‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 32 sur 306 · XI. LA RELIGION D'iSRAEL · texte numérisé non relu

XI. LA RELIGION D'iSRAEL

lazar III, Salmanasar IV, Sargon, Sennachérib, Assarhaddon et Assurbanipal (1).

76. Lorsqu'en effet Ton entre en contact avec les œuvres des prophètes réformateurs, on est vite convaincu que ces hommes de Dieu ne furent ni des philosophes ni des théologiens établissant des thèses et en développant les preuves. Tout pénétrés des principes de la plus haute philosophie et de la plus sublime théologie, ils furent quand même et avant tout des prédicateurs de circonstance. C'est à propos des événements qui se déroulaient autour d'eux, qu'ils élevèrent la voix et prétendirent faire entendre à Israël et à Juda les directions que Yahweh voulait leur donner.

77. Or le fait qui domine cette période, c'est l'entrée en scène et l'activité des rois de la vallée du Tigre et de l'Euphratc dans les affaires de l'Asie méditerranéenne, dans celles d'Israël et de Juda en particulier. Dès le ixe siècle, Assurnazirapal et Salmanasar II avaient fait des irruptions sur le sol palestinien et imposé des tributs ; mais les heures d'angoisse avaient été éphémères. Vers 745, au contraire, après que l'Assyrie a subi un amoindrissement momentané, commence à Ninive une série de rois qui seront non seulement de vaillants chefs d'armée, mais encore d'habiles organisateurs de conquêtes. Leur but sera d'agrandir le pays d'Assur en réduisant en provinces vassales les royaumes vaincus. Déporter en d'autres régions une partie notable — et la plus influente — de la population ; la remplacer par des colons pris en différents endroits ; détruire de cette manière l'esprit national ; enfin établir sur les pays conquis des gouverneurs entièrement dévoués à la métropole : tels furent les procédés destinés

(1) Cf. Keilinschriftliche Bibliothek : Sammlung von assyrischen und babylonischen Texten in Urschrift und Uebersetzung* in Verbindung mit Dr. L. Abel, Dr. C. Bezold, Dr. P. Jensen, Dr. F." E. Peiser Dr. H. Winkler, herausgegeben von Eberhard Schrader. Tome il, Berlin, 1890 : Jnschriften Tiglath-Pileser's III, von Eb. Schrader, p. 2-33 ; Inschriften Sahuanassar' s IV, von Eb. Schrader, p. 32-33; Jnschriften Sargon's, von F. E. Peiser, p. 34-81 ; Inschriften Sanherib's, von Cari Bezold, p. 80-119 ; Inschriften Asarhaddon's, von H. Winkler und L. Abel, p. 120-153 ; Inschriften Assurbanipal' s, von P. Jensen, p. 152-269.

à assurer l'annexion. Les Assyriens les transmirent aux Babyloniens, leurs successeurs dans l'empire du monde oriental. L'apparition de ces puissances dans l'Asie antérieure et l'émotion qu'elle y causa ne passèrent pas inaperçues aux yeux des prophètes; elles leur donnèrent l'occasion de mettre mieux que jamais en relief la souveraine puissance de Yahweh.

78. Ces mouvements de nations avaient d'ailleurs leur contre-coup dans le peuple de Dieu. Il faut bien le reconnaître : ce furent les chefs de ces deux petits royaumes qui amenèrent les étrangers à s'occuper de leurs affaires. Deux manières de voir mettaient aux prises les grands et les princes d'Israël et de Juda, alors qu'une troisième attitude — celle de la neutralité — eût pu seule assurer l'indépendance. Certains politiciens prônaient la soumission empressée à la puissance du jour ; ils étaient prêts à saisir la moindre occasion d'intéresser l'Assyrie aux difficultés qu'ils avaient avec leurs voisins immédiats. Les autres tenaient un langage tout différent. En présence des menaces qui venaient de l'Orient et devant lesquelles chaque petite nation, livrée à elle-même, se sentait impuissante, il n'y avait, à les en croire, qu'un seul moyen de salut : former une confédération de toute l'Asie méditerranéenne à laquelle l'Egypte prêterait son appui. Tantôt empressées à répondre aux sollicitations, tantôt anxieuses de réprimer des provocations qui les inquiétaient, l'Assyrie, puis la Babylonie, ne laissèrent point passer les occasions de s'immiscer dans la vie politique d'Israël et de Juda ; ce fut pour le malheur de ces derniers.

