XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
juive du royaume messianique, mais qu'il Ta dégagée à tout le moins de tout caractère nationaliste : pour lui le royaume de Dieu ne comportait nullement le rétablissement politique et la domination d'Israël sur les nations, rêve de la plupart des Juifs contemporains du Sauveur, et l'accès n'en était point limité aux seuls descendants d'Abraham. Ce point important étant acquis, on peut dire que le défaut commun des deux théories en présence est d'être exclusives, de n'envisager qu'un aspect de la pensée du Christ, et, en la simplifiant ainsi à l'excès, de rendre inexplicables certaines données de la tradition évangélique dont il n'y a pas lieu de contester l'authenticité. Aussi bien il ne paraît pas impossible de concilier les points de vue opposés, en donnant une interprétation moins étroite aux textes des évangiles les plus caractéristiques dans chaque sens.
Il n'est pas douteux d'abord que l'Évangile prêché par Jésus ait été une grande espérance. Le Sauveur a corrigé l'espérance traditionnelle d'Israël, il ne l'a pas reniée. Aux regards des humbles, de ceux qui souffrent, de ceux qui sont écrasés par l'injustice il a fait briller l'espoir d'un bonheur sans lin, d'un monde meilleur où régneraient la justice, l'ordre et la paix ; par son pouvoir de thaumaturge et plus encore par l'ascendant de sa personne il a su faire naître une confiance invincible en cet avenir radieux, et grouper autour de lui ceux qui avaient faim de justice et de bonheur. Il a prêché la supériorité de la vie éternelle sur la vie terrestre, et c'est en vue du royaume qu'il demandait à ses disciples de sacrifier au besoin tous les biens d'ici-bas. Si le royaume avait dû être réalisé immédiatement en chaque individu par la communion avec Dieu, on ne comprendrait pas que l'espérance d'un renouvellement du monde ait tenu une telle place dans le christianisme primitif ; et que les chrétiens de l'âge apostolique aient vécu dans l'attente de la catastrophe finale et de la rénovation des choses. Les partisans de la théorie morale du royaume ont donc tort de ne voir dans l'eschatologie évangélique qu'un élément accessoire, et comme l'écorce du message de Jésus. Ce qui peut en effet dans l'enseignement du Sauveur n'avoir qu'une valeur de cadre et de symbole, ce sont certaines images empruntées à la tradition prophétique et
apocalyptique par lesquelles il a dépeint le bonheur messianique et le grand jugement qui doit préluder à l'avènement du royaume. Mais l'espérance du royaume futur est au centre même de l'Évangile, elle en forme une partie essentielle. C'est avec raison aussi que la théorie eschatologique fait valoir le caractère objectif et transcendant, social et collectif du royaume des cieux. Son avènement ne doit pas être progressif, il ne sera pas le résultat de l'activité naturelle des hommes, ce sera un fait extérieur, œuvre de Dieu lui-même, qui se produira subitement à l'heure providentiellement fixée, et qui marquera la victoire définitive du bien sur le mal, de Dieu sur Satan. Il ne se réalisera donc pas individuellement pour chaque croyant, mais pour tous les hommes, vivants et morts, et les élus jouiront collectivement du bonheur messianique, comme l'indique l'image du festin par laquelle Jésus se plaisait à figurer la félicité future qu'il annonçait.
A côté des passages des évangiles qu'on allègue avec raison en faveur du royaume à venir, il en est d'autres qui le montrent comme déjà présent et en quelque mesure réalisé dans la prédication de l'Évangile. Les partisans de la théorie eschatologique n'expliquent pas suffisamment ces textes en disant que Jésus croyait imminent l'avènement du royaume et pouvait le considérer par suite comme déjà existant. Jésus en effet ne paraît avoir donné aucun enseignement formel sur l'heure de l'établissement définitif du royaume, et il ne semble pas qu'il ait marqué nettement dans ses déclarations sur l'avenir les différents plans de la perspective. Il n'est pas étonnant dès lors que ses disciples se soient attachés sur ce point aux idées courantes dans les apocalypses juives qui ne distinguaient pas en général entre l'inauguration du royaume et sa consommation, et qu'ils aient attendu dans un avenir tout proche l'établissement du règne de Dieu. Leur croyance a pu même influer sur la rédaction des paroles de Jésus relatives à la fin des temps, et cette hypothèse expliquerait assez bien que plusieurs textes évangéliques semblent présenter comme imminent le jugement qui doit inaugurer l'ère messianique. Quoi qu'il en soit, il ressort de plusieurs passages des Synoptiques que Jésus distinguait, sans que