde ou dans le bouddhisme religieux. C'est se moquer que d'affirmer la loi du progrès continu et nécessaire. Sans doute, l'humanité a progressé dans son ensemble ; mais, ici ou là, que de retours en arrière ou quelle déplorable stagnation ! La ferveur spirituelle d'une religion ne se maintient pas d'une façon constante, elle se refroidit, il est souvent besoin que les inspirés, les hommes de Dieu viennent secouer les cendres et ranimer le feu qui s'éteint. Nous pouvons, toute-

fois, indiquer dans quelle direction le progrès religieux s'avance, vers quel terme il s'achemine. Il consiste d'abord à restreindre le nombre des dieux, jusqu'à ce qu'enfin l'unique vrai Dieu soit reconnu et adoré. Il consiste encore à se faire de l'unique vrai Dieu une conception digne de lui : Dieu n'est pas seulement Force toutepuissante, il est suprême Justice, il est Amour infini. Plus une religion s'approchera du véritable monothéisme, plus son Dieu sera l'Esprit tout aimant qui se donne à ses créatures, et plus aussi elle tendra vers la perfection : le christianisme seul y a atteint. Pour être parfaite, cette religion de l'Esprit et de l'Amour ne devra exclure ni l'autorité nécessaire à toute société ni les signes sensibles que requiert la nature de l'homme, corps et âme tout ensemble. Il suffira que l'autorité et le culte extérieur soient ordonnés au plus grand bien de la communauté et facilitent le culte en esprit, l'élan intérieur de l'âme.

Le développement interne d'une religion ne se manifeste pas seulement de la façon qu'on vient de dire. Le monothéisme parfait qu'est le christianisme, ne peut connaître et ne connaît qu'un autre genre de développement. Sa foi s'explicite davantage, son culte s'enrichit de dévotions ou de pratiques, de cérémonies, qui, sans toucher aux croyances anciennes, renouvellent la piété ; sa discipline s'adapte aux besoins des milieux et des siècles.

Avec le développement du dedans, le progrès extérieur, au dehors. Tel dieu étend son culte ou prend un rang plus élevé à mesure que ses adorateurs portent plus loin leurs conquêtes ou élargissent leur pouvoir. Pour tel autre, c'est la poésie, la théologie, le commerce, quelquefois les passions, ou encore sa supériorité morale, qui assurent son triomphe. Les facteurs politiques, surtout, ont joué un grand rôle dans l'histoire des religions : tels, la plupart des cultes païens, l'islam et plusieurs Églises chrétiennes. Le bouddhisme, le syncrétisme oriental, le mithraïsme notamment, et, plus que tout autre, le catholicisme, ont connu d'autres moyens de diffusion. Le prosélytisme chrétien surtout est admirable.

Toutes les religions, je l'ai dit déjà, n'étaient pas capables de progresser autant qu'il l'eût fallu pour assurer leur

existence ; d'autres ont subi le sort des cités, des nationsT des races, des dynasties royales, en qui elles s'étaient en quelque sorte incarnées. Les persécutions ont eu raison, parfois, des religions ou des sectes. Souvent, c'est une religion plus vivante, supérieure, plus morale, qui a supplanté les vieux cultes; mais le contraire s'est rencontré ici ou là. D'ordinaire, les religions disparues se survivent, ne fût-ce que par quelques pratiques invétérées que la religion nouvelle est dans la nécessité on juge utile de conserver : elle s'efforce alors de les animer de son esprit propre. C'est le vin nouveau qui est enfermé dans les vieilles outres: Le jour peut venir où les vieilles outres elles-mêmes devront et pourront être remplacées.

18. On le voit, qu'il s'agisse des facteurs des religions ou de leurs rapports avec les fidèles, les étrangers, les puissances civiles, qu'il s'agisse de leur nature ou de leur histoire, il paraît jusqu'ici impossible de déterminer les lois précises qui régissent les phénomènes religieux. Nous pouvons, tout au plus, indiquer quelques directions plus générales. Notre ignorance n'est pas seule, du reste, responsable de cette imprécision. Celle-ci doit être attribuée encore à la nature elle-même de ces phénomènes qui relèvent autant de la liberté — humaine ou divine — que du déterminisme des choses. La science des religions, l'hiérologie plus encore que l'hiérographie, ne peut pas ressembler et ne ressemblera jamais de tout point aux sciences de la nature.

L'avenir des religions et de la religion

19. La moitié du genre humain environ est encore plongée dans les ténèbres du polythéisme. Mais on peut prévoir presque à coup sûr qu'un jour viendra où les religions des primitifs et de l'Extrême-Orient cesseront d'être.

