XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
profondeurs dont l'enseignement plus explicite du quatrième évangile donne seul l'intelligence complète. Il semble qu'on doive plutôt renverser la formule, et dire que Jésus .s'est attribué le titre et les fonctions de Messie parce qu'il ■avait conscience d'être le Fils de Dieu dans un sens unique; la portée de la filiation divine de Jésus ne devrait donc pas •être définie simplement par la messianité.
Sans doute il faut reconnaître que dans la bouche de ceux qui saluent Jésus de ce titre le nom de Fils de Dieu est généralement l'équivalent de Messie. Même la confession •de saint Pierre à Césarée consiste essentiellement dans la reconnaissance du caractère messianique du Sauveur, bien que la manière dont Jésus l'accueille, comme le résultat d'une illumination surnaturelle, donne à penser que l'apôtre dans sa profession de foi dépassait la conception populaire du Messie. En tous cas Jésus s'est bien attribué la filiation divine dans un sens plus profond que la simple vocation messianique, et plusieurs passages des Synoptiques laissent entendre qu'entre Dieu et lui il y avait un rapport unique, tout différent de celui qui unit les autres hommes au Père qui est dans les cieux. Jamais il ne s'associe à ses auditeurs pour dire avec eux, en parlant de Dieu : notre Père, il dit : votre Père céleste, et lui-même se met à part quand il prie, et dit : mon Père. Dans la parabole des vignerons, il se •distingue nettement des prophètes qui sont désignés allégoriquement comme les serviteurs du maître de la vigne, tandis que lui-même est son fils bien-aimé. Il est vrai qu'on a contesté l'authenticité -de cette parabole, comme du passage, plus caractéristique encore, des évangiles de saint Matthieu et de saint Luc, où Jésus définit sa relation avec Dieu dans des termes dont la théologie johannique ne dépassera pas la profondeur : « Tout m'a été confié par mon Père, et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père ; personne non plus ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils veut le révéler. » Que ce texte doive s'entendre d'un rapport métaphysique, et non point seulement moral, entre Jésus et Dieu, c'est ce qui résulte d'une analyse attentive de ce passage. Quant aux raisons qu'on fait valoir contre son authenticité et contre •celle de la parabole des vignerons, elles ne peuvent paraître Hist. Rel. — ii — 13
décisives qu'à ceux qui ne sauraient admettre que Jésus se soit jamais placé lui-même à un tel niveau au-dessus de l'humanité.
D'ailleurs beaucoup d'autres déclarations du Sauveur, son attitude même par rapport à ceux qui l'écoutent, les pouvoirs qu'il s'attribue et les droits qu'il revendique conduisent à interpréter de la même façon la conscience qu'il avait de ses rapports avec Dieu. Ce n'est pas un simple prophète, ce n'est pas un homme ordinaire, même investi de la mission la plus haute, qui s'affirme maître et seigneur comme le fait Jésus, qui ose de sa propre autorité interpréter la Loi et la perfectionner, qui s'attribue des pouvoirs divins comme celui de remettre les péchés et de juger les hommes, qui se proclame plus grand que Salomon et que David, qui se met au-dessus des anges eux-mêmes, qui enfin ne craint pas de déclarer heureux ceux qui seront persécutés à cause de lui et de réclamer de ses disciples qu'ils sacrifient pour lui leurs affections les plus légitimes, « revendiquant ainsi sur les âmes un empire étrange, exigeant non seulement pour sa cause, mais pour lui-même, un dévouement absolu, un amour sans partage que nul homme n'a le droit de requérir, et que la tradition messianique de l'époque ne songeait point à réclamer pour son Messie » (1).
Ces textes des évangiles ne doivent pas cependant faire oublier d'autres passages où Jésus apparaît vis-à-vis de Dieu dans une attitude de dépendance et d'adoration. Il ne veut pas qu'on l'appelle bon : nul n'est bon, sinon Dieu. Il ignore le jour et l'heure du jugement: Dieu seul les connaît. Ce contraste entre la grandeur et l'humilité du Christ accentue le mystère de sa personnalité. Concilier ces deux aspects de la physionomie et du rôle de Jésus est l'œuvre du théologien qui peut recourir pour cela à d'autres lumières que celles de l'histoire pure. Il suffit à l'historien de recueillir les données certaines fournies par les évangiles et de montrer dans les paroles de Jésus comme dans son attitude les racines du dogme de l'Incarnation.
(1) J. Lebreton, Les origines du dogme de la Trinité, p. 226.