‹ Où en est l'histoire des religions?Chapitre 98 sur 306 · XII. LES ORIGINES CHRETIENNES · texte numérisé non relu

XII. LES ORIGINES CHRETIENNES

et de toute origine : c'est en tant qu'hommes, créatures de Dieu, non point en tant que membres d'un peuple privilégié, que les disciples de Jésus s'adressent au Père qui est dans les cieux. D'ailleurs, dans le judaïsme des deux derniers siècles avant l'ère chrétienne, le sentiment de la transcendance et de la majesté divines avait pris une place prépondérante au détriment de la confiance et de l'amour, et l'on n'éprouvait plus guère qu'une crainte respectueuse devant un Dieu si saint et si sublime qu'on n'osait même plus prononcer son nom de Iahvé, et qu'on le remplaçait par des équivalents. En rapprochant Dieu de l'homme, sans d'ailleurs le diminuer, en autorisant à son égard une respectueuse familiarité, Jésus opérait donc dans le judaïsme une profonde rénovation, il déplaçait l'axe même de la religion.

L'attitude de Jésus vis-à-vis de la Loi n'était pas moins nouvelle. La Loi, dans le judaïsme pharisaïque, était l'autorité suprême, et le temps n'était pas loin où des rabbins allaient lui conférer une sorte d'existence personnelle indépendante et lui soumettre Dieu lui-même. Et la Loi, ce n'était pas seulement la législation mosaïque, c'était aussi le commentaire minutieux et souvent puéril qu'en avaient donné des générations de docteurs. Le côté rituel de la religion avait pris ainsi un développement anormal, la piété se réduisait presque à l'observance la plus stricte des règles auxquelles la tradition rabbinique avait soumis tout le détail de la vie quotidienne, et la Loi imposait dès lors à ceux qui voulaient pleinement l'observer un intolérable fardeau. Jésus ne conteste pas, comme les Sadducéens, l'autorité de la Loi, il n'entend pas l'abroger, mais seulement la perfectionner en en spiritualisant l'accomplissement, la rendre moins asservissante en la dégageant de la « tradition des hommes », et en la ramenant à ses principes essentiels, aux deux grands commandements de l'amour de Dieu et du prochain. Il rejoignait ainsi, par-dessus le judaïsme légaliste, et il continuait, en lui donnant toute sa perfection, l'enseignement des prophètes qui mettaient la miséricorde au-dessus des holocaustes et des sacrifices.

Sans doute, dans l'enseignement des docteurs juifs, à

côté des discussions casuistiques, il y avait une doctrine morale élevée. On a pu retrouver dans le Talmud des maximes très voisines de celles de l'Évangile, comme aussi des paraboles qui rappellent celles de Jésus. En doit-on conclure que le Sauveur puisait sa doctrine dans renseignement des écoles juives, et en diminuer d'autant l'originalité ? Il faut noter d'abord que la question de priorité est difficile à trancher : la date des différentes parties du Talmud est incertaine, la plupart des rabbins dont on y a recueilli les maximes sont postérieurs au Ier siècle, il* n'est donc pas sûr qu'ayant connu l'Évangile ils ne s'en soient pas inspirés. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, ce n'est pasla matérialité des préceptes qu'il faut considérer ici, c'est l'esprit même de l'enseignement, et à ce point de vue l'originalité de Jésus est incontestable. L'étonnement que provoquait sa parole parmi ses auditeurs prouve assez qu'il n'enseignait point à la manière des docteurs juifs : il ne commentait pas l'Écriture ou la tradition, il puisait dans son propre fonds ; c'est son esprit qui, passant dans ses préceptes, leur a donné une efficacité inconnue jusquelà et en a fait des paroles de vie, car « ce ne sont pas les mots qui importent mais la puissance de la personnalité qui se trouve derrière eux » (1).

Quelques historiens ont pensé trouver dans Yessénisme un antécédent direct à la doctrine de Jésus. Les esséniens étaient des ascètes juifs, qui vivaient un peu en marge du judaïsme officiel, et formaient des groupes où l'on pratiquait la communauté des biens et où l'on vivait suivant les règles d'une morale austère. On pourrait se demander si l'organisation de l'Église primitive n'aurait pas emprunté quelques traits à celle des communautés esséniennes. Mais en tous cas rien ne permet de supposer que Jésus lui-même ait été en relations avec les esséniens et se soit inspiré de leur doctrine morale. Ceux-ci en effet professaient le plus strict légalisme, et étaient plus rigoureux que les pharisiens eux-mêmes dans l'observation des règles concernant la pureté rituelle ou le repos du sabbat. Rien de plus opposé à l'esprit évangélique que de semblables préoccu-

(1)A. Harnack, L'essence du christianisme, trad. nouv., p. 65.

Page 1