CHAPITRE XI
Pendant que dix heures sonnaient a Saint-Eustache, dix heures sonnaient aussi a l'église de Montmartre, et le dernier coup de la vieille horloge vibrait encore, lorsque Cornillon, tapi depuis vingt minutes au pied des buttes, se leva tout doucement et 5t un pas hors de sa cachette.
Il avait aperçu deux ombres qui s'avançaient sans bruit et qui semblaient se diriger vers l'endroit où it se tenait accroupi.
La reconnaissance fut bientôt faite de part et d'autre.
Cornillon avait reconnu de loin, malgré l'obscurité, Saint-Privat et son satellite Boiirdache.
Ceux-ci, de leur côté, avaient deviné Cornillon,- en voyant se dresser une figure qui avait l'air de sortir des entrailles de la terre.
186 OU EST ZÉKOBIE ?
Quel autre que l'agent de police aurait pu stationner en ce lieu désert par le temps qu'il faisait?
La pluie tombait à verse et le vent soufflait avec furie: une vraie bourrasque d'équinoxe. Le ciel était noir comme de l'encre, et, dans ces régions déshéritées, les réverbères, ce soir-là, ne brillaient pas plus que les étoiles.
Aussi la place était absolument déserte et ces messieurs n'avaient pas à craindre d'y être dérangés.
En un mot, il eût été difficile de rêver une nuit plus propice aux chercheurs de Irésors.
Tel itait, sans doute, l'avis deCornillon, car il entama l'entretien en disant à demi-voix :
— Fameux temps, patron I fameux temps l je l'aurais commandé chez le fournisseur de la-haut, que je ne l'aurais pas eu plus à mon idée.
— C'est possible, mais je suis mouillé jusqu'aux os, grommela Saint-Prïvat.
— Vous vous sécherez dans lu souterrain, patron. Vous ne vous figurez pas comme il fuit bon là-dedans.
— Tu y es entré?
— Oh I je n'ai pas poussé bien loin. Je ne voulais rien faire sans vous. Hais je connais déjà mon chemin. Ça ira comme sur des roulettes.
— As-tu apporté tes ustensiles?
— Ils sont à l'abri là-bas dans le couloir qui est comme» qui dirait te vestibule de la carrière. Trois pioches, trois torches:, sang compter ma lanterne et mes brûle-gueule. J'en avais ma charge, allez) je vous en réponds.
— J'ai prisaussi mes pistolets et Bourdache a les siens.
Si le Trimoulac Tient mettre le nez dans nos affaires, il trouvera à qui parler.
— Lui ! pas si sot que de courir les chemins quand il tombe des hallebardes. Il est, pour le quart d'heure, à siroter du rhum de la Jamaïque ou de la fine eau-de-vie chez la baronne, j'en mettrais ma main au feu.
— Pourvu qu'il ne soit pas là-dedans, dit Saint-Privat en montrant les buttes, c'est tout ce que je demande.
— N'ayez pas peur, patron. Je connais ses allures. 11 viendra un de ces soirs, quand il fera beau temps, mais... trop tard, monsieur le chevalier, l'oiseau sera déniché.
— Et je regretterai de n'avoir pas eu l'occasion de casser la tête à cegredin-là, grommela Bourdache.
— Faut jamais regretter de ne pas s'être mis dans le cas de passer en cour d'assises, dit philosophiquement Cornillon.
Qu'est-ce qu'il vous a fait, le particulier de la baronne ?
— Kien. Je n'aime pas les mouchards, voilà tout.
— Dites donc, camara Je, mais je suis de la maison, moi, ou plutôt nous en sommes, carie patron...
— Assez. 1 cria Saint-Privat, qui comprenait les inconvénients d'une querelle entre ses acolytes dans un pareil moment.
Nous n'avons pas de temps à perdre en bavardages. Marche devant pour nous montrer le chemin.
Cornillon obéit. Il ne Be souciait pas de batailler contre un gaillard plus solide que lui.
Le conciliabule s'était tenu à trente pas de la butte. Le trio arriva bientôt à la crevasse, non pas toutefois sans
que Saint- Privât bronchât sur les pierres et se déchirât sus ronces.
— Nous y sommes, dit Cornillon en écartant les broussailles.
— Je ne vois qu'un trou sans iasue, grommela le père de Clarisse.
— N'ayez pas peur, patron, le diable est avec nous.
— C'est possible, mais il ne nous éclaire pas . On y voit à peu près comme dans un four.
— Prenez le pan de ma lévite, patron; votre portier viendra en serre-file et moi je vais passer devant.
Dans trois minutes, nous ne serons plus à tâtons. Ma lanterne est dans le couloir, & dix pas d'ici.
Personne ne réclama contre l'ordre et la marche décrétés par l'ingénieux agent.
Son chef s'accrocha a lui, Bourdache s'accrocha à son maître, et tous trois se glissèrent par l'étroite ouverture, comme des serpents qui se coulent dans leur trou.
Trois minutes après, ainsi que Cornillon l'avait annoncé, on aperçut la lanterne allumée et posée sur le sol du corridor, s. coté des instruments de démolition.
