‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 90 sur 306 · XIJ. LES ORIGINES CHRÉTIENNES · texte numérisé non relu

XIJ. LES ORIGINES CHRÉTIENNES

doctrine de Jésus, mais plutôt ce qui dans ses discours avait fait sur ses auditeurs une impression plus durable, comme ce qui dans ses actions leur avait paru plus significatif et s'était mieux gravé dans leur mémoire. Pour compléter ces données, il faudrait tenir compte des éléments appartenant à l'Évangile primitif qui peuvent se rencontrer ailleurs dans les écrits apostoliques, sans que la tradition synoptique les ait conservés, mais il est malaisé de les discerner sûrement. Il faudrait surtout recourir au quatrième évangile, dont la tradition particulière complète les Synoptiques : mais on a vu plus haut que la forme spéciale des discours du Christ dans l'évangile johannique ne permet pas facilement leur combinaison pure et simple avec ceux que les Synoptiques ont conservés. Du moins ne doit-on pas oublier qu'il ne saurait y avoir hétérogénéité entre les uns et les autres, et, si l'on veut tenter avec quelque chance de succès de retrouverla pensée de Jésus à travers l'écho fidèle mais un peu affaibli que nous apportent les Synoptiques, il est nécessaire de ne pas les séparer des autres témoins de la tradition, et de les éclairer en particulier des lumières plus vives que projette le quatrième évangile sur la personne et la doctrine de Jésus-Christ.

20. Jésus n'était nullement un professeur de morale donnant son enseignement sous forme didactique. Il profitait de toutes les occasions pour instruire ses disciples et éveiller leurs âmes, tantôt procédant par sentences courtes et frappantes, tantôt recouvrant sa pensée du voile de la parabole. Les discours plus considérables contenus dans les Synoptiques, tels que le discours sur la montagne, n'ont pas dû être prononcés exactement sous la forme que leur ont donnée les évangélistes : ceux-ci, saint Matthieu surtout? ont sans doute réuni autour d'un discours plus important des sentences sur des sujets analogues, prononcées en des temps et des lieux divers. Ce caractère de l'enseignement de Jésus en rend assez difficile une exposition synthétique. Du moins ne peut-on hésiter surl'idée centrale de l'Évangile : le thème principal de l'enseignement du Sauveur, c'est le royaume de Dieu, ou le royaume des cieux, suivant l'expression équivalente employée généralement par saint Matthieu et plus conforme peut-être au langage de Jésus.

L'idée du royaume céleste était très familière aux Juifs, car elle occupait une grande place dans les écrits des prophètes, et plus encore dans la littérature apocalyptique du judaïsme. Jean-Baptiste avait prêché la venue du royaume messianique et annoncé le grand jugement qui en devait précéder l'avènement. Le thème des premières prédications de Jésus ne fut pas autre que celui de Jean- Baptiste : Faites pénitence, car le royaume de Dieu est proche. La « bonne nouvelle » qu'annonçait le Sauveur, c'était la venue du royaume, et la plupart des paraboles n'avaient d'autre but que de faire comprendre par de vivantes comparaisons la nature de cette réalité mystérieuse. Cependant, sur le sens précis de l'idée évangélique du royaume céleste les critiques contemporains ne sont pas d'accord, et l'on se trouve en présence de deux théories extrêmes, diamétralement opposées, qui allèguent chacune en leur faveur un certain nombre de textes des évangiles, et qui aboutissent à des conceptions toutes différentes du caractère et de l'œuvre du Christ. L'une, adoptée par Harnack, Wellhausen et beaucoup de protestants libéraux, voit dans le royaume prêché par Jésus une réalité purement morale et spirituelle, la communion intérieure avec le Dieu vivant établie dans l'âme par la rémission des péchés et réalisée par l'action salutaire du Christ, de sorte que le royaume n'était pas à attendre dans un avenir plus ou moins lointain, mais était déjà présent par le fait même que Jésus le révélait et le donnait aux âmes de bonne volonté. A l'extrême opposé, la théorie eschatologique {J. VVeiss, Bousset, Loisy, etc.) regarde le royaume comme purement futur. L'essence de l'Évangile, c'est d'être « une grande espérance », l'espérance du royaume dont Jésus annonce la venue prochaine, et qui consistera dans le renouvellement du monde, dans l'instauration d'une ère de justice et de bonheur parfait. Dans cette théorie le contenu moral de la prédication de Jésus ne constitue plus l'essence de son message, il indique simplement les conditions à remplir pour participer au royaume et les moyens de se préparer à son avènement.

21. Les deux théories s'accordent sur un point, à savoir que Jésus n'a pas accepté purement et simplement l'idée

Page 1