UES ÉDITEURS
(3) Etude sur l'hypnotisme : les feùts, les théories, les difScaP \ tés. V. Retaux.
ou EN EST l'hYPNOTISMB 19
n émet tout d'abord cette assertion « que la puissance de l'hypnotiseur est proportionnée, en général, i la force de son tempérament et que l'aptitude du mjet est en raison de sa nervosité (1) ». Cette loi, sans loute, comporte des exceptions.
En effet, on a vu, comme le raconte Braid, une petite écolière hypnotiser sa maîtresse, et le fameux Uastellan, estropié des deux jambes, devait être, selon toute apparence, assez malsain ; et pourtant
I se faisait suivre à genoux par sa misérable victime.
L'hypnotisme lui semble avoir d'étroites relations ivec le somnambulisme, le braidisme, et même peut- Hre le spiritisme, sans doute. Il espère fermement que, grâce aux travaux des docteurs, « nous gagnerons de mieux connaître la nature, de mieux comprendre et de traiter plus sagement certaines infirmités. »
M. Guibert définit ensuite (2) les divers états hypnotiques : catalepsie^ dans laquelle le sujet garde la situation où on le met ; léthargie^ où il complète les actions qu'on lui fait commencer ; enfin somnambulisme où tout est éveillé en lui hors la volonté.
L'école de Paris affirme que le sujet passe nécessairement par toutes ces phases; mais l'école de Nancy déclare que la dernière peut être produite d'emblée.
II en est même dans son sein qui, au grand déses-
0) p. 4 et 5.
poir de Charcot, suggestionnent sans endormir. Et l'expérience n'a pas encore fait la lumière sur des états que chacun suppose être patents 1
Dans le somnambulisme, les sens externes peuvent tous être troublés, soit en ne percevant pas leur objet, soit en prenant une acuité anormale. On peut voir des choses qui n'existent pas, les saveurs et les odeurs sont changées pour le sujet, à la volonté de l'expérimentateur.
« Tout cela, dit M. Guibert, n'a rien qui puisse surprendre, la suggestion appliquant le sens à un objet déterminé et le détachant de tout autre, l'attention est ouverte aux moindres impressions qui en émanent (1). »
« Personne ne niera, dit plus loin l'auteur (2), la puissance de la suggestion. Elle agit sur l'esprit, et fait pénétrer plus avant les idées et les convictions; l'orateur exerce sur son auditoire une influence suggestive fort remarquable. J'admets même que la foi pénètre dans les âmes par voie de suggestion ; heureux celui qui subit une si bienfaisante suggestion 1 mais elle ne force point la volonté libre ; en dépit de la suggestion, l'idée reçue peut être rejetée. La suggestion n'est pas moins puissante sur le cœur ; elle inspire de nobles résolutions , elle communique le courage de les accomplir ; toute exhortation au bien
est une sorte de suggestion verbale. Les volontés puissantes exercent sur les autres un empire bien plus efficace que les volontés faibles : c'est un peu le secret de se faire obéir. On m'a raconté qu'un enfant insoumis, qui refusait de faire sa première Communion, fut conduit à un docteur célèbre ; celui-ci l'hypnotisa une fois, lui suggéra Tordre d'apprendre son catéchisme, etc. ; le gamin obéit, et n'eut plus besoin d'être endormi pour recevoir les ordres du docteur; les conseils à l'état de veille furent suffisants. »
Il constate que la mémoire peut être abolie ou surexcitée et que le pouvoir de l'hypnotiseur est sans limite durant le sommeil (1). Il cite à ce propos des faits généralement connus. L'exécution des ordres qui doivent être exécutés à l'état de veille n'est pas moins certaine. L'explication, c'est « qu'on peut établir dans l'âme des convictions si fortes que le contrecoup sur les organes en soit tangible (2) ».
« La suggestion suffit même à opérer les propres effets des médicaments. » Témoins les vésicatoires et les stigmates par suggestion.
« La suggestion mentale est révoquée en doute par nombre d'esprits sérieux (3). » Elle ne saurait, d'ailleurs, s'opérer sans une habitude préalable de rapports d'hypnotiseur à hypnotisé.
La vision à distance, la divination^ la vision à travers les corps opaques^ mises à côté de la puissance des médiums spirites, sont mentionnées avec défiance : « Les savants, dit l'auteur, pénétreront aussi dans ce domaine. »
Dans une dernière partie de son travail, intitulée les Difficultés^ M. Guibert développe de nouveau le différences du miracle et des choses naturelles : « Ei dehors des cas, dit-il, où la puissance du démon se met à découvert, il cherche encore à nous nuire. L'Eglise, dans ses prières liturgiques, suppose qu'il est très mêlé à ses affaires et qu'il est de part dans les maux physiques et moraux qui nous désolent ; mais, lorsqu'il se cache sous les agents naturels^ son action ne peut être l'objet d'une connaissance! scientifique. »
M . Guibert se contente d'exposer en deux mots la différence du merveilleux naturel et du merveilleux surnaturel : i
« Le merveilleux est naturel ou surnaturel. Le fait naturel ne dépasse pas les forces de la nature ; il se peut que les limites du naturel doivent être reculées, par suite des progrès de la science ; bien des faits, autrefois objets d'étonnement, parce qu'ils étaient inexphqués, peuvent être aujourd'hui, ou seront plus tard, parfaitement analysés. Le fait surnaturel dépasse les forces de la nature, soit par la manière dont il s'accomplit, comme la guérison instantanéll
d'une plaie, soit en lui-même, comme la résurrection d'un mort.
« Un fait qui dépasse la nature humaine peut être l'œuvre de Dieu ou de Satan. C'est aux fruits qu'on reconnaît l'arbre. Dieu ne peut intervenir pour se faire le garant du mal, de l'erreur, de l'immoralité ; Satan se plaît à singer Dieu pour induire les hommes en tentation. »
LES HYPOTHESES DE M. GUIBERT, PARTICULIEREMENT SUR LA SUGGESTION MENTALE
Le sommeil naturel résulte d'une prédominance des fondions végétatives sur les fonctions animales (1).
Le rêoe est un événement qui se passe en imagination durant notre sommeil (2).
L'état de l'organisme en est le facteur le plus important (2) .
D'autres fois, le rêve est causé par une image demeurée dans la mémoire (2).
Mais les événements extérieurs peuvent prendre zussi la direction des facultés (2) .
On voit la facilité avec laquelle une cause éiran-
gère prend la direction des facultés de Vâme durant le sommeil,
A combien plus forte raison V homme endormi ne sera-t-il pas maîtrisé par la volonté d'un homme qui le coudra gouverner ? C*est ce qui arrive dans la suggestion hypnotique (1).