Elle était, bien entendu, de la catégorie de celles qu'emploient les voleurs et les espions, garnie de trois côtés de plaques en fer-blanc qui interceptaient la lumière et ne la laissaient passer que par ta quatrième face, revêtue, celle-là, d'une simple vitre.
— Diable! dit Saint-Privat, nous n'y verrons guère pour travailler avec un pareil fanal.
— Patron, j'ai apporté trois torches que nous allumerons là-bas. Ceci n'est qu'un simple quinquet destiné a
noua éclairer dans le vestibule. Je crois plus prudent de ne pas lâcher d'abord la grande illumination.il n'y» personne ici, je l'espère bien, maïs enfin on ne peut pas prendre trop de précautions.
— Tu as raison ; on ne sait jamais ce qui peut arriver. Cornillon, charmé d'être approuvé par son supérieur,
procéda aussitôt à la distribution des outils.
Chacun s'arma d'une torche et d'une pioche, et l'agent, qui portait en plus la lanterne, prit la tête de la colonne.
Le chemin leur sembla long à tous trots. Ce couloir tortueux, étroit et malaisé où Lucien avait passé naguère de si mauvais instants, n'était devenu, depuis le 2 juillet, ni plus large, ni plus facile.
Ils buttèrent plus d'une fois contre les inégalités du sol, il se cognèrent souvent la tête contre la voûte qui, par endroits, t'abaissait brusquement; ils s' ecorc lièrent les mains aux aspérités des parois, mais ilsne se découragèrent point.
Cornillon, la clarté de son fanal tournée vers ceux qui le suivaient, cheminait d'un pas lent, mais régulier, et Saint- Privât marchait sur ses traces avec une précision mathématique, le cou tendu, l'oreille au guet, le nez au vent.
Ou aurait dit qu'il flairait déjà le testament.
Bourdache, qui n'avait pas grand' chose à gagner en cette aventure, était le moins ardent des trois.
Bientôt le vestibule de la caverne s'élargit sensiblement et, tout à coup, le chef de file s'arrêta court.
— Qu'y-a t-ilHui demanda son maître avec anxiété.
— J'aperçois une lueur, murmura Cornillon.
— Sacrebleu 1 nous arrivons trop tard h la distributi grommela Bourdache.
— Que faire 7 reprit l'agent.
— Sortir d'ici, et vivement, dit le portier de la me d'Enfer.
— Non ! s'écria Saint-Privat, je ne lâcherai pas la partie pour si peu. Peux-tu avancer encore sans que ceux qui sont là voient la lanterne ?
— Ça, patron, c'est facile.
— Eh bien ! marche.
Ils firent encore dix pas et ils débouchèrent enfin dans la carrière, où les attendait un spectacle sur lequel ils ne comptaient pas du tout.
Au delà d'une épaisse zone d'ombre, au fond de cet immense souterrain, rayonnait l'éclatante clarté de quatre torches de poix-résine fichées en terre.
Ce foyer lumineux éclairait trois piliers de plâtre presque entièrement démolis, et un quatrième contre lequel deux hommes armés de pics s'escrimaient avec ardeur.
Les coups résonnaient, sourdement répétés par les échos de la carrière, et les flammes des torches jetaient des reflets étranges sur les voûtes.
La scène avait un aspect fantastique et bien digne de l'admiration d'un coloriste, mais Saint-Privat n'était pas d'humeur à en apprécier le côté pittoresque.
— Us y Eont, murmura-t-il.
— C'est le chevalier ou je veux que le tonnerre m'écrase, souffla Cornillon.
— Et l'autre vous a une carrure à nous assommer tous trois d'un coup de pioche, grommela Bourdache.
11 y eut un court moment de stuptsur, puis Saint-Privat reprit,, en faisant mine de s'arracher les cheveux :
— Tout est perdu I pauvre Clarisse! c'est sa dot que ces bandits me volent.
— Voilà ce que c'est que de se fier à des mouches de police, ajouta Bourdache.
— Patron, rien n'est perdu. J'ai une idée, dit Cornillon.
— Une idée?répéta Saint-Privat, d'un air ahuri.
— Mon idée, c'est que ces gens-là travaillent pour nous.
— Es-tu fou ?
■ — Non, patron. Vous ne comprenez donc pas que nous aurions eu bien de la peine à trouver le pilier où il faut creuser et qu'ils l'ont trouvé pour nous ?
— Ils ne lotit pas trouvé du premier coup, dit entre ses dents Bourdache, car ils en ont ébréché une demidouzaine avant d'arriver au bon.
— Eh bien ? demanda le père de Clarisse.
— Eh bien, répondit l'agent, qui nous empêche de les laisser finir leur besogne et de nous glisser tout doucement le long des murs pendant ce temps-là ? Ils ne verront pas ma lanterne: je lu tiendrai derrière mon dos. Nous arriverons, sans qu'ils nous voient, à nous cacher à l'abri des piliers écornés, à vingt ou vingt cinq pas de mes drôles... à bonne portée... et alors...
— Alors ?
— Alors, patron, nous leur envoyons en même temps trois coups de pistolet ; nous les abattons comme on abat les lupins à