XII. LES ORIGINES CHRÉTIENNES
judaïsme ? en quoi consiste son originalité ? A ces questions qui ont été touchées incidemment dans les pages qui précèdent, il est nécessaire de donner une réponse plus précise, si l'on veut marquer exactement la place du christianisme en face des autres religions.
Il n'y a pas lieu de chercher en dehors de l'Ancien Testament et du judaïsme les antécédents de la doctrine de Jésus. S'il pouvait être question d'une influence de l'hellénisme ou des religions orientales sur l'Évangile, ce ne serait en tous cas qu'une influence indirecte par l'intermédiaire du judaïsme, car le christianisme n'entra en contact immédiat avec des milieux imprégnés d'hellénisme et de mysticisme païen que lors des premières missions chez les Gentils. Or, en ce qui concerne les religions d'Egypte, de Babylone et de Perse, sans rechercher ici quelle part elles ont pu avoir dans le développement du judaïsme, il suffît de noter que les quelques points de ressemblance qu'on a signalés entre ces religions et l'Évangile sont tout extérieurs, portant par exemple sur la façon de représenter les phénomènes cosmiques qui marqueront la fin des temps, et n'atteignent en aucune façon le fond de la doctrine de Jésus. Quant à la philosophie grecque, on a pu relever, il est vrai, certaines ressemblances entre la morale chrétienne et la morale stoïcienne. Mais les maximes stoïciennes qu'on a rapprochées des préceptes évangéliques sont des règles de morale naturelle, que l'on ne doit pas s'étonner de trouver formulées de façon à peu près semblable en des milieux tout à fait indépendants les uns des autres. Ce qui est caractéristique de l'Évangile, ce ne sont pas tant les règles de conduite qu'il énonce que l'esprit qui les inspire, et, à ce point de vue, il n'y a pas de rapprochement à établir entre la morale hellénique et l'enseignement de Jésus. Quand le stoïcisme prêche par exemple la tolérance des injures, commande de ne pas rendre le mal pour le mal, ou propose la règle de conduite : Faites aux autres ce que vous voudriez qu'il vous soit fait à vous-même, ces préceptes matériellement semblables à certaines maximes évangéliques procèdent chez les moralistes païens d'une tout autre inspiration, ils ont leur base dans l'idée de la solidarité naturelle, et non dans ce grand principe d'amour
fraternel qui, pour les disciples de Jésus, domine tous les rapports des hommes entre eux et qui découle de la doctrine spécifiquement chrétienne de la paternité de Dieu. A côté de ces ressemblances générales on a signalé sans doute quelques analogies plus frappantes parce qu'elles portent sur des détails caractéristiques, sur des comparaisons, des images : à supposer qu'elles ne s'expliquent pas suffisamment par une rencontre purement fortuite, et qu'il faille en certains cas conclure à un emprunt, il n'est pas sûr que l'Évangile ne soit pas la source originale, car il n'est pas impossible qu'Épictète et peut-être même Sénèque aient connu le christianisme et en aient fait passer quelques traits dans leurs écrits.
29. C'est à l'Ancien Testament et à la doctrine religieuse du judaïsme que l'Évangile de Jésus se rattache intimement. De ce fait incontestable quelques historiens ont conclu que Jésus n'était et ne voulait être qu'un rabbi ou un prophète, qu'il prêchait simplement une réforme du judaïsme et que son enseignement ne contenait rien en somme d'absolument nouveau. Pour discuter ce jugement et déterminer dans quelle mesure et dans quel sens l'enseignement de Jésus était original, il faut comparer d'une part la morale et la piété qui caractérisent l'Évangile avec la morale et la piété du judaïsme, d'autre part la doctrine évangélique du royaume de Dieu avec les conceptions messianiques qui avaient cours parmi les juifs à l'époque du Christ.
Le monothéisme chrétien ne présente pas sans doute de différences essentielles avec le monothéisme juif. Cependant Jésus a introduit dans les rapports religieux de l'homme avec Dieu un sentiment de confiance filiale et d'amour, qui n'était pas absolument inconnu à la religion d'Israël et au judaïsme, car on en trouve l'expression dans les Psaumes et les écrits des prophètes, mais qui n'y occupait que peu de place, et qui y présentait un caractère assez différent. C'est en effet parce que Iahvé était le Dieu d'Israël, que le Juif pieux mettait en lui sa confiance, et ainsi le sentiment religieux s'appuyait sur le sentiment national. L'Évangile au contraire prêche l'universelle paternité de Dieu, qui s'étend aux hommes de toute race