‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 87 sur 306 · XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES · texte numérisé non relu

XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES

enfin la conservation de certains termes qui n'ont jamais été courants dans l'usage chrétien, tels que l'appellation de Fils de l'homme par laquelle Jésus se désigne souvent dans les évangiles, et qui ne paraît pas avoir été employée dans la prédication apostolique.

Il résulte de tout cela que les Synoptiques nous apportent sans déformation le témoignage de la première génération chrétienne. Leur mérite propre, dit M. Jûlicher, « est de n'avoir pas repeint, mais d'avoir conservé l'image du Christ historique. » Image fragmentaire, il est vrai. Aucun d'entre eux n'a prétendu écrire une histoire de Jésus complète et régulièrement ordonnée. Ils ne paraissent pas s'être souciés beaucoup de l'ordre chronologique, la liaison entre les divers épisodes de leur récit est souvent vague ou artificielle, le groupement des faits et des paroles de Jésus, plus logique qu'historique, est inspiré par le but spécial que chaque évangéliste s'est proposé. Il est par suite assez difficile de reconstituer rigoureusement l'histoire de Jésus avec les matériaux que nous fournissent les évangiles, mais ils nous donnent ce qui est plus précieux qu'une histoire scientifiquement rédigée, un portrait du Christ « d'une ressemblance telle, pour citer encore M. Jûlicher, qu'un maître historien, équipé de tous les secours de la science et initié à toutes les techniques de son art, ne ferait pas mieux pour la figure la plus aimée » (1).

16. Le quatrième évangile a été écrit tout à fait h la fin du ier siècle. La tradition qui l'attribue à l'apôtre saint Jean est très ancienne, et elle constitue, malgré quelques pointsobscurs, une telle garantie extrinsèque d'authenticité qu'on ne songerait pas sans doute à contester l'origine apostolique de cet évangile, si le caractère particulier du livre ne paraissait à beaucoup de critiques incompatible avec l'attribution à un disciple immédiat de Jésus. Le quatrième évangile présente en effet avec les Synoptiques de profondes différences : caractère théologique beaucoup plus accentua ; épisodes peu nombreux, mais longuement développés et présentés comme des illustrations de thèses dogmatiques (le Christ est la lumière, le Christ est la vie) ; forme abstraite

(1) Jiilicher, Einleitung, p. 331.

Hist. Rel. — II — 12

et mystique des discours do Jésus, qui tranche avec la simplicité du langage que les Synoptiques prêtent au Sauveur ; insistance beaucoup plus marquée sur l'élément transcendant de la personne du Christ. De ces traits distinctifs les critiques libéraux concluent volontiers que le quatrième évangile n'a que l'apparence d'une histoire, et qu'il faut y voir un écrit symbolique où l'auteur, un mystique de génie, a transposé les données de la tradition synoptique pour traduire sa conception propre de l'Évangile. Cette solution radicale ne va pas sans difficultés. Il n'est pas facile de donner une interprétation symbolique plausible de tous les détails : il semble en bien des cas qu'on se trouve en présence de données historiques précises, qui révéleraient plutôt un témoin immédiat des faits, et qui complètent la tradition synoptique. On peut d'ailleurs maintenir l'authenticité et l'historicité du quatrième évangile, sans nier son caractère spécial. L'évangéliste n'a pas eu besoin de créer de toutes pièces des récits fictifs pour illustrer les vérités doctrinales qui forment la trame de son œuvre, il a pu choisir simplement dans la tradition et dans ses souvenirs personnels certains faits qui lui paraissaient de nature à mettre en plus vive lumière sa thèse du Verbe vie et lumière, et faire ressortir la portée dogmatique de ces faitsen les éclairant par voie d'interprétation théologique et symbolique. Les discours qu'il place dans la bouche de Jésus ne sont pas davantage de pures méditations personnelles, où l'on ne pourrait discerner à peu près aucun élément authentique : rien n'empêche que les paroles de Jésus en constituent le fond, mais, longuement méditées au cours de toute une vie d'apostolat et d'intimité mystique avec le Christ, on comprend qu'elles soient reproduites moins littéralement que les discours contenus dans les Synoptiques. Ainsi le quatrième évangile nous apparaît bien encore comme le témoignage d'un disciple immédiat de Jésus, mais un témoignage d'un genre à part, un témoignage « spirituel » où l'interprétation, qui vise à mettre en évidence le caractère divin du Christ, s'ajoute aux données de fait, et parfois est tellement fondue avec elles qu'on ne peut facilement l'en séparer. L'historien, qui veut retracer le développement de la rêvé-

Page 1