Dans le livre de Daniel (2), les grandes visions
(1) Il semble même que cette idée soit directement exprimée dans l'un des cantiques, Is., xxvi, 19.
(2) L'apocalypse de Daniel est tenue pour authentique parle plus grand nombre des exégètes catholiques; Daniel aurait vécu et prophétisé dans les dernières années du royaume de Chaldée et dans les
tiennent une place prépondérante ; elles aboutissent à montrer comment Dieu a préparé depuis l'exil la série d'événements qui a reculé la réalisation des promesses, comment il a permis les maux dont souffre le peuple de Dieu à l'époque d'Antiochus (Dan., u, vu, vin). La délivrance toutefois n'est pas à jamais différée ; les soixantedix années de Jérémie, devenues des semaines d'années (1), aboutiront à l'époque du salut (Dan., ix, 20-27). Le prophète en voit les diverses phases sensiblement sur le même plan (Dan., x, 1-xi, 45). Au terme, ceux du peuple qui seront trouvés inscrits dans le livre seront sauvés (Dan., xn, 1). Il y aura une résurrection générale de ceux qui dorment dans la poussière (Dan.> xn, 2a) : les uns se lèveront pour une vie éternelle, les autres pour un éternel opprobre (Dan., xn, 2b, 3).
142. Nous ne pouvons passer en revue toutes les apocalypses apocryphes. Le recueil de beaucoup le plus intéressant est celui qui se réclame d' H énoch. Non seulement il a à peu près complètement échappé à l'influence chrétienne ; mais il renferme des éléments de date et de caractères très différents (2).
Ce qui frappe avant tout dans ce livre, c'est le soin que prennent ses auteurs d'affirmer la transcendance divine. Les épithètes par lesquelles on tente de l'exprimer sont sans nombre : Dieu est le Seigneur des esprits (Hen. , xxxvn, 2, 4; xxxvin, 2, 4, 6; etc.), le Seigneur des Seigneurs (Hen., ix, 4), le Seigneur de toute créature céleste (Hen., lxxxiv, 2) comme de toute créature du monde (Hen., lxxxii, 7) ; il est le Dieu des dieux (Hen., ix, 4), le Grand (Hen., xiv,
premiers temps de l'empire perse. La plupart des critiques étrangers à l'Église traitent cet écrit comme contemporain d'Antiochus Épiphane (167). Sur ces deux opinions, voir l'article Daniel dans le Dictionnaire de Théologie catholique de MM. Vacant et Mangenot.
(1) La portée messianique de la prophétie des soixante-dix semaines est indiscutable, bien que l'interprétation chronologique présente d'inextricables difficultés de détail.
(2) Cf. F. Martin, Le Livre oTHénoch, traduit sur le texte éthiopien. L'Introduction aborde toutes les questions de l'analyse, des doctrines et de l'histoire du livre ; nous nous en sommes souvent inspiré dans les pages qui suivent.
XL LA RELIGION D'iSRAEL 145
2 ; cm, 4), le Saint (Hen.. i, 2; xxv, 3), la Grande Gloire (Hen., xiv, 20 ; en, 3), etc. Sa puissance est infinie sur Funivers qu'il a créé (Hen., n, 2; v, 2). La conception du monde est envahie par beaucoup d'idées étrangères à la tradition biblique (1) ; mais l'action de Dieu pour le gouverner est mise en relief de toutes manières (Hen., n-v ; lix, 1-3). Dieu d'ailleurs n'y agit pas directement; il réalise ses fins par le moyen d'une foule d'êtres intermédiaires. L'angélologie prend ici des développements extraordinaires, et on ne saurait nier que les auteurs aient subi l'influence de conceptions appartenante d'autres religions ; on a parlé, non sans raison, de doctrines persanes. Les esprits célestes sont très nombreux autour de Dieu, dont ils constituent la cour (Hen., xiv, 22 ; xxxix, 12; lxxi, 8) et dont ils exécutent les ordres et les vengeances (Hen.. lxxxix,70, 76 ; xcix, 3 ; c, 