Suggestion verbale :
Voici un sujet hypnotisé... Tout en lui est éveillé sauf l'intelligence et la volonté (1).
L'hypnotiseur prend possession de son sujet (1)^
« Ses paroles frappent les oreilles de l'hypnotisé^ comme les bruits du dehors frappent les sens de la personne qui rêve. Les sons perçus par les sens éveillent des formes sensibles dans l'imagination ; de la sorte, l'hypnotisé reçoit toutes les images que lui suggère son opérateur. Comme il n'est point maître de son attention, il ne peut la détourner de ces images , et il prend, comme de vive force, les convictions que ces images sont aptes à produire. La conviction commande la volition, et l'hypnotisé en arrive à ne vouloir et à n'exécuter que ce qu'on lui commande ►
« La difficulté n'est pas que l'acte s'exécute, quand le sujet le veut ; toute la difficulté est de faire vouloir le sujet : pour que l'opérateur le domine, il faut
qu*il l'atteigne ; or, il Tatteint efficacement par la
suggestion verbale (1) ^
« La suggestion donne aux sens une acuité extraordinaire : l'oreille perçoit, par exemple, une conversation tenue à voix basse et à une bonne distance. Sous l'empire de l'hypnotiseur, le sujet a fermé son attention à tous les autres bruits ; et comme cette conversation produit des mouvements vibratoires qui^ certainement, se transmettent jusqu'à l'oreille de l'hypnotisé, celui-ci perçoit les sons auxquels il est attentif. Expliquez de même l'acuité ou les troubles des autres sens
« Une action puissante exercée sur les faculté» cérébrales, comme l'imagination, peut avoir un retentissement naturel dans un organe de la digestion^ ou de la circulation
« Vous persuadez au sujet qu'il prend de l'ipéca : son imagination réagit sur les nerfs de l'estomac, et le vomissement suit. Du reste, à l'état de veille, le~ seul souvenir d'un remède dégoûtant ne suffit-il pas à provoquer des nausées ? Un autre sujet est persuadé par suggestion qu'à telle heure il doit saigner du nez ; on conçoit, sans pouvoir en suivre le mécanisme, que, l'imagination agissant sur les nerfs vasoconstricteurs du nez, il se fasse une accumulatioiï'
(1) page 16.
4le sang qui rompe quelques petits vaisseaux. Pourquoi n'en serait-il pas de même lorsque l'hypnotiseur impose à son sujet de saigner à la place marquée sur sa main (1) ? »
Persévérance de la suggestion après le réveil :
Ici la suggestion à terme fixe est assimilée à l'autosuggestion de celui qui se réveille à l'heure voulue la veille, et au carnet où l'on inscrit son plan de .chaque jour.
« Mais j'ai la mémoire fidèle ; au lieu d'enregistrer par écrit ce que j'ai résolu de faire, je le confie à ma mémoire ; au jour dit, la pensée me revient spontanément, et je n'y vois point merveille.
« Pourquoi n'en serait-il pas ainsi de la suggestion donnée ? Elle s'enregistre comme une image dans les facultés sensibles, elle se lie à un objet sensible qui dépend du jour et de l'heure. Quand l'heure est venue, l'impression faite par l'objet auquel tout est lié est comme une étincelle qui enflamme une traînée de poudre. Ce n'est pas le souvenir conscient de l'ordre reçu qui se révèle : c'est l'image fidèle et complète de l'acte à accomplir qui se ravive subitement. La distinction est fort importante : on voit nettement l'action à faire ; on ne voit pas l'ordre qui l'impose (2).
« Pour admettre la possibilité de la suggestion jnentale, \\faut recourir à une analyse plus délicate.
« La question se pose ainsi : Un homme peut-il. sans paroles et sans signes visibles, imposer ses v.>lontés à un sujet hypnotisé, comme s'il lui parlait?»
// le peut à condition quil ait un moyen physique de communication avec le sujet sur lequel il opère. Cette condition est nécessaire, et elle suffit.
La condition est nécessaire, car^ dans l'état présent^ nos âmes ne communiquent entre elles que par r intermédiaire des corps.
La condition suffit ; car une fois que la volonté de ^opérateur atteint d'une façon quelconque les facultés de l'hypnotisé^ il les saisit., il les gouverne., il leur suggère efficacement les actes qu'il faut <iccomplir (1).
Ici, nous devons citer plus longuement pour ne pas priver nos lecteurs du charme piquant de :
Cette philosophie Subtile, engageante et hardie.
« Mais ce moyen physique existe-t-il en dehors des éléments qui ont coutume d'être perçus par nos cinq sens externes ? Autrement : y a-t-il des éléments à percevoir outre ceux qui frappent les sens que tous connaissent V Et si ces éléments physiques existent, est-il possible de les percevoir ? La réponse à ces deux questions est affirmative
« 1** Tous les êtres de la nature^ et l'homme h,i^ 0) p. 17.
même, sont des sources d'émanations diverses qui ne sont à la portée d'aucun des sens externes : vue, ouîe^ toucher, goût, odorat. L'aimant, par exemple^ exerce une influence électrique très appréciable que les sens ne peuvent directement percevoir
« Il y a des notes musicales que nos oreilles ne perçoivent pas. Au-dessus de 75.000 vibrations, audessous de 32 ou de 64, nous n'entendons pas. . •
« Dire que nos cinq sens ont la faculté de percevoir toutes les modifications physiques du monde ne peut être que l'effet de l'irréflexion.
« 2° Et pourtant l'homme n'est pas insensible à ces éléments physiques qui n'affectent pas ses sens externes
« Placés près d'un aimant, nous en subissons Finfluence, mais sans que rien y paraisse à l'état ordinaire ; une personne est-elle hypnotisée, l'approche d'un aimant fera passer d'un membre à l'autre la contracture des mains, du coude, etc . , et l'effet variera même suivant le pôle qu'on approche. Des tiges fraîchement coupées et encore tout électrisées, ont produit sur certains individus, même éveillés^ des effets singuliers : comme contraction des doigts, extinction de voix, si c'était un bouquet mis dans le corsage... Les personnes nerveuses sont plus sensibles à ces influences multiples ; mais tous les hom*
mes reçoivent ces impressions qui frappent l*organisme sans être perçues par les cinq sens.
