XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
cette thèse ultra-radicale. Ils lui reprochent très justement, de ne reposer que sur des raisons extrêmement fragiles, de rendre impossible une explication satisfaisante de la formation du christianisme, enfin de détruire logiquement toute certitude historique en refusant créance aux témoignages les plus sûrs.
6. Les divers systèmes par lesquels on a tenté d'étayer la négation de l'existence de Jésus et d'expliquer comment se serait formé le mythe du Christ ne reposent d'abord que sur des hypothèses peu fondées. On a prétendu par exemple (1) que, bien avant l'ère chrétienne, certaines sectes juives rendaient un culte à un être divin qui portait le nom de Jésus, et que ce culte combiné avec des éléments empruntés aux mythologies orientales rend compte suffisamment de l'origine du christianisme: mais cette supposition n'a d'autre base que l'interprétation fantaisiste de quelques textes, qui, entendus dans leur sens naturel," n'apportent aucun appui à cette théorie aventureuse. D'autre part, on s'est efforcé d'établir de nombreux rapprochements entre le christianisme et les autres religions, et on croit pouvoir conclure que non seulement toutes les croyances et institutions chrétiennes qui ne viennent pas du judaïsme sont des emprunts aux cultes païens et aux systèmes philosophiques de la Grèce, mais que tous les traits de l'histoire évangélique, depuis la naissance miraculeuse jusqu'à la Passion et à la Résurrection, sont ou bien calqués sur des épisodes et des prophéties de l'Ancien Testament (système de Strauss), ou bien puisés dans le fonds commun des mythologies orientales. Mais ces rapprochements sont le plus souvent forcés et n'autorisent pas de telles conclusions. Quand par exemple on examine de près la prétendue ressemblance signalée par M. S. Reinach, après Frazer, entre l'épisode de la flagellation et du couronnement d'épines et les rites usités à la fête babylonienne des Sacées, on reconnaît bientôt qu'il n'y a guère de rapports entre le récit évangélique et la cérémonie païenne, et qu'on n'en peut tirer aucun argument sérieux contre la réalité de la
(1) W. R. Smith, Der vorchristliche Jésus, Giessen, 1906. A. Drews, Die Christusmythe, Iéna, 1909.
Passion. Il y a encore plus de fantaisie dans la thèse paradoxale de l'assyriologue Jensen d'après lequel l'histoire de Jésus ne serait qu'une transposition de l'histoire de Gilgamech, le héros légendaire de l'épopée babylonienne. On est allé chercher des analogies jusque dans le bouddhisme, et dans plusieurs traits des premiers chapitres de saint Luc en particulier on a cru reconnaître des emprunts à la légende de Bouddha. Mais on insiste surtout sur les rapprochements entre le christianisme et cette sorte de religion syncrétiste où s'étaient fusionnés des courants divers issus principalement de Perse et d'Egypte, et qui était largement répandue au commencement de l'ère chrétienne dans le monde gréco-romain. On signale spécialement le mythe d'un Dieu Sauveur, mourant et ressuscitant pour le salut de ses fidèles, qui aurait fait le fond du culte d'Attis, d'Adonis et d'Osiris, et qui, pense-t-on, aurait fourni l'idée fondamentale du christianisme (1).
Ces rapprochements, et beaucoup d'autres du même genre, sont sujets à de fortes objections. D'abord il règne dans certains cas, particulièrement en ce qui concerne les documents religieux de la Perse, des incertitudes de chronologie, qui, à supposer qu'il y ait eu vraiment emprunt d'une religion à l'autre, ne permettent pas d'affirmer que l'original soit toujours du côté de la religion non chrétienne. De plus, le véritable sens des mythes orientaux reste souvent assez obscur, et il arrive qu'en cherchant des analogies on incline plus ou moins inconsciemment les données fournies parles documents dans le sens d'une ressemblance plus grande avec le christianisme. Enfin le défaut principal de la méthode comparative, telle que l'emploient certains historiens des religions, c'est que, tandis qu'on relève tous les points de contact, même les plus futiles, on laisse dans l'ombre des dissemblances beaucoup plus importantes ; c'est surtout que, au lieu de faire porter la comparaison sur le fond des idées ou des récits, ce qui
(1) Cette hypothèse a paru séduisante même à des critiques trop sérieux pour contester l'existence historique de Jésus, tels que MM. Gunkel, Pfleiderer, Gressmann. Cf. Brueckner, Dersterbende und auferstehende Gottheiland in den orientalischen Religionen und ihr Verhàltnis zum Christentum, Tubinsen, 1908.