79. Quand Amos parut en Israël, un roi intelligent, Jéroboam II (II Reg., xiv, 23-29), avait fait valoir la situation prospère que lui avaient léguée ses prédécesseurs de la dynastie de Jéhu et de celle des Omrides. Le peuple vivait dans une grande sécurité lorsqu'au moment de la mort de ce roi, la nouvelle de la renaissance assyrienne se répandit dans le pays. A vrai dire, pas n'était besoin d'une intervention étrangère pour assurer la ruine du royaume schismatique; les révolutions de palais, si fréquentes de 745 à 732 (II Reg., xv, 8-10, 13-14, 25, 30), l'anarchie qui en résultait eussent, à elles seules, amené ce désastre. Mais

de bonne heure, Manahem dut reconnaître par un tribut la suzeraineté de Téglathphalazar (II Reg., xv, 19, 20) ; quelques années plus tard, ce dernier, appelé par Achaz de Juda, contre lequel les Israélites s'étaient unis aux Syriens (II Reg., xvi, 7-9), enlevait à Phacée une partie de son territoire (II Reg., xv, 29) ; enfin la prise de Samarie par Sargon en 722 consomma la ruine (II Reg., xvn ; xvin, 9-12).

80. Ce ne furent point les Assyriens qui portèrent à Juda le coup fatal. Sans doute il fallut payer par des tributs l'appui que Je roi Achaz avait sollicité. Pour les avoir refusés et avoir fait cause commune contre l'Assyrie avec l'Egypte et ses alliés, le royaume du Sud se trouva un jour à deux doigts de sa perte (II Reg., xvin, 7, 13-16); seul un miracle de Yahweh,en faveur de son peuple repentant, put soustraire Ézéchias à la revanche de Sennachérib (II Reg., xvin, 17-xix, 37). Bien plus : la petite principauté put survivre à son suzerain; quand Ninive fut détruite, elle devint la vassale des Babyloniens (II Reg., xxiv, 1) qui, avec les Mèdes, s'étaient partagés l'empire assyrien. Malheureusement les derniers rois de Juda, Joachim et Sédécias, prêtèrent encore l'oreille aux pharaons. Une première fois, en 598, Nabuchodonosorvint châtier la révolte de Joachim : il mit le siège devant Jérusalem et, en même temps que Jéchonias qui venait de monter tout récemment sur le trône, il emmena captive une part importante des meilleurs éléments de la population (II Reg., xxiv, 2-4,8-17). Quant à la rébellion de Sédécias, elle fut châtiée par la ruine de Jérusalem et la destruction du royaume (586; II Reg., xxv).

81. Tels sont, dans leurs grandes lignes, les événements qui servent de point de départ aux oracles prophétiques. On ne voit plus, à cette date, de distinction entre nàbï et voyant. Le terme dont on se sertie plus souvent pour désigner les hommes de Dieu est nabi (Is., xxxvn, 2; xxxviii, 1; xxxix, 3; Jer., i, 5; Hab., i, 1; ni, 1; Ag., i, 1, 3, 12 ; ii, 1, 10 ; Zach., i, 1, 7; etc.) ; mais, à l'occasion, on emploie comme synonymes rô'éh (Is., xxx, 10) et hôzèh (Am., vu, 12). De même vision et parole sont souvent associés (Is., i, 1 ; Abd., 1 ; Na., i, 1) ; on les