« 3° Les actes internes des facultés sensibles sont la cause d* ébranlements divers qui se propagent au dehors. Il n*est pas un philosophe scolastique qui mette en doute cette proposition. Nos pensées ne s'élaborent point sans images ; elles en sortent, et elles en créent de nouvelles. Mais les images ne sont pas des photographies tirées sur verre ou sur papier sensibilisé et visibles à Tœil ; elles consistent dans Tétat vibratoire de Torgane propre de la faculté qui agit, organe de la mémoire ou organe de l'imagination. Ces vibrations, réellement physiques, varient forcément de longueur d'onde avec les images dont elles sont le support mécanique ; autrement, il n'y aurait nulle différence entre les images. De plus, ces vibrations qui prennent naissance dans l'organe ont nécessairement un champ d'action illimité comme toutes les ondulations ; elles se propagent donc au dehors avec une intensité qui diminue en proportion du carré de la distance. Pour douter de la conséquence, il faudrait mettre en question le point de départ ; or, le point de départ n'est lui-môme que la conséquence de l'union intime de l'âme et du corps .
« 4° On peut concevoir qu'une personne attentive aux influences qui lui viennent d'une personne voi- Èine soit amenée à être affectée des mêmes images et dei mêmes idées. Quand on fait parler un diapason devant les cordes tendues d'un piano, le piano
rend les sons qui s'harmonisent avec celui du diapason ; cette tendance à l'unisson domine toute la nature. Eh bien ! voici deux sujets, A et B. Le sujet A pense fortement, il a l'image vive de sa pensée ; donc sa tête est le siège d'ondulations de sens et de longueur déterminés qui se propagent au dehors . Le sujet B en est affecté dans tout son organisme ; son cerveau va vibrer à l'unisson de celui du sujet A* Les cellules du sujet B vibrant avec la même longueur d'onde, la même image doit en résulter, puis la même idée ; cela se déduit de l'identité de nature entre tous les hommes . »
THEORIE DU P. TOUROUDE. — SA DOCTRINE MIXTE. — FAITS NATURELS, FAITS SUSPECTS, FAITS EXTRA~ NATURELS. — EXEMPLES DE LA DERNIÈRE CLASSE.
Le P. Touroude (1) admet bien le caractère naturel du fait d'endormir ou de s'endormir par différents procédés matériels ; il admet au même titre la suggestion verbale.
D'autres phénomènes lui paraissent suspects : la perte subite d'un sens, la paralysie instantanée d'un
(1) L Hypnotisme, imprimerie de Montligeon.
ou EN EST l'hypnotisme 3f
membre, le tout au commandement. Sur cette seconde classe, il n'ose pas se prononcer.
Enfin les faits qu'on appelle transcendants : la vueou l'action à distance, la vue à travers les corps opaques, la transposition des sens, la divination ou prévision de l'avenir, la stigmatisation à heure fixe après le réveil, lui paraissent, comme au docteur Trotin, l'effet d'une intervention supranalurelle .
Le docteur Dubois, dans son rapport du 17 août 1837, déclarait de tels faits impossibles à l'homme. Mais s'ils existent, dit le P. Touroude, il faudra bien avouer la cause supranaturelle. Or, dans son rapport lu à l'Académie de médecine en juin 1831 y le docteur Husson affirme la clairvoyance^ et l'intuition du somnambule. Le P. Touroude a recueilli par ailleurs des faits nombreux qu'il énumère en détail.
En voici quelques-uns que le défaut d'espace nous force à donner en trop petit nombre.
On connaît le trait de Cagliostro, interrogé par un grand magistrat sur ce que faisait sa femme en ce moment. Celui-ci avait envoyé son fils le constater. Cagliostro consulte une de ses colombes, (c'étaient des enfants innocents qui devinaient pour lui), et elle répond que la dame jouait aux cartes, ce queson fils vint bientôt certifier .
Battandier a vu Emma Zanardelli lire l'heure à une montre cachée et faire l'inventaire des portefeuilles et des poches des assistants.
32 ou EN EST L'HYPNOTISMR
Clocquet, de Soissons (1), a vu les médecins, c'est-à-dire les magnétisés du marquis de Puységur, découvrir et décrire les maladies internes des personnes présentes, et même l'historique de ces maladies.
Le docteur Bertrand, raconte Ochorowicz (2), magnétise une malade qui, sans ouvrir les yeux, voit une balle dans la tête d'un blessé et en décrit le trajet, comptant les dents qu'elle avait brisées ; elle ne pouvait croire d'abord à l'existence de cette balle dans la tête d'un homme sans qu'il en fût mort ! « Il faut qu'il se trompe », disait-elle, en désignant son révélateur invisible. Cette troisième personne a été souvent affirmée par les somnambules ; et qui donc, hors elle, pourrait raconter le passé que le somnambule n'a pas vu et que Thyperesthésie ne pourrait percevoir en aucun cas.
Au mois d'août 1825, le docteur Foissac demande à l'Académie de s'occuper enfin sérieusement de la faculté prodigieuse qu'ont les somnambules de voir les maladies internes, et le 28 juin 1831 le docteur Husson rapporte, au nom de la commission nommée, que ces mêmes somnambules voient en plus le genre, la durée et Vissue des maladies des personnes avec lesquelles on les met en rapport. Et dans les nombreux exemples qu'il cite, s'en trouve un où le doc-
(X) Détail de» cures opérée» à Basane y par le magnétisme ani-
jnaL 1784.
(2) Ochorowicz, de la Suggestion mentale.
leur Marc figurait comme sujet. Quelle surexcitation des sens arrivera jamais à rendre les ignorants plus savants que les médecins et un médecin plus savant que lui-même ?
Le docteur Dusart ayant oublié d'endormir une cliente, selon sa coutume, en la quittant, l'endort à 700 mètres. Elle lui dit depuis qu^à cette heure-là elle l'avait très bien entendu lui dire de dormir. Pour compléter l'expérience, il la réveille un jour «n sortant de chez lui, à sept kilomètres.
Un fait non moins certain que celui de la suggestion mentale, ce sont les saignements, ampoule^ ®tt4$ X« vésicatoires par suggestion.
En août 1885, au Congrès de Grenoble, tenu l'Association française pour V avancement Sciences^ MM. Bourru et Burot, professeurs à l'école de médecine navale de Rochefort, ont rapporté entre autres faits un saignement de nez par suggestion à une heure déterminée à l'avance, un saignement de bras, sur des lignes tracées par l'un d'eux, un saignement immédiat sur des lettres tracées au poignet du même sujet, en présence de nombreux témoins. Ces faits sont relatés par Cullerre, Magnétisme et hypnotisme.
M. Focachon, pharmacien à Charmes, a obtenu en présence de MM. Bernheim, Liégeois et Dumont, et de plusieurs autres docteurs connus, des vésicatoires par suggestion, et a empêché en même temps par
le même moyen de vrais vésicatoires de réussir sur le même sujet.
