‹ Où est l'étoile? [microforme]Chapitre 2 sur 5 · PS. A · texte numérisé non relu

PS. A

tions étaient mal prises, leur embuscade placée trop loin.

Descendu sur la ligne du chemin de fer, après avoir passé un pont et la maison du garde-barrière, quand je vis, le long du talus, un homme couché et qui se masquait dans l'ombre, je me dis en moimême: les voilà encore lés maudits chiens! Je rebrousse chemin, j'escalade la clôture, et j'enfile la route, scrutant chaque buisson, l'œil et l'oreille au guet. Mes gaillards étaient encore là! La situation se compliquait, car j'étais cerné, et pas moyen de me cacher. Comment faire? Il y avait bien sur la gauche une haute montagne à double étage; mais elle paraissait inabordable, et d’ailleurs j'étais à bout de forces, n'ayant pas dormi la nuit précédente et n'ayant mangé dans la journée qu'un petit pain d’un sou. Toutefois, quand il s'agit de la liberté, on trouve des forces quand on n'en a plus. Ne voyant qu'une issue, je n'hésite pas une seconde, et, en courant, je me mets à gravir la montagne, eux derrière, mais à une bonne distance.

La montagne en question, et que les gens de Pontarlier doivent bien connaître, a comme qui dirait deux étages, le sommet inaccessible, et au-dessous du sommet, se De presque en ligne, ce que j'appellerai le premier étage, espèce de plateau en pente qui s’élargit sur la droite et qui n’est abordable que par les deux extrémités, celle que j'essayais d'atteindre et l’autre, plus élevée, qui confine à des bois. Au milieu, la montagne est à pic. Il s'agissait pour moi de gagner le bois avant ceux qui me poursuivaient. Il faisait un beau clair de lune, et quand, arrivé sur le plateau, je me fus assis, n'en pouvant plus, pour reprendre haleine, je pus, à mon

aise, contempler, dans leur savante stratégie, toute la bande des agents grimpant à quatre pattes, et échelonnés en tirailleurs sur toute la longueur de la montagne. Vrai! c'était beau à voir, mais pas trop rassurant pour moi, et j'eus un moment l'idée de leur envoyer une bordée de cailloux. C'est moi qui les aurais fait descendre !

Après quelques minutes d'arrêt, mes bons amis montant toujours, je me dis en moi-même: Voyons mon garcon, du courage! Encore un coup de collier! Aussitôt dit, aussitôt fait, et me voilà de nouveau courant sur la crête, trébuchant à chaque pas, à tout instant en danger de me casser le cou. Oh! que j ‘étais fatigué! Souffl aut et suant, presque rendu, je finis cependant par atteindre le sommet, par arriver au bois. De l'autre côté, on descendait, quelquefois trop vite, mais on descendait, et puis l'espoir élait revenu, J'avais maintenant la confiance d'échapper. Enfin, après mille péripéties, trop longues à raconter, quoique toujours suivi de près, ayant pris du repos et bu largement au torrent, je revins sur Pontarlier et, à travers bois, je mw'enfonçai dans l'intérieur. Quand le jour parut, j'étais déjà loin. Bien caché dans un fourré, ayant trouvé dans les profondeurs de mes poches un morceau de biscuit, déjeuné et dîné en même temps, je m'endormis profondément, sans plus m'inquiéter de rien et de personne. Füût-on en péril de mort, il faut toujours payer à la nature le tribut qu'elle exige.

