XI. LA RELIGION D'iSRAEL
106. Ce n'était ni de la Palestine, ni de l'Egypte que les prophètes attendaient le salut (1) ; c'était de la Chaldée (Jer., xxiv, 5-7; Ez., xi, 16-21; etc.)- La population juive qui s'y trouvait avait eu principalement pour origine trois colonnes de captifs : celle de Jéchonias en 598 (II Reg., xxiv, 14-16), celle de Sédécias en 586 (II Reg., xxv, 11,12; II Chron., xxxvi, 20, 21 ; Jer., lu, 15, 16), celle de 581 (Jer., lu, 30), dont on ignore l'occasion. Bien que les Livres saints nous fournissent des chiffres (II Reg., xxiv, 14-16 ; Jer., lu, 28-30), ils sont trop incertains et surtout trop difficiles à harmoniser pour que l'on évalue avec quelque fermeté le nombre des déportés. Arrivés en Babylonie, les captifs avaient à fournir leur appoint pour les travaux d'utilité ou d'embellissement que méditaient leurs vainqueurs. Moyennant cette réserve, on les laissait s'installer et vivre en grande liberté ; ainsi en futil du moins pour les prisonniers des premières caravanes (cf. Jer., xxix) ; il semblerait que l'on aurait châtié avec plus de rigueur ceux qui avaient pris part aux dernières rébellions (2). Les exilés étaient installés aux bords des rivières et des canaux qui sillonnaient les environs de Babylone (Ez., i, 1 ; Esdr., vin, 15 ; Ps. cxxxvn, 1). Ils formaient des villages (Ez., n, 15 ; Esdr., vin, 17) et constituaient des communautés assez autonomes, au milieu desquelles les anciens paraissent avoir joui d'une grande autorité (3) ; ils se livraient à l'agriculture (Jer., xxix, 5). Leur sort était assez satisfaisant pour qu'ils en fussent contents ; on pouvait essayer de les intéresser
M. Rubensohn, dans des fouilles opérées au compte du musée de Berlin. Ils ont été publiés par Edouard Sachau, Drei Aramàische Papyrusurkunden aus Elephantine, Berlin, 1907. Le R. P. Lagrange leur a consacré une étude très intéressante, Les nouveaux papyrus tf Elephantine, Rev. bibl. (IIe série), t. v, p. 325-349. Onpeutlire aussi E. Tisserant, Une colonie juive en Egypte au temps de la domination persane, dans la Revue pratique d'apologétique, t. vi,p. 607-618.
(1) C'est ce qui résulte de Jer., xxiv, 8-10; xliv, 11-14 (cf. pourtant la réserve faite vers. 26-28), et d'Ez., xxxiii, 25-29.
(2) C'est peut-être du moins ce qui expliquerait le langage d'Is., xlii, 22 ; xlv, 2; etc.
(3) Ils semblent au moins jouir d'un grand prestige parmi les compagnons d'Ëzéchiel. Ez., vin, 1 ; xiv, 1 ; xx, 1.
à la prospérité du pays et les faire prier à son intention (Jer., xxix, 6, 7) ; ils correspondaient librement avec leurs frères de Palestine (Jer., xxix, 24-32; Neh., i, 1, 2).
107. Beaucoup de Juifs s'attachèrent à la Chaldée comme à une patrie d'adoption et ne songèrent plus que de loin à la restauration d'Israël. Il y en eut heureusement d'autres qui subordonnèrent tout le reste aux intérêts de Yahweh et à l'avenir de leur race ; avec plus ou moins de zèle, ils se mirent à l'école des prophètes, de celui-là en particulier qui, à partir de 592 (Ez., i, 2), éclipsa tous les autres. Rien de plus facile à retracer que les lignes générales du ministère d'Ézéchiel. La catastrophe de 586 divise sa carrière en deux phases distinctes. Avant cette date (1), il n'a qu'un but : inculquer aux Juifs de Chaldée comme Jérémie le fait à ceux de Palestine, que le désastre de 598 n'est qu'un commencement, que la justice divine ne sera satisfaite que par la ruine de la nation; pour convaincre ses auditeurs récalcitrants, il multiplie les discours (Ez., v, 5-17 ; vu ; xv ; xxi, 1-22) et les actions symboliques (Ez., iv, 1-v, 4 ; xn; xxi, 23-32; xxiv), il insiste sur la culpabilité du peuple (Ez., n, 1-7 ; ni, 4-7 ; vi, viii-xi, xvi, xx, xxn, xxni) et do ses chefs (Ez., xvn ; xix); il réfute les faux prophètes qui illusionnent les captifs (Ez., xm). Quand le fugitif annoncé par Yahweh (Ez., xxiv, 25-27) vient lui apprendre que l'œuvre du châtiment est accomplie (Ez., xxxiii, 21, 22), le mouvement de sa prédication prend une direction toute nouvelle ; il est tout entier au message de la résurrection d'Israël (Ez., xxxiii-xlviii ; cf. surtout xxxvn, 1-14).
108. Il n'y a pas à appuyer sur les ressemblances sans nombre qui existent entre la doctrine d'Ézéchiel et celle de ses prédécesseurs dans le prophétisme ; mieux vaut signaler les différences les plus caractéristiques. Jamais sans doute, la transcendance du Dieu d'Israël n'avait paru avec autant d'éclat que dans la vision inaugurale du char et des quatre êtres vivants (Ez., i, x, 9-17) ; jamais le
(1) La première partie de la prédication d'Ezéchiel est résumée dans les vingt-quatre premiers chapitres de son livre ; elle coin, prend, en outre, la majeure partie des oracles contre les nations.