Le 9 juillet 1886 cette expérience fut faite avec un luxe ingénieux de précautions, pour être assuré que la suggestion seule était la cause des effets obtenus (1).
Le P. Touroude n'admet pas que de pareils effets soient renfermés dans des causes purement natu-^ relies. Il est bien vrai que ceux qui les produisen ou paraissent les produire ne croient point au causes extra-naturelles, c'est-à-dire aux démons. Comment donc les invoqueraient-ils ? Voici ses rai-, sons qui ne nous semblent point sans valeur :
Les fameuses expériences de Bourru et Burot exposées à Grenoble n'avaient d'autre but, comme le rapporte CuUerre (2), que de produire ce Jameux miracle des stigmates par simple suggestion chcM un hystéro-épileptique soumis à leur observa^ tion.
Focacbon et ses nombreux amis n'avaient pas d'autre but que de savoir si le prétendu miracle di la stigmatisation ne couvre pas un phénomèm hypnotique (3).
« Serait-il donc bien étonnant, demande le P. Tou roude, que, dans de pareilles circonstances, le démoi
l) Paul Gibier, L^ Spiritisme, introduction ; voir aussi l'abU
liéèric, Le Meroeilleux et la Science, page 103.
(2) Magnétisme et hipnotisme, p. 219.
(3) P. Gibier, Le Spiritisme, 'ntrod. p. XL
fût intervenu à leur insu pour confirmer ces hommes dans leur orgueilleuse incrédulité ? »
Autre phénomène qui lui semble extra-naturel : {a prévision de l'avenir . Des somnambules prédisent à jours et heures fixes, plusieurs mois à l'avance, ou leurs crises ou leur guérison. Le docteur Husson en cite un qui a prédit ses crises, une autre sa guérison, avec une justesse parfaite (1).
On connaît les deux grandes écoles actuelles de Paris et de Nancy ; les objectifs et les subjectifs attribuent l'hypnotisme, les premiers à une force de l'hypnotisant, les seconds à l'imagination de l'hypnotisé.
Les faits, dit le P. Touroude, donnent raison tantôt aux uns, tantôt aux autres, et ils ne sont pas plus avancés au fond que Braid qui disait franchement :
« Je dois avouer qu'il m'est impossible d'expliquer le modus operandi^ la production de certains phénomènes, et je serais très obligé à celui qui pourrait m'éclairer sur ce point (2). »
Tout effet physique a une cause physique . Mais peut-on s'imaginer, demande le P. Touroude, qu'un ensemble de phénomènes physiques puissent être produits par une cause quelconque choisie à volonté ?
A l'inconstance des causes s'ajoute leur disproportion avec l'effet. L'hypnotisme bouleverse tout
(1) Rapport du 21 juin 1831.
{2} Braid, Neurypnologie, p. IS.
Forganisme humain, et il suffira d'un souffle, d'huis regard pour le provoquer !
Le P. Touroude repousse l'assimilation de Thypnotisme à l'hystérie dont il ne différerait que par son origine et sa durée : tous les symptômes de la grande hystérie se rangent par ordre, tandis que l'hypnotisme agit souvent tout à fait à l'imprévu. Il ne peut davantage attribuer tous ses effets à la suggestion. Si tous ses effets ne naissent que de la suggestion y d'où vient cet exclusivisme d'un seul suggesteur, et que les suggestions de tout autre soient non avenues f « Il y a donc entre l'hypnotisé et l'hypnotiseur uti lien secret, il intervient donc une force cachée, un agent inconnu qui opère . »
Le P. Touroude tire un autre argument de l'impuissance où l'on est d'hypnotiser quelqu'un sans son consentement, une première fois . Une cause physique mise en action dans des circonstances et des conditions identiques produit toujours le même effet. Le chloroforme, par exemple, endort toujours. Eh bien, qu'on fasse tout ce qu'on voudra, je ne m'endormirai pas sans mon consentement ; mais si je veux une fois, je ne pourrai plus m'en dédire. On m'endormira toutes et quantes fois qu'on voudra ; je . suis possédé par un autre. Cela ressemble terriblement à un pacte.
Mais quel est cet autre ? L'hypnotiseur me fait dire ce que je ne sais pas, ce qu'il ne sait pas luimême, ce qu'il ne peut savoir (par exemple la na-
ou KN EST l'hypnotisme 37
ture, la cause, les prodromes, les symptômes, l'histoire avec le diagnostic d'une maladie interne), ce qui se passe à distance et ajoutons : ce qui arrivera, toutes choses à quoi ne pourrait atteindre l'exercice de nos sens ou de notre imagination, même surexcités. « Où a-t-il pris ce pouvoir?» -demande le P. Touroude. Et jusqu'ici personne ne lui ^ répondu.
Sa conclusion, c*est que l'auteur des phénomènes transcendants de l'hypnotisme n'est autre que l'esprit du mal, et aux raisons qu'il en a données, le Père ajoute l'autorité de théologiens tels que M . Ribet, M. Grandclaude et Ms^ Gay ; les aveux de magnétiseurs émérites tels que Tony-Dunand et Dupotet déjà cités par le P. de Bonniot.
Tony-Dunand déclare que, depuis qu'il s'est oc- «upé de magnétisme, sa vie a été un long martyre et il raconte l'histoire du docteur Thouverey, son initiateur, qui opérait de véritables prodiges de guérison par la vertu de la puissance qui lui était apparue sous la forme d'un géant, lui donnant ces étranges pouvoirs et lui déclarant qu'il les perdrait dès qu'il «e soumettrait à la bénédiction d'un prêtre catholique.
Thouverey fît depuis ce temps des cures merveilleuses ; il guérit même le père de Dunand d'une maladie que la science actuelle regarde comme incurable.
C'est que ces esprits qui connaissent entièrement
:a aatMre se servent de la science future comme nous nous servons de la science présente, sansr parler des horizons scientifiques que la durée de l'humanité ne sera peut-être pas assez longue pour atteindre.
Enfin il arriva qu'épris, après son veuvage, d'une jeune fille qu'il désira s'unir, Thouverey dut passer pour l'obtenir, par le mariage religieux, et il ne fut plus de ce moment qu'un faible médecin.
Quant à Dupotet, d'athée il est devenu sorcier, et il est demeuré enfin convaincu que la magie du moyen âge et la science hypnotique, c'est tout un. Son miroir magique ou cercle plein tracé avec du charbon fait voir à ceux qui le considèrent des spectacles étranges, véritables révélations qui les transportent de tous les sentiments les plus divers. Il déclare, d'ailleurs, que celui qui a une fois adhéré au pacte avec la puissance supérieure est désormais esclave de la chose faite (1). Il a bien été enfin, comme il le dit, obligé de croire au diable (2).
