XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
Jésus sous les déformations et les surcharges qui, dès l'âge apostolique, en ont altéré l'admirable simplicité. On n'est point d'accord d'ailleurs sur l'élément essentiel qui constitue le christianisme : pour les uns par exemple, c'est la foi à la paternité divine qui fait le fond de l'Évangile (A. Harnack) ; tandis que d'autres (J. Weiss, Loisy), dégageant moins du judaïsme la personnalité de Jésus qu'ils rattachent aux prophètes de l'Ancien Testament, trouvent la caractéristique du christianisme dans le messianisme eschatologique (1), forme particulière de l'aspiration confiante vers un règne de félicité dans la justice et dans l'amour. Malgré ces divergences, tous proclament l'originalité, au moins relative, de l'enseignement de Jésus et la grandeur de sa personnalité, sans laquelle le christianisme n'existerait pas.
A la tendance opposée, qui d'ailleurs se relie à la précédente par beaucoup d'intermédiaires, on peut rattacher tous ceux qui minimisent l'élément original de l'Évangile, qui considèrent le christianisme purement comme un syncrétisme, où sont venues s'amalgamer des idées et des pratiques empruntées soit au judaïsme, soit à l'hellénisme, soit enfin à ces religions orientales qui, au début de l'ère' chrétienne, s'étaient fait une si grande place, à côté des anciens cultes nationaux, dans le monde gréco-romain. Le Christ des évangiles, bien loin d'être le fondateur du christianisme, serait une création de l'idée et du sentiment chrétiens. Le véritable Jésus n'aurait eu qu'un rôle assez effacé, et sa physionomie réelle ne pourrait être dégagée que d'une façon très incomplète du revêtement mythologique dont la tradition évangélique l'aurait recouverte.
4. La science « libérale » n'a pas été seule cependant à profiter des lumières nouvelles jetées sur les origines chrétiennes par la critique historique et par une connaissance plus précise du milieu intellectuel et religieux où le christianisme a pris naissance. A côté des critiques qui posent pour principe fondamental de l'histoire l'exclusion du surnaturel, il en est d'autres, non seulement parmi les
(1) On désigne sous le nom d'eschatologie l'ensemble des idées et croyances relatives à la fin des temps.
catholiques, mais aussi parmi les protestants orthodoxes et les anglicans (1), qui sont demeurés attachés aux croyances chrétiennes : leur foi ne les a pas empêchés d'apporter à l'étude du christianisme primitif un esprit vraiment scientifique, et c'est à une mise au point, non à un bouleversement des conceptions traditionnelles, que leurs travaux ont abouti.
Dans l'étude qui va suivre, on se propose d'exposer les résultats acquis de ces recherches, et, sur les points qui sont encore controversés, de présenter les vues qui paraissent le mieux concilier les divers aspects de ces difficiles problèmes. On étudiera donc le développement du christianisme depuis la prédication de Jésus jusqu'à la fin de l'âge apostolique. Mais une question préalable se pose : quelle est la valeur historique des documents que nous possédons sur les origines chrétiennes, et peuvent-ils nous iournir des données certaines sur la personne et l'enseignement de Jésus, sur les croyances, les mœurs et l'organisation de l'Église primitive ?
Que pouvons-nous savoir sur les origines du christianisme ?
5. Avant toute discussion sur la valeur des sources de l'histoire évangélique, il est un point qu'on peut affirmer avec certitude : c'est l'existence de Jésus, et il n'y aurait même pas lieu d'en donner les preuves, si l'étrange théorie qui fait du Christ un personnage purement mythique n'avait été reprise récemment et bruyamment propagée en Angleterre et surtout en Allemagne (2). Tous les critiques sérieux, même les plus hardis et les plus disposés à diminuer l'originalité du christianisme, ont d'ailleurs protesté contre
' 1 Parmi ces savants orthodoxes contemporains, il faut au moins citer en Allemagne M. Th. Zahn, et en Angleterre MM. Sanday et Swete.
(2) Pour l'histoire de ce mouvement et la bibliographie des principales études qui s'y rapportent, cf. Fillion, La lutte pour l'existence du Christ [Revue du Clergé français, 15 novembre 1910).