échange même l'un pour l'autre, et l'on va jusqu'à dire Parole qu'a vue... (Am., i, 1 ; Mi., i, 1). En fait, les prophètes qui nous occupent tiennent plutôt du voyant que du nàbï . Sans doute ils ne sont pas étrangers à l'enthousiasme sacré dont ce dernier terme évoque le souvenir. C'est l'esprit de Dieu qui les saisit au jour de leur vocation (Am., ni, 8) et les amène à consacrer leur vie à sa cause ; c'est cet esprit dont l'action persévère tant que se poursuit leur ministère, pressante à ce point qu'ils ne peuvent s'y soustraire (Jer., xx, 7-9); c'est cet esprit qui, au moment voulu, les pousse à communiquer au peuple ce que le Très-Haut leur a révélé. Mais, pour le fond même de leurs messages, ce sont surtout des clairvoyants, initiés aux secrets de Yahweh.

82. Les prophètes font, en effet, profession de ne devoir qu'à une confidence divine ce qu'ils annoncent au peuple ; les formules Ainsi parle Yahweh (Am., i, 3, 5, 6, 8, 9, 11, 13, 15; ii, 1, 3, 4, 6, 16, etc.; Agg., i, 2, 5, 7, 8, 9, etc.), Oracle de Yahweh (Am., m, 10, 14, 15 ; iv, 3, 5, 6, 8, 9, 10, 11, etc.), et tant d'autres, disent assez qu'ils n'entendent point livrer les pensées de leur propre esprit. La révélation divine, il est vrai, ne met pas toujours en leur âme tous les éléments que renferment leurs prophéties : il s'y trouve des vérités de sens commun et d'expérience journalière qu'ils acquièrent comme tout le monde; il y a des allusions à des faits historiques dont ils ont pu être les témoins, ou encore dont ils ont pu lire le récit dans des documents antérieurs. Mais ce qu'il faut au moins attribuer à l'influence surnaturelle de l'esprit, c'est le jugement (1) qu'au nom de Dieu ils portent sur ces contingences, sur la signification religieuse des faits, sur les conséquences qui, de par la volonté de Yahweh, peuvent en résulter pour l'avenir d'Israël. La communication divine s'opère d'ailleurs en diverses manières, et Dieu excelle à adapter son action au tempérament physique et moral de ceux qu'il choisit, aussi bien qu'aux besoins de leurs auditeurs. Le plus souvent la révélation consiste en une

(1) Cf. Saint Thomas, Summa Thtol. IIa IIœ, Quaest. clxxtclxxiv; cf. surtout Quaest. clxxiii, art. i.

parole intérieure que, de la façon la plus immédiate, Dieu fait entendre à F âme du prophète (1). En d'autres cas, le phénomène surnaturel se complique d'une vision, très rarement d'une apparition. Rien de plus varié que les visions rapportées dans les livres saints. Elles sont souvent d'une extrême simplicité (Am., vu, 1-6 ; vin, 1-3 ; ix, 1 ; Jer., i, 11-16; xxiv, 1-10) ; on peut en certains cas se demander si la révélation n'est pas tout entière dans le jugement que Dieu suggère au prophète à l'occasion d'un objet qui a frappé ses regards (Jer., i, 11-13 ; xxiv, 1-10; Am., vin, 1-3). Souvent toutefois, on se trouve en présence de constructions qui se développent dans l'imagination du voyant : prenant d'ordinaire pour point de départ des images empruntées à la nature ou à l'art (2), des souvenirs ensevelis dans la mémoire (3), Dieu en fait des combinaisons nouvelles, aptes à mettre en relief les leçons qu'il en veut tirer (4). Enfin, au plus haut degré de la révélation prophétique il faut placer la vision de Yahweh lui-même ; elle se produit d'ordinaire lors du premier appel de l'élu de Dieu (5). La parole intérieure et les plus simples visions peuvent atteindre l'esprit de l'homme sans qu'il sorte de lui-même ; l'extase, avec la conscience parfaitement claire qu'elle donne des choses divines, est l'accompagnement fréquent des grandes visions imaginatives (6). 83. Très vaste est le champ des révélations faites aux prophètes, et il faut bien se garder de songer seulement aux choses qu'ils ne peuvent connaître par le jeu naturel

(1) C'est le cas pour Isaïe, en dehors de la vision inaugurale du chap. vi ; c'est perpétuellement le cas pour Jérémie.

