XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
n'est encore qu'au seuil de l'Évangile, tant qu'on n'a pas essayé de pénétrer le mystère de la personnalité du Christ. D'autre part, en face de ce mystère, l'historien ne peut que reconnaître son impuissance à en atteindre les profondeurs. Il doit se contenter d'étudier la conscience du Sauveur comme du dehors, en précisant le sens des titres par lesquels Jésus s'est désigné ou laissé désigner, et en analysant les déclarations qu'il a faites sur sa mission.
Quelques critiques contemporains (Wrede, Wellhausen) ont pensé que Jésus ne s'était attribué que la qualité de prophète, et ont nié qu'il se soit jamais donné pour le Messie. Mais la tradition évangélique est trop ferme sur ce point pour qu'on puisse la révoquer en doute. Par la façon dont il accueille la déclaration de saint Pierre à Césarée, par sa réponse à Caïphe, le Sauveur affirme nettement sa conviction d'être le Messie. Son entrée triomphale à Jérusalem et l'expulsion des vendeurs du Temple sont des actes incontestablement messianiques, et c'est, en partie du moins, parce qu'il avait revendiqué le rôle de Messie qu'il fut condamné par le Sanhédrin. Ce qui est vrai, c'est que, au début surtout de son ministère, Jésus évite de manifester ouvertement des prétentions messianiques : les foules l'acclament plutôt comme un prophète, mais, quand il arrive qu'on le salue d'un titre messianique, il impose silence; même après la confession de saint Pierre, il recommande à ses disciples sur ce point une réserve qui s'explique aisément : il fallait éviter l'équivoque que pouvaient créer les idées trop matérielles que les Juifs se faisaient alors du Messie. Jésus ne voulait pas être le Messie conquérant, le Messie roi temporel, de qui le peuple espérait le rétablissement d'Israël comme nation. En acceptant l'idée traditionnelle du Messie, il la spiritualisait ; il la dépouillait d'une partie de son contenu pour n'en garder que le trait essentiel : le Messie est celui qui doit réaliser l'espérance d'Israël en fondant le royaume de Dieu. C'est parce qu'il avait conscience de n'être pas, comme les prophètes ou Jean- Baptiste, l'envoyé ou le précurseur d'un autre, mais l'initiateur du royaume sur la terre, en attendant d'en être le roi glorieux dans l'avenir, que Jésus a revendiqué le titre de Messie. De même que, dans la pensée du Sauveur, le royaume
messianique comprend deux phases : Tune de préparation, l'autre de consommation, de même y a-t-il deux aspects dans le rôle du Messie : le fondateur du royaume par la prédication de l'Évangile et le Messie glorieux qui reviendra comme juge suprême à la fin des temps et présidera à l'établissement définitif du règne de Dieu. Dès lorsy puisque la gloire à laquelle il avait droit ne devait être manifestée que dans l'avenir, que dans le présent son rôle de Messie se bornait à éveiller dans les âmes l'espérance du royaume, et finalement à souffrir et à mourir pour en assurer la fondation, on comprend que Jésus ne se soit ouvertement proclamé le Messie qu'à la fin de sa vie, lorsque le dénoûment tout proche et déjà inévitable ne pouvait laisser de doute sur le caractère de son œuvre, et qu'il ait évité auparavant d'exciter des espérances qu'il ne voulait point satisfaire. C'est pour cela sans doute qu'il se désignait le plus souvent sous le nom de Fils de l'homme. Ce titre paraît bien avoir une portée messianique, et viser spécialement le côté eschatologique de la fonction du Messie, car dans une vision de Daniel et dans un passage du Livre d'Hénoch il paraît désigner un personnage mystérieux qui viendra sur les nuées à la fin des temps pour présider au grand jugement. Mais ce sens de l'expression Fils de l'homme ne semble pas avoir été très familier aux Juifs contemporains du Sauveur, et Jésus, en le prenant, ne dévoilait que très discrètement ses revendications messianiques. Ce nom mettait plutôt en évidence le côté humain, terrestre de sa mission, et convenait par là pour désigner un Messie, qui venait d'abord pour servir les hommes et ne devait entrer dans la gloire que par la souffrance et la mort.
25. Le nom de Messie ne fait connaître que l'aspect extérieur de la mission du Sauveur. Le titre de Fils de Dieu révèle davantage sa p rsonnalité. On a soutenu, il est vrai, que ce titre est l'équivalent pur et simple de Messie, et qu'en Jésus la conscience messianique et la conscience filiale ne se distinguaient pas : Jésus se serait dit Fils de Dieu parce qu'il avait conscience d'être le Messie. Mais cette théorie réduit trop la portée de certains textes des Synoptiques, qui nous laissent entrevoir dans l'âme du Sauveur des