Dans le fort de la bataille, on ne sent pas toujours les blessures qu'on reçoit, même quand elles sont graves, à plus forte raison quand elles sont légères. Sans donc parler des égratignures dont je n'avais cure ni conscience, je savais, quoique trop échauffé

d’abord pour en mesurer toute la gravité, je savais avoir reçu, en dégringolant quelque part, un épouvantable accroc, une horrible blessure, dont les conséquences pour moi, eu égard aux circonstances, étant loin des médecins, pouvaient être terribles, incalculables. Ma culotte, ma belle culotte, une culotte toute neuve, s'était déchirée du haut en bas, oui, Monsieur, du haut en bas. En temps ordinaire, un pareil malheur est toujours désagréable: mais, en temps de guerre, quand on n'a pas d'autre culotte, c'est un vrai désastre. La nuit ça va encore; car la nuit, dit-on, la nuit tous les chats sont gris; mais, le jour, quand le soleil est haut sur l'horizon, présentez-vous donc dans le monde avec une culotte comme ça! Heureusement qu’en cherchent bien, chance inappréciable! je découvris dans la doublure de mon habit du fil et une aiguille. Elle était bien un peu rouillée, mon aiguille, un peu trop même; mais, toute rouillée qu'elle fût, votre serviteur aidant, elle a fait son office d'une manière très passable; et je vous assure, au reste, qu'entre une culotte mal cousue et une culotte déchirée du haut en bas, il y a une fichue différence. Le proverbe dit qu'il faut toujours avoir du papier dans ses poches; je me permettrai d'ajouter, moi, qu’il est bon d'avoir aussi une aiguille et du fil.

Mais s'il est nécessaire d’avoir une culotte, sinon intacte, du moins présentable ou à peu près, il n'est pas moins nécessaire d’avoir du pain. Car on ne va pas loin sans manger, et je compris bientôt, aux tiraillements de mon estomac, qu'il fallait, coûte que coûte, trouver de quoi manger. Le soir donc, guidé par la lumière, ayant aperçu au loin une maison isolée, je m'y reudis par un assez long détour,

et non sans avoir eu. quelques alertes, et, quoique toujours inquiet, craignant d’être trahi, je me hasardai à frapper à la porte. On me reçut d’abord assez froidement, mais peu à peu la glace se fondit, et quand j'eus exposé ma situation et dit que je donnerais cent francs à qui me conduirait en Suisse par un chemin sûr, le maître de la maison (M. Bonnet) se leva et s'offrit comme guide. Le marché conclu, ayant bien soupé et endossé une blouse, je partis avec lui et son domestique, et, trois ou quatre heures après, le samedi 14 août, j'arrivai en Suisse, canton de Neuchâtel, à une maison appelée a Corne du Cerf. Je n'en pouvais plus.

Quand ces bons messieurs ont vu que je leur avais échappé, oh alors! ils se sont mis à tomber la police, cette pauvre police! à parler de la réorganiser et de l'augmenter (ce qu'ils ont fait d’ailleurs), mais, braves gens, c'est de la moutarde après le dîner. Au reste, dormez tranquilles, car je suis seul, tout seul! N'empêche pas qu'il a suffi qu’un homme, un homme seul, se levàt, s'autorisant du nom de Dieu, pour les mettre tous en révolution, ces hardis compagnons qui, chaque jour, insultent grossièrement au nom de Dieu. En vérité, c'est à mourir de rire et le cas, où jamais, de s’écrier avec le prophète: Qui habitat in cœlis, irridebit eos !

Lettre à M. l’Abbé Constantin

(23 juillet 1886)

Mon cer Monsieur! Depuis quelques jours, sans avoir pourtant de crainte sérieuse, j'étais en défiance, et, à plusieurs reprises, j'avais rencontré sur ma route certaines figures qui ne me revenaient pas; il me semblait même parfois que j ‘étais comme l'objet d'une surveillance ; mais, jusqu'à mardi dernier, rien de trop suspect ne s'étant produit qui pût confirmer mes inquiétudes, quoique décidé à partir, :e ne croyais pas qu'il y eût encore péril en la dèmeure. Cependant j'évitais de sortir le jour, et le soir seulement, je me hasarduis à mettre le nez dehors. C'est ainsi que mardi, après être resté toute la journée à la maison, je m'étais décidé, la brunante venue, à faire ma promenade habituelle, et il était pour le moins dix heures et demie quand, à pas comptés et l'esprit parfaitement en repos, je regagnais mon domicile, et je me promettais même, je crois, de faire un bon somme cette nuit-là; mais vous savez le proverbe: l'homme propose et Dieu dispose. Au moment où je débouchais sur la route de Paris, j'aperçus tout à coup, se promenant de long en large en travers de la rue, un homme très bien mis, en chapeau à haute forme, la redingote boutonnée et serrée, qui avait l'air d'un ancien militaire et qui paraissait attendre quelqu'un. Tout de suite son allure me donna à penser que ce pouvait être un agent, et au lieu de rentrer au jardin, je filai droit devant moi, sans précipitation mais aussi sans hésitation. L'homme s'arrêta et me regarda aller, peut-