Lss primitifs sont partout atteints par l'islam et le christianisme. Il est peu probable que leur polydémonisme, généralement très grossier, là même où brillent quelques lueurs de vérité, ne fasse point place au monothéisme que représentent des civilisations supérieures.

L'hindouisme contemporain, avec ses sectes nombreuses, ses grands temples, ses cinq cent mille idoles, avec son panthéisme mystique et irrationnel, ne se laisse guère entamer par le monothéisme musulman ou chrétien. « La dévotion païenne des simples est aussi réfractaire à l'évangélisation que l'agnosticisme des lettrés... Aux difficultés qui tiennent à la « matière intellectuelle », qu'il faut radicalement transformer pour la christianiser, s'ajoutent celles de la « matière sociale ». Les conversions individuelles sont presque impossibles, parce que l'Hindou, en répudiant les pratiques religieuses de son groupe, sacrifie toutes ses relations, devient un outcast. Cependant la domination anglaise aboutira, d'une part à transformer les lettrés en révolutionnaires plus ou moins athées, d'autre part à désagréger la caste : et il se peut que le christianisme » — plus sans doute, que l'islam — « profite un jour du rationalisme occidental des pandits et de la désorganisation sociale » (L. de la Vallée Poussin). Rammohun Roy aura peut-être, tôt ou tard, des successeurs, plus logiques, plus nettement chrétiens et plus heureux qu'il ne le fut lui-même. A moins qu'il n'en soit de l'Inde, comme de la Chine et surtout du Japon, où l'agnosticisme irréligieux menace de conquérir le plus grand nombre des lettrés ou des savants.

En Chine, le confucianisme, est « la directrice du lettré aujourd'hui purement athée; ... mais s'il est une nourriture suffisante pour le fonctionnaire, il ne saurait convenir à la masse du peuple qui cherche dans les superstitions du taoïsme, dans les invocations au Boudha, dans le culte des ancêtres, un aliment intellectuel et moral moins sec que celui que lui fournit la doctrine terre à terre de Confucius. Il est facile de constater que, sous les influences extérieures qui se font de jour en jour sentir davantage dans l'Extrême-Orient, le peuple chinois est troublé dans sa quiétude : le confucianisme, devenant insuffisant pour satisfaire aux besoins d'une situation nouvelle, prendra place forcément un jour parmi les théories qui n'ont plus d'intérêt que pour le philosophe de cabinet » (H. Cordier). Le culte des ancêtres lui-même risque fort de s'attiédir et de disparaître avec le système social dont il est la base.

Quant au bouddhisme chinois, nous savons qu'il est capable de préparer les voies au christianisme : « Les âmes de bonne volonté, sous une forme ou sous une autre, attendent Maitreya, le Bouddha futur, et sont souvent amenées, par cette attente, dans le bercail du vrai Messie » (L. Wieger).

Au Japon, la situation religieuse n'est guère différente. Le shinto et le bouddhisme, qui s'y compénètrent, n'y ont de très vivant que le culte des ancêtres, des ancêtres de choix surtout, qui ont été divinisés pour leur héroïsme et leurs bienfaits. Plusieurs tentatives y ont été faites récemment pour rajeunir ces religions : il est peu vraisemblable qu'elles réussissent. Des essais de ce genre eurent lieu, autrefois, pour les religions orientales : l'échec auquel ils aboutirent dans la société gréco-romaine, fait présager qu'on ne sera pas plus heureux aujourd'hui. Il est difficile de purifier les vieilles religions naturalistes des absurdités et des immoralités qui y pullulent, sans les ébranler de fond en comble et les ruiner tout à fait (1).

Les Parsis ou Guèbres de Bombay, ces survivants de l'iranisme, et les Mandéens des environs de Bagdad, ces prétendus disciples de saint Jean-Baptiste, n'ont pas assez d'importance pour qu'on s'y arrête. L'islam est autrement digne de considération. On a dit déjà les raisons qui empêchent et empêcheront toujours le mahométisme de devenir une religion vraiment universelle. Et de fait, il ne s'est guère, aux siècles passés, répandu, parmi les peuples qui ne lui étaient pas ou qui lui étaient peu inférieurs en civilisation, que là où il s'est imposé par ses conquêtes : c'est le cas, probablement de la Chine où il compte vingt millions d'adeptes, sûrement de l'Inde où il en compte soixante millions et où il s'est souvent hindouisé, de la Perse, de la Turquie, de l' Asie-Mineure, du nord de l'Afrique ; là où les Ottomans ont dû s'arrêter ou reculer, l'islam s'est arrêté et a reculé lui-même. « Presque jamais,

(1) Le nombre des bouddhistes varie considérablement d'une statistique à l'autre, de cent cinquante à quatre cents millions et plus. Ces différences tiennent surtout à ce que les Chinois sont rangés tantôt parmi les bouddhistes et tantôt parmi les confucianistes. La plupart des statisticiens comptent aussi les Japonais à l'actif du bouddhisme.