10; cf. x, 4-5 ; xc, 20-24); ils constituent une hiérarchie dont Hénoch connaît les degrés (Hen., x; xix; xl, 1-10; lxi, 10; lxxi, 7; lxxxi, 5). Le malheur est que deux cents d'entre eux se sont laissés séduire parles filles des hommes (Hen., vi; vu; ix, 6-9); ils ont été châtiés pour leurs crimes (Hen., x, 4, 5, 11, 12; xix, 1 ; lxvii, 4-7, 11, 12 ; lxxxviii), et des punitions nouvelles leur sont réservées à la fin des temps (Hen.. x, 6, 13; xc, 20-24). Les géants, nés de ces unions coupables, ont été détruits (Hen., x, 9-12) ; mais les esprits sortis de leur chair sont demeurés sur la terre pour nuire à l'humanité (Hen., xv, 8-12; xvi, 1). Sous la conduite de Satan, l'adversaire de Dieu (Hen., lui, 3), mais son subordonné (Hen., xl, 7), toute une multitude de mauvais esprits, qui paraissent distincts des précédents (Hen., xl, 7; liv, 6), travaille, à son tour, au malheur des hommes (Hen., xl, 7; liv, 6). Ceux-ci avaient été créés immortels (Hen., lxix, 11) ; maïs les mauvais anges (Hen., ix, 6-8 ; x, 8 ; lxix, 6-11) ou les Satans (Hen., liv, 6) leur ont enseigné le péché, dont la conséquence a été la mort (Hen., lxix, 11). Désormais l'histoire du monde sera celle de la lutte entre les bons et les méchants (Hen., xci, cv, passim). Mais, par ses esprits, Dieu veille sur ses serviteurs (Hen., ix, 3; xlvii,
(1) Cf. F. Martin, op. cit., Introduction, II. Les doctrines, § 2, Le monde.
Hist. Rel. — 11-10
1, 2; cm, 2 ; Hen., xliii, 1-4), et il les vengera par son Messie (Hen.. xlviii, 7).
143. En attendant l'heure du salut, le rendez-vous des âmes est le ée'ol* mais la justice divine y exerce déjà son action. En effet, le vieux réceptacle des défunts est désormais divisé en quatre compartiments (Hen., xxn, 1-4) : celui des pécheurs qui n'ont subi aucun châtiment, celui des pécheurs que d'autres coupables ont déjà persécutés, celui des justes, enfin celui des justes martyrs (Hen., xxn, 5- 13). Dans d'autres documents, il est vrai, les âmes des justes paraissent avoir un sort meilleur, soit dans le paradis terrestre (Hen., lxi, 12 ; lx, 23), soit à l'extrémité des cieux, auprès des anges et du Messie (Hen.,xxxix, 3-8). A la fin des temps, tous les hommes, bons et méchants, Juifs et étrangers, ressusciteront dans leurs âmes (Hen., xxn, 10-13 ; xl, 33 ; li, 1, 2), et, au moins quand il s'agit des justes, dans leurs corps (Hen., li, 1; cf. v, 9; x, 17). Le but de cette résurrection sera le jugement que, dans un seul des documents (Hen., xxxvii-lxxi), Dieu confiera au Messie. Celui-ci est l'Élu (Hen., xl, 5; xlv, 3, 4), l'Oint (Hen., xlviii, 10; lu, 4), le Juste par excellence (Hen., lui, 6). Surtout il est le Fils de l'homme (Hen., xlvi, 2-4 ; xlviii, 2 ; lxij, 5, 7, 9 ; lxix, 26-29). Ce titre n'a plus du tout la même portée que dans Ezéchiel; loin d'évoquer la petitesse de celui qui le prend, il est un de ceux qui mettent le plus en relief la gloire et la grandeur de celui auquel on l'attribue. Déjà dans Daniel (vu, 13), bien que le contexte soit plus incertain, on peut saisir les indices de cette transformation. Désormais, cette épithète ne pourra plus convenir qu'à un seul individu, à celui qui sera l'Homme par excellence. Le Messie est depuis longtemps préexistant (Hen., xlviii, 2-6) ; en attendant l'heure de sa manifestation, il réside au ciel, auprès du Seigneur des esprits (Hen., xlvi, 1, 2; xlix, 1-3). Si grand qu'il apparaisse, l'Élu demeure une créature, «un être surnaturel sans analogue au monde (1) ;» il est revêtu de tous les dons et de tous les pouvoirs que
(1) F. Martin. Introd., p. xl.