« L'hypnotisme, conclut le P. Touroude, est dangereux, immoral, antichrétien », et il cite en postscriptum un trait qu'il tient de source sûre : à une séance de Pickmann, où le savant professeur qui atteste ce fait se rendit avec une médaille de saint Benoît dans la main, rien ne put réussir r « Pickmana
(1) Magie dévoilée, p* 157.
(^ Ibidem.
déclan , dit le narrateur, que la cause était de mon côté, il fit même expulser mon voisin. »
EXAMEiN SPECIAL DES PHENOMENES HYPNOTIQUES LES PLUS SINGULIERS : STIGMATES, SUGGESTION MEN- TALE, VUE DE l'avenir, ETC.
Il est évident, à première vue, que certains phénomènes de l'hypnotisme ne dépassent pas les pouvoirs de la nature. Mais que penser de ceux qu'on nomme transcendants t Sont-ils naturels ou surnaturels ? Ne sont-ils ni l'un ni l'autre ? — Singulière question ! dira-t-on ; tout ce qui n'est pas naturel est surnaturel. — Erreur ! il y a une troisième solution : il y a le prœternaturel ou extra-naturel : on appelle ainsi ce qui n'est ni le fait de la nature physique, ni le fait de la nature humaine, mais celui d'une nature libre comme nous, supérieure à nous et usant, comme nous, de la nature physique, ou abusant de la nôtre, en modifiant l'action des agents naturels, pour arriver, par eux, à ses propres fins. Ces êtres supérieurs à l'homme et qui ne se mêlent que trop de nos affaires, ce sont les démons.
Or à quelle classe appartiennent les faits hypnotiques transcendants ? Aopartieanent-ils tous à la
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même classe ? Nous allons l'examiner et dire franchement ce que nous croyons voir et aussi ec qui nous échappe.
Il ne saurait être ici question de miracle, mais simplement de prestige. Un miracle est un fait qui : dépasse les lois de la nature physique et les contredit, ou plutôt les contrecarre. Celui-là seul qui a fait la nature peut ainsi la défaire en dérogeant aux lois qu'il lui a posées. Un prestige est la simple apparence d'un miracle, un fait qui semble sortir de Tordre naturel et qui n'en sort pas. Pour l'œil de l'ignorant, un jet d'eau est un prestige humain : il lui semble contredire la physique la plus vulgaire, l'eau lui paraît s'élever contre toutes les lois. Les prestiges des démons ne sont rien autre chose : ils trompent notre ignorance par leur science supérieure, dont nous atteindrons sans doute de proche en proche une partie, mais jamais la totalité : il leur restera donc toujours assez de quoi nous faire illusion.
Mais l'opération des démons est quelquefois le contraire du prestige : c'est lorsqu'ils cachent leur action sous la fausse spontanéité de la nature . C'est là un prestige à rebours, bien digne d'an dieu à Venvers.
Exemple : S'il est vrai que l'état lucide du sommeil somnambulique n'est pas compatible avec la nature humaine, la cause extra-naturelle ne pourra point l'y produire, elle ne nous en offrira que l'apparence, et, s'il est vrai que le démon s'en mêle, ce n'est point le
«ujetqui possédera cette lucidité, c'est lui seul. Ainsi le voyant ne verra pas directement les choses, il les connaîtra d'une manière quelconque par sa révélation.
Voilà sur quels principes nous examinerons les faits hypnotiques, les considérant en eux-mêmes, mais épiant si quelque force étrangère ne vient pas se joindre comme puissance directrice à la force naturelle et la marquer ainsi de son propre caractère, -comme l'homme imprime le sien sur la machine qu'il invente ou qu'il meut conformément aux lois naturelles qu'il connaît.
Le chemin de fer, c'est l'action naturelle de la vapeur, mais comme c'est l'homme qui l'active et la dirige, ce n'est plus œuvre naturelle, mais œuvre humaine. Il en est ainsi du prseternaturel : si le démon met en œuvre et dirige une cause naturelle, l'œuvre n'est plus naturelle, mais diabolique. L'œuvre tient sa nature du principal agent qui en est la cause déterminante, et pour ainsi dire native.
Il y a et il y aura peut-être toujours des cas où les parts seront difficiles à faire. Que dirons-nous, par exemple, des stigmates par suggestion V
Dans l'hypothèse de l'extra-naturel le démon, qui -connaît si bien la physiologie, abuserait de la sympathie de notre système vasculaire avec notre système nerveux pour produire par une poussée de l'intérieur Tafflux extérieur du sang, ou tout simplement il ferait, sans qu'il lui fallût comme à nous un instru-
tnent de chirurgie, des piqûres où le sang se porte naturellement.
A Texception de l'acte initial et déterminant, tout se passerait de la même manière que dans l'hypothèse physiologique. Là tout se fait par la suggestion acceptée ou subie par le sujet véritablement actif ; car il saigne parce qu'il veut saigner. Il est bien vrai qu'il est contraint de le vouloir, mais enfin c'est lui qui fait l'effort physiologique, et son suggesteur ne le peut faire à sa place. Pouvoir bien étrange et non. moins étrange servitude !
Dans le cas de l'intervention diaboHque, au contraire, le sujet ne serait plus qu'un instrument passif dont le démon traiterait les nerfs vaso-moteurs comme une machine inerte, allais-je dire, disons plutôt comme une machine vivante dont il s'est fait le moteur à la place de l'âme complaisante.
Mais ce critérium de l'activité ou de la passivité, critérium intérieur, est inaccessible à l'observation.
Nous croyons donc qu'il ne faut se hâter de conclure ni dans un sens ni dans l'autre. La mauvaise volonté de quelques médecins n'est point une preuve scientifique de la complicité des démons. Jamais on ne réussira, quoi qu'on veuille et quoi qu'on pense, à faire du scalpel un poignard pour égorger la foi : c'est ce qui nous rassure. Elle ne tient point à de pareils prestiges : qu'ils soient des humains, qu'ils soient des démons, ils n'ont rien qui ressemble à nos miracles. Ceux-ci sont de Dieu et portent son
caractère : un miracle ne se discute pas, il s'impose. Une plaie cancéreuse subitement guérie, voilà ce que les hôpitaux ne nous donnent pas et ce que Lourdes nous montre bien souvent.
