XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
26. Jésus s'est donc attribué une place absolument à part dans le royaume de Dieu. Il s'est donné comme le médiateur nécessaire entre Dieu et les hommes, et non pas seulement comme un docteur qui enseigne la voie du salut. C'est lui seul qui, en triomphant de Satan, délivre l'humanité du péché. Pour avoir accès dans le royaume, il faut croire en lui, s'attacher à lui, le suivre. Mais ce rôle de médiateur ne se limite pas à la prédication du règne de Dieu : pour le salut du monde il faut que le Christ souffre et qu'il meure. Que Jésus ait prévu sa mort, qu'il l'ait considérée comme une partie de son service messianique et comme le moyen providentiel par lequel il devait procurer l'avènement du royaume, c'est ce qui ressort de plusieurs passages des évangiles. Les Synoptiques ne nous indiquent pas aussi clairement comment le Sauveur entendait la valeur rédemptrice de sa mort. Mais c'est à coup sûr interpréter sa pensée de façon trop incomplète que de dire, avecplusieurs critiques libéraux, que la mort de Jésus est rédemptrice simplement en ce sens qu'elle est un admirable exemple, qu'elle impose aux croyants, mieux que toute parole, la certitude de la vie éternelle, et qu'elle les libère ainsi des angoisses de la souffrance et de la mort. Le Christ a certainement assigné à sa mort une efficacité plus profonde : il l'a considérée comme la rançon du péché et l'a acceptée comme le moyen voulu de Dieu pour détruire l'empire du péché. « Le Fils de l'homme est venu, non pour être servi, mais pour servir et donner sa vie pour la rançon d'un grand nombre. » Cette parole, rapportée par saint Marc, se rattache directement à la prophétie du serviteur de lalavé dans le livre d'Isaïe, et c'est bien arbitrairement que plusieurs critiques en contestent l'authenticité et en attribuent l'insertion dans le second évangile à l'influence de saint Paul. L'idée qu'elle exprime se retrouve d'ailleurs à la dernière Cène, où Jésus présente évidemment sa mort comme un sacrifice, le sacrifice sanglant qui inaugure la nouvelle alliance, de même que le sang des taureaux immolés avait scellé l'alliance mosaïque : « Ceci est mon sang, le sang de l'alliance qui sera répandu pour beaucoup, » dit saint Marc ; « en rémission des péchés, » ajoute saint Matthieu. Ainsi la signification de la mort du Sauveur
achève de préciser le caractère de sa vocation messianique : sa mission terrestre devait se terminer par le sacrifice de sa vie, et c'est par là qu'il devait entrer dans sa gloire.
27. Les disciples de Jésus, les élus du royaume de Dieu sur la terre ne devaient pas, dans la pensée du Maître, rester isolés, mais former une société, qui anticiperait en quelque manière le royaume futur. Ils sont le petit troupeau dont le Christ est le pasteur, et, à supposer même que Jésus n'ait pas employé lui-même l'équivalent araméen du mot Église que saint Matthieu met dans sa bouche, il en a nettement exprimé l'idée : en constituant le collège apostolique, en mettant Pierre à sa tête avec une autorité spéciale, il a tracé le cadre général de la société chrétienne. Les apôtres seront ses représentants, ayant mission d'appeler tous les hommes au royaume, ils jouiront de pouvoirs analogues aux siens, et on devra les écouter comme le Christ lui-même. A Pierre sont données les clefs du royaume, et il reçoit le pouvoir de lier et de délier, qui lui confère une véritable autorité de gouvernement.
Jésus ne paraît pas, avant sa Passion, avoir tracé plus que les grandes lignes de la communauté chrétienne. Il ne semble pas avoir indiqué avec précision la ligne de conduite que les apôtres devraient suivre le jour où le groupe des disciples du Christ serait amené à se séparer du judaïsme. C'est dans les apparitions du Sauveur ressuscité que les apôtres reçurent des instructions plus complètes. C'est le Christ ressuscité qui leur prescrit de donner le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et qui les envoie prêcher l'Évangile à toutes les nations, en leur conférant en vue de cette mission des pouvoirs surnaturels. L'action de l'Esprit-Saint dans la communauté chrétienne devait achever l'œuvre de Jésus en révélant de plus en plus profondément aux apôtres le sens de l'Évangile, et en leur donnant les lumières nécessaires pour l'organisation de l'Église.
28. Avant d'étudier la foi, la vie religieuse et la constitution des premiers groupes chrétiens, il reste à examiner le problème des sources de l'enseignement de Jésus. Quelle est dans l'Évangile la part personnelle du Sauveur ? que doit sa doctrine à l'Ancien Testament ? que doit-elle au