à l'époque contemporaine, il ne s'opère de conversion libre du christianisme à l'islamisme. » Si, « de nos jours encore, sous un régime abhorré et heureusement aboli, nous avons vu des conversions de chrétiens à l'islam », c'est qu'elles ont été obtenues par la force et sous la menace du massacre. Sans doute, « des hommes qui ne subissaient pas l'empire de la force, sont autrefois venus librement à l'islam ; je veux parler de conquérants comme les Mongols, les Turcs, les Tartares, qui, après avoir renversé des dynasties et saccagé des contrées musulmanes, ont embrassé la religion de ceux qu'ils avaient vaincus. » Mais ces conquérants ne connaissaient que des religions inférieures. Il semble que l'islam ne convienne qu'aux demi-civilisés. Non pas que les nègres d'Afrique ne puissent goûter le christianisme aussi bien que les nègres d'Amérique : nos missionnaires ont obtenu déjà chez eux de beaux résultats. Non pas, non plus, qu'il faille considérer le mahométisme comme une transition utile du fétichisme au christianisme, comme une préparation à l'Évangile : les faits démentent ces vues aprioristiques. Mais l'islam ne fait de conversions libres que chez les peuplades de basse culture. C'est ainsi que, au cours du xixe siècle, tandis qu'il reculait en Europe, il a fait des progrès en Afrique, parmi les populations nègres. D'autre part, il convient de remarquer que les conversions de musulmans à d'autres religions ont été fort rares jusqu'ici, là même où elles auraient pu se produire sans de graves inconvénients. Très probablement donc, l'islam vivra de longs siècles encore, à moins que l'évolution actuelle, qu'il ne peut éviter, n'ait pour effet de le désorganiser, de l'affaiblir et de le ruiner. Mais, dans cette hypothèse elle-même, il est vraisemblable que sa dissolution ne s'opérera que lentement. Il compte aujourd'hui près de deux cents millions d'adhérents.

Depuis que, sprès avoir excommunié et persécuté le christianisme naissant, les juifs ont cessé d'être une nation, le judaïsme s'est plutôt replié sur lui-même. Il est, à entendre ses fidèles les plus intransigeants, une religion propre à Israël; il n'est pas fait pour l'universalité des hommes et, par conséquent, il doit garder les rites qui l'empêcheraient

toujours de devenir la religion de l'humanité. Les israélites libéraux ne font guère plus de prosélytisme que les orthodoxes. Mais ils n'en prennent pas moins à leur aise avec la Loi qu'avec les Talmuds ou avec le credo de Maimonide. Ils prétendent que la religion d'Israël s'est toujours adaptée aux besoins des temps et des milieux et que, par conséquent, ils sont en droit, par exemple, de substituer le dimanche au samedi comme jour du repos et du culte public. Leur religion « rationnelle et laïque », où même les notions fondamentales de Dieu et surtout de révélation sont transformées et subsistent à peine, n'est plus guère qu'une « religion naturelle », où les modernistes musulmans et protestants pourraient fort bien communier avec eux. C'en est à se demander qui, des uns ou des autres, de ceux-ci ou de ceux-là, aurait le plus sacrifié de la religion de ses pères pour se rapprocher davantage des libéraux des autres cultes. Les israélites orthodoxes sont encore de beaucoup les plus nombreux ; mais, « chez les juifs instruits, un peu partout, le rationalisme domine, avec une certaine piété pour leurs ancêtres qui leur tient lieu de foi (1). » On évalue le nombre des israélites, dans le monde entier, à onze millions environ, dont six millions en Russie. La France, sans l'Algérie, n'en compterait pas plus de quatre-vingt mille. « New- York est aujourd'hui, avec ses 850.000 israélites, la véritable métropole du judaïsme (2). » Là où ils n'ont pas intérêt à se faire chrétiens, les conversions sont, dit-on, assez rares. Leur influence, comme on le sait, est grande, et s'ils ne la mettent pas directement au service de leur foi, s'ils ne font pas de prosélytisme, beaucoup ne manquent pas de combattre l'Église chrétienne, l'Église catholique surtout, en qui Israël, depuis dix-neuf siècles, n'a jamais cessé de voir une fille infidèle et odieuse.

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