•Quant à l'espèce qui nous occupe, il suffit de savoir que les docteurs hypnotisants n'ont jamais rien obtenu qui pût rivaliser (le P. de Bonniot l'a prouvé) (1), nous ne disons point : avec les stigmates authentiques des Saints, mais avec les stigmates les plus discutés des faux mystiques.
Mais que penser de la suggestion mentale ? Est-elle humainement possible par la communication des images intellectuelles du suggestioniste au sujet ?
Consultons la-dessus les faits plutôt que les théories.
Dans la plupart des faits que nous n'avons pu qu'indiquer d'après les Dusart et autres expérimentateurs de la suggestion mentale, si l'on en croit les hypnotiques eux-mêmes, ce ne sont pas de simples images éveillant leurs pensées qu'ils ont conscience |de percevoir de la part du suggesteur ; ce ne sont même pas les mots, images abstraites des choses, qu'ils entendent se produire tout bas dans leur tête. Ce sont de véritables paroles qu'ils s'imaginent parfois ouïr, soit qu'ils entendent l'ordre de celui qui les^ ijndort, soit qu'ils croient, dans le sommeil, rece-
(1) Le Miracle et set contrefaçons. Retaux. Voir aussi M. Gui' i«rt, L Hypnotisme»
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voir des révélations d'un personnage autre que leur suggesteur. Ils le désignent souvent par le pronom i7, et cette voix singulière, ils la sentent venir parfois comme de quelque partie d'eux-mêmes, de leur épigastre, par exemple.
Ainsi donc ils connaissent la suggestion, mais ils ne la connaissent pas sous sa véritable forme. Cette suggestion est réelle, mais l'audition de la parole qui la leur apporte est une illusion. Certes il y a des illusions dans l'ordre de la nature :
Quand l'eau courbe un bâton, ma raison le redress* s La raison décide en maltresse ; Mes yeux, moyennant ce secours,
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
Mais ici, c'est plus qu'une innocente illusion, c'est un mensonge qui trompe. Il n'y a personne qui parle »€t le sujet entend : n'y aurait-il pas là un tiers invisible qui joue la comédie de la parole ? Voilà ce que se demandent des esprits sérieux.
Nous n'avons rien à dire de la prétendue transposition des sens. Elle est contraire à la nature humaineT Notre nature mixte est élastique à sa façon ; mais son élasticité a des bornes comme celle des corps. Les sens se suppléent l'un l'autre dans une certaine mesure, mais sans jamais sortir de leurs étroites spécialités. Ni un sommeil ni une maladie ne peut nous créer des facultés nouvelles, ce serait plus fort que de parler des langues inconnues, ils ne peuvent
que troubler, ralentir, surexciter ou annihiler les^ anciennes.
Sans doute, ni un tel mode de communiquer la pensée, ni un tel mode de sentir n*est contradictoire en lui-même : Dieu aurait pu créer l'homme dans ces conditions. L'œuvre eùt-elle été plus sagement comprise ?
Dieu me l'a pas voulu : sans doute il eut raison.
l'hypnotisme comparé au spiritisme
C'est aux données de la science fondamentale,, dépositaire des principes universels de l'intelligence^ trésorière des principes spéciaux qui différencient les sciences et que Platon appelle pour ce motif la science des autres sciences et (Telle-même, c'est à la philosophie, enfin, que nous avons demandé notre lumière. Et cette lumière, nous allons continuer de la porter avec précaution, comme en retenant notre haleine de peur de l'éteindre, dans les obscures retraites où nous poursuivons la vérité.
Pour voyager dans les chemins non tracés d'une étude encore nouvelle, nous avons mis, selon le conseil de Bacon, du plomb à nos souliers, plus au gauche qui est celui de la philosophie naturelle, moins
au droit qui est celui de la philosophie religieuse, nous efforçant de ne pas verser dans un mysticisme dangereux et sachant qu'on ne tombe que du côté où l'on penche.
Cependant le grand nombre, qui ne penche d'aucun côté, ne trébuche et ne tombe dans un sentier peu connu que parce qu'il n'y voit goutte, et le seul moyen d'empêcher les chutes est d'éclairer le chemin. Eclairons-le donc, s'il se peut, à l'électricité, en rapprochant ces deux pôles : le spiritisme et 'hypnotisme.
De ces deux matières, la plus claire en elle-même semble pourtant la moins scientifique. Les nombreux et très remarquables savants anglais et allemands qui l'ont expérimentée avec la plus scrupuleuse conscience et les précautions les plus minutieuses comme les plus ingénieuses n'ont pu lui donner ce qui n'était peut-être pas en eux et ce que certainement elle ne comportait pas : la méthode. Loin d'être, comme toute science, un ensemble coordonné de connaissances fermes, le spiritisme est toujours, après comme avant, un amas désordonné de praii^ ques sans base. \
L'hypnotisme, après un siècle d'antichambre, a eu le bonheur d'être enfin admis par nos médecins français qui, ne pouvant lui conférer le caractère de la science, lui en ont du moins donné la couleur. Mais notre esprit si méthodique et si clair n'a pu en faire
pourtant qu'une série peu ordonnée de conjecture» sur des faits classés , mais non définis.
L'hypnotisme sera devenu science ou partie définitive d'une science quand ses théoriciens ne différeront plus que sur des nuances et non sur sa nature même, comme le font l'école de Charcot et celle de Bernheim, bien qu'on puisse avouer déjà que celle-ci s'éloigne moins que la première des conditions de la science.
Nous voilà donc en présence du spiritisme et de l'hypnotisme et nous demandant :
Peut-on fixer quelques-unes de leurs ressemblances et de leurs différences V
Le trait constamment commun au spiritisme et au somnambulisme lucide, c'est l'apparente élévation des puissances du sujet : substance inerte ou homme. Une table m'entend, elle me répond par des signes ou elle écrit un message, comme un homme à qui manquerait seulement la parole. Les coups alphabétiques qu'elle frappe, c'est un alphabet de
muet ; l'écriture, c'est la parole du muet inteUigent et instruit. Voilà pour le spiritisme.
Un simple humain entend la pensée d'un autt<> homme sans communication ni verbale ni écrite n\ par signe, comme un ange à qui manquerait seule ment la puissance de répondre en la même
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langue qu'il entend, cette langue que les purs es» prits
Se parlent sans parole.
Comme les yeux aux yeux (1),
Voilà pour l'hypnotisme.
Est-ce la table qui entend et qui répond ? Qui oserait le soutenir ? Ce n'est pas sa nature. Donc elle est passive, comme toujours, et c'est un autre qui la prend pour instrument.