être ne me connaissait-il pas personnellement; mais quand, à la hauteur du grand séminaire, il me vit traverser la rue à pas précipités, il donna un signal, et aussitôt, de tous côtés, j'entendis d’autres signaux répondre au sien. Oh! 6h! que je me dis, faut ouvrir l'œil, et ôtant mes souliers pour ne pas faire de bruit, après avoir passé par Je ne sais combien de petites ruelles, j'enfilai un chemin qui me conduisit à Doulon. Là je commencçai à respirer.

Je ne vous raconterai pas mon voyage, qui, d’ailleurs ne présente rien d’extraordinaire. Qu'il vous suffise de savoir que le matin, après avoir marché toute la nuit, j'ai été très étonné de me trouver, si près de Nantes, à Sainte-Luce. Croyant qu'il était dangereux de rester là, je traversai la Loire, et, le soir, je crus que le mieux était de rentrer à Nantes, Je suis en ce moment caché chez le Suisse de la Cathédrale, très inquiet de savoir comment je pourrai de nouveau sortir de Nantes. Car je vois qu'il m'est impossible de rester indéfiniment où je suis.

Lettre à M. l’Abbé Constantin

(27 juillet 1886)

Mow cer Monsieur. — Le pauvre Suisse chez qui je m'étais réfugié, craignant de se compromettre et d’avoir des ennuis à cette occasion, j'ai vu qu'il était impossible pour moi de rester plus longtemps caché chez lui, et, dimanche dernier, après avoir pris d’ailleurs quelques précautions, je me suis

décidé, ne pouvant faire autrement, à brusquer les événements et à forcer le blocus. Car, malgré l'opinion contraire du père Lumineau et de sa famille, je savais, à n'en pouvoir douter, que j'étais cerné. D'étranges figures se montraient dans Saint-Pierre et, la nuit, à ce qu'il me semblait, des signaux étaient échangés tout autour de la Cathédrale. On ignorait peut-être que je fusse chez le Suisse de la Cathédrale; on devait avoir des indices que j'étais rentré à Nantes, savoir à peu près où J'étais. En tous cas, la police était sur pied et veillait. Cependant, ayant eu soin, à la sortie d'une messe, de choisir le bon moment pour partir, je ne vis d'abord rien d’extraordinaire, et je pns, mêlé à la foule, descendre par la rue du Chi.eau et arriver sans encombre ; jusque sur les quais. Il pleuvait, et je me masquais de mon mieux avec mon parapluie.

Mon intention était de prendre l'omnibus de Pirmil et de quitter la ville par les ponts; c'est par là que j'étais venu, c'est par là que je comptais partir ; mais j'en fus empêché. Au moment où j'allais déboucher sur la place du Bouffay, j'aperçus, à une certaine distance, un homme en blouse qui bousculait les passants et qui semblait avoir pour objectif de me rejoindre. Au lieu de continuer ma route en ligne droite, j'enfilai la petite ruelle qui forme arcade, et par d'autres ruelles, me sentant poursuivi, je gagnai à à grands pas l'église Sainte-Croix, où Je crus qu'il était prudent pour mot de chercher momentanément un refuge. L'église était à peu près déserte ; quelques rares fidèles priaient çà et là. À peine étais-je entré par une porte, que deux hommes entrèrent par une autre, qui n'avaient certes point l'allure de paisibles chrétiens. À voir la manière

Page 1