(2) On sait combien de lumière a jeté sur la vision inaugurale d'Ézéchiel la découverte des génies ailés qui gardaient les portes des palais assyriens.

(3) Cf. la description des désordres du Temple dans Ez., viii-xi, et la grande place que tient le souvenir du temple salomonien dans l'esquisse du temple futur, Ez., xl-xliv.

(4) La vision d'Ez., i, a surtout pour but de mettre en relief la transcendance divine.

(5) Is., vi ; Ez., i; le plus grand nombre des autres prophètes ne nous ont pas transmis le récit de leur appel.

(6) Elle paraît tenir une place très particulière dans les visions d'Ézéchiel ; cf. i, 28b ; n, 2; m, 14, 15.

de leurs facultés. Le domaine de la prophétie n'a en réalité que deux limites. D'une part, et quel que soit l'objet, même politique, dont il s'occupe, le voyant ne le considère qu'au point de vue religieux, au point de vue des intérêts de Yahweh. D'autre part, le caractère pratique de sa prédication fait qu'il la concentre sur ce qui, d'une manière ou d'une autre, intéresse le peuple de Dieu ; même quand il s'adresse aux nations, c'est à raison des relations qu'elles peuvent avoir avec l'Israël du présent (Am., i, 3, 6, 9, 11, 13 ; Is., xiv, 1,2, 25, 32; xvi, l-6;xvn,14 ; etc.) ou avec l'Israël messianique (Is., n, 2-4 ; xi, 13, 14 ; xvm, 7 ; xix, 16-25). Dans ce champ si vaste, le prophète considère fréquemment les faits qui se déroulent sous ses yeux ; il juge les idées et la pratique religieuses de ses contemporains (Is.,i, 10-24; Jer., n, 4-37, etc.), les visées politiques et les entreprises des rois et des autres chefs delà nation (Os., v, 13 ; vu, 4-11 ; Is., xxvm, 14-22; xxix, 15, 16; xxx, 1-7 ; xxxi, 1-3). Souvent aussi il s'occupe du passé et se plaît, par exemple, à rechercher dans le lointain des âges le point de départ des tendances et l'explication des faits qui aboutissent à son époque (Os., ix, 10 ; x, 9 ; xi, 2). Mais la prophétie est encore, elle est même surtout une prédiction; elle l'est à tel point que la réalisation des prédictions est la marque qui doit authentiquer la mission du vrai prophète (Deut., xvm, 21, 22 ; Jer., xxvm, 5-9). Ce n'est pas en effet sous forme d'hypothèses ou de conjectures qu'il parlera d'avenir; c'est sous forme d'annonces certaines, dont il fait remonter l'origine jusqu'à Dieu, et qu'il maintient contre les opinions devenues courantes parmi ses contemporains (Am., vu, 10, 11 ; Is., vu, 17 sv. ; cf. II Reg., xvi, 7-9), contre les illusions dans lesquelles les faux inspirés voudraient les maintenir (Jer., xxvi, 8-11 ; xxvii, 14, 15, 16, 18, etc.). Ces prédictions d'ailleurs peuvent porter sur des sujets très divers. Il en est qui intéressent les destinées immédiates de la nation, l'issue d'une crise dans laquelle elle se trouve actuellement (Is., vu, 4-9 ; xxxvii, 33-35). D'autres ont trait à son histoire ultérieure, aux calamités qui amèneront sa ruine, (Is. vi, 11-13° ; Am., n, 13-16 ; vu, 8, 9; vm, 1-3; Os., x, 7, 8 ; xiv, 1), aux interventions qui prépareront sa résur-

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