Est-ce le sujet humain qui perçoit la pensée sans le signe spécial imposé à l'intelligence humaine? Pourquoi la réponse n'est-elle pas la même ? Pourquoi ? Quelle est l'obscurité qui vient offusquer mon esprit pour l'empêcher de donner la même solution à deux cas identiques ? Obscurité profonde où toute logique disparaît.
L'homme a pu longtemps ignorer l'anatomie et la physiologie ; mais il a toujours connu ou plutôt senti la nature intime de l'acte humain : chacun n'a besoin pour cela que de lui-même. Du moment que cette étude de moi-même ne me suffira pas pour connaître un autre homme dans sa nature, il me faudra bien croire qu'il y a quelque chose de surajouté chez lui. Cet argument qui s'applique à l'Homme-Dieu s'applique aussi à l'ange bon ou mauvais, non pas véritablement incarné, mais agissant dans l'homme.
il) Lamartine.
n faut donc à l'acteur de la scène hypnotique un souffleur pour lui faire jouer ce rôle que la nature humaine ne sait pas et ne peut apprendre. Le sujet n'est pas plus capable d^entendre la pensée sans parole que la table d'écrire ou de parler avec le pied. Et, chose singulière ! comment le sujet atteint par la suggestion peut-il être devenu si supérieur intellectuellement à celui qui le domine que de pouvoir ainsi le comprendre sans parole et n'en être pas compris de la même façon ? Si le cerveau du sujet vibre à l'unisson du cerveau du docteur hypnotisant, pourquoi celui-là ne peut-il lui répondre dans la même langue vibratoire? Ses vibrations seraientelles moins accentuées ? — Non, mais il faut, pour les percevoir, l'imagination sursensibilisée du somnambule. — Pure hypothèse qui n'est fondée sur aucune constatation physique. Est-ce qu'il est déjà lans Vétat second quand on l'endort par suggestion nentale ? S'il est déjà si sensible pour percevoir ce que les autres ne perçoivent pas, à quoi bon l'endormir ? Ici le fait ne montre que le fait même et ce fait ne consiste que dans la coïncidence de la volonté de l'hypnotiseur et de l'obéissance du sujet. Il ne contient pas le comment. S'il était dans la nature, il tiendrait du moins à quelque chose : or des fayperesthésies qu'on a pu constater directement il n'y a pas de proportion ni de passage logique et naturel à celles que font supposer hypotiiétiquement les actes ùypnotiques.
Revenons au spiritisme. On demande à la table uœ secret qu'elle ne peut connaître, elle l'écrit au moyen d'un crayon. On lui demande d'écrire enfrançais, en anglais, en allemand, en toute autre langue, elle le fait. On lui demande le nom de celui auquel on pense sans l'avoir confié à personne, elle le dit. Le docteur Gibier a fait ces expériences. Parfois elle vous annonce l'avenir, et, si l'avenir parfoiS' la dément, plus souvent il lui donne raison. Puis il faut être intelligent, même pour se tromper . Certaines tables ont écrit des réponses étonnantes d'esprit ou de profondeur. D'autres ou les mêmes se font un malin plaisir d'étonner les spectateurs par leurs inconvenantes sorties ou par leurs blasphèmes . Toutes ces choses sont-elles le fait de la table ? Est-oe elle qui devine, qui prédit, qui plaisante et qui blasphème ? Non, car tout cela n'est pas dans la nature d'un morceau de bois.
Le somnambule me dit ce qu'il voit dans le corps d'une personne présente ou absente. Pour toutes les deux même facilité, même promptitude. Il se passe fort bien pour cela des rayons X (1). Il n'est pas médecin et il fait le diagnostic d'une maladie intérieure y il en fait même le pronostic à coup sûr et l'avenir
(1) Et à propos des rayons X un docteur nantais a dit qu» c'était là le secret des apparitions spirites : il croit donc qu'il s'agit d'une exhibition de squelettes au moyen de compères en' chair et en os ! C'est beaucoup moins simple et les spirites aussi sont beaucoup moins simples qu'il ne les suppose : il y a chez eux des esprits de tous degrés et de toute culture comme partout ailleurs.
vérifie sa prédiction. Il raconte de point en point l'origine du mal et les circonstances les moins médicales de son histoire. Ces faits sont constatés, nous l'avons vu, par de nombreux docteurs ; l'un d'eux a même joué le rôle de sujet et acquis dans l'exercice de ses fonctions nouvelles une science très supérieure à la sienne. Un autre a longtemps possédé un merveilleux pouvoir de guérir et ce pouvoir a disparu, comme on le lui avait prédit, sous la première bénédiction d'un prêtre catholique.
Est-ce la vue hj^peresthésiée qui a pu voir ainsi, non le présent, mais Vabsent et le passé et l'avenir, comme si ces choses étaient du domaine de la vue, comme si l'on pouvait ou voir ou entendre ou sentir de quelque façon ce qui n'est pas encore ou ce qui a autrefois été sans qu'on l'ait su !
A quelle nature appartiennent évidemment ces opérations ? Est-ce à la nature humaine ? N'est-ce pas plutôt à la nature angélique qui a pu voir ce que le sujet n'a pas vu, et qui conjecture mieux que nous, ayant et plus de force native et plus de savoir? Ne serait-il pas plus naturel d'attribuer à cette nature qu'on sait exister et dont on a du moins une notion théologique des faits de divination de l'avenir, incertaine d'ailleurs, la vue de l'intérieur des corps et la connaissance possible de faits contingents non connus des spectateurs, plutôt qu'à une hj^peresthésie hypothétique dont on n'aurait d'autre preuve que le fait même à expliquer ?
Voir le présent, c'est voir ce qui est ; voir le passé ou Tavenir, c'est voir ce qui n'est pas. Se souvenir, c'est voir le présent, non le passé, c'est voir dans sa propre mémoire l'impression demeurée de ce qu'on a vu. Autrement la connaissance du passé serait aussi nécessairement nulle pour l'homme que celle de l'avenir ; l'une lui serait aussi impossible que l'autre : pour toutes les deux l'impossiblité est également physique : il ne peut voir que ce qui lui est présent. Il ne peut donc connaître le passé qu'il n'a pas connu en son temps que par le témoignage d'un autre qui l'a connu et s'en souvient. Or si le suggestioniste ignore ce passé et cet avenir qu'est censé percevoir et que révèle le sujet, comment le sujet le lirait-il dans une mémoire où il n'est pas écrit? Ce n'est donc pas lui qui l'a fait connaître au sujet : donc il y a une troisième personne .
L*homme n'a aucun sens qui puisse voir ou percevoir ce qui n'est pas, ni le lire dans la tête d'un autre. Lorsque deux esprits résonnent à l'unisson, ils n*ont nulle révélation de cette consonance, sinon par l'expression mutuelle et simultanée d'une même pensée par la parole ou par l'acte. Rien de commun avec la révélation, soit spirite, soit hypnotique qui est connaissance directe et consciente des choses absentes pour l'homme et qui n'est par conséquent pas le fait de l'homme.
Il y a cependant entre le fait hypnotique et le fait
spirite une différence, mais une différence à faire cabrer le bon sens.
Des deux sujets donnés : homme ou matière inerte, il y en a un qui obéit passivement, passif, en effet, jusque dans son activité, ou qui parfois résiste mollement et puis toujours cède ; un autre qui tantôt obéit et tantôt refuse et, quand il se met en frais de résistance, ne cède à aucun prix, résistant ou cédant selon son caprice et non selon certaines lois constantes, en sorte qu'on ne peut prévoir à coup sûr, même après une longue pratique, ce que l'on obtiendra de ses tentatives. Lequel des deux sujets est le rebelle ? lequel est l'obéissant ?
Sans doute, dira-t-on, c'est la matière qui obéit passivement et ne paraît résister que par suite d'obstacles inconnus qu'une cause inconnue fait disparaître, en sorte qu'elle finit toujours par céder. Sanc doute, ce qui a des caprices et qui résiste parfois obstinément, c'est la personne humaine. Eh bien, non, c'est tout le contraire. Une table ou un crayon se permet de me refuser obéissance,un homme endormi ou même éveillé m'obéit toujours. Ici, en vérité, si la table et le crayon sont élevés au-dessus de leur nature, voilà la personne humaine bien ravalée audessous de la sienne !
Mais ce sujet si ravalé va tout à l'heure se relever à nos yeux. Comme le crayon que les auteurs du livre a.niéncdiin SpirituaUstn: legrand-jugeEdmunds, le docteur G. Dexter etNat. Tamadge, ancien gou-
verneur du Wisconsin, et tant d'autres, livrent à lui-même en le jetant sur la main de papier où il se met à courir spontanément, l'esprit du sujet hypnotique s'en va voyager par le monde et revient porteur de nouvelles lointaines dont on pourra vérifier demain l'exactitude. Voilà une fière revanche, et si le crayon est devenu actif et intelligent, d'inerte qu'il était, l'homme, de semi-matériel, est devenu spirituel ou bien il a trouvé dans ses sens une hyperesthésie qui les a rendus plus rapides même que la pensée et, comme l'ange, indépendants des obstacles.
Si l'on vous demandait : « Est-ce vraiment le crayon qui court V A-t-il en lui et à lui cette activité dont il nous donne le spectacle ? » que répondriezvous ? qui oserait l'affirmer, le soutenir? Evidemment ce n'est pas dans sa nature.
Je vous demande alors : « Est-ce le sujet humain qui va, qui vient, qui voit, qui entend, qui voyage, qui traverse des obstacles infranchissables à l'homme ? Est-ce l'hyperesthésie de ses sens qui le rend ainsi présent partout, non pas à la fois, mais si rapidement ? Cette hyperesthésie qui équivaut à l'immatérialité, cet état second^ comme on l'appelle, est-il accessible à la nature humaine ? Osera-t-on bien tracer la voie hypothétique ou étager les degrés probables de cette accession et nous offrir des crises quasihystériques comme une préparation naturelle à cet état supérieur ? » Qu'on en dise donc autant du
crayon : qu'on le dise élevé par la vertu de l'opération spirite à la dignité d'être actif et intelligent .
La nature de l'être matériel, en effet, est-elle plus inaliénable que celle du composé humain ? Non, mais comme notre nature ne tombe pas entièrement sous les sens, qui empêchera un esprit prévenu de croire que les facultés sensibles et intellectuelles de l'homme puissent être étendues au-delà de leurs limites connues, certaines conditions étant données ? Et le champ de l'hypothèse s'ouvre à l'infini devant l'homme amoureux de sa propre nature et trop facilement ébloui de ce qu'il prend pour elle. Tel Narcisse, en se contemplant dans les jeux d'une eau courante, n'y voyait peut-être que le portrait flatté de son visage : « Voilà, s'écrie-t-il, jusqu'où la force humaine peut aller 1 » Il ne lui reste plus qu'à chercher le secret de sa force nouvelle, et il le trouve dans un état de faiblesse humiliante qui soumet le sujet hypnotique à un autre homme dont il devient la chose, et c'est cet autre homme qui lui a donné <îette force en lui ôtant sa liberté ! Quel marché de dupe ! et quel renversement de la logique et de toutes les notions 1
Et que reste-t-il donc. Seigneur, à la nature t
Cette pauvre nature humaine, n'est-elle pas devenue, en réalité, chez l'un le jouet, chez l'autre le vcomplice, souvent inconscient, d'une nature supé-
rieure qui fait mouvoir le sujet ainsi préparé, riche instrument muni des plus ingénieuses machines et I fabriqué par le Créateur même de l'intelligence ] angélique, plus docilement que le crayon déposé sur j la table par la main du médium spirite ?
Notez que pour pouvoir aliéner ainsi sa volonté, il faut que le sujet en ait d'abord été maître, il faut qu'il ait donné son consentement plein et entier : « Voilà pourquoi, dit Bernheim, il est souvent difficile et même impossible d'endormir les aliénés, le« mélancoliques, les hypocondriaques ; la volonté morale leur manque. »
« Si la personne que vous voulez endormir, dit le docteur Beaunis, se met à rire et tourne la chose en plaisanterie, vous pouvez cesser votre tentative, elle ne réussira pas. »
Plaisantez donc ainsi le chloroforme ou défendezlui de vous endormir !
Ainsi c'est ma volonté seule qui peut permettre à mon hyperesthésie de se développer sous l'influence de celui dont je consens à devenir l'esclave ! Jamais jusqu'ici les facultés intellectuelles ni sensibles n'étaient nées d'un acte de la volonté du possesseur. On ne peut pas sérieusement comparer cet étrange phénomène à l'influence indirecte qu'exerce dans le cours de la vie une forte volonté sur les sens ou sur l'intelligence : « Une grande âme est maîtresse (jusqu'à un certain point) du corps qu'elle anime. » Mais quand elle se rend, par un acte de volonté.
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Tcsclave d'une autre âme humaine, elle y gagnerait un accroissement subit ou plutôt une transformation de ses facultés et l'on croira que la main d'un homme vient d'enlever chez un autre homme les limites de la nature humaine, comme on déplace les 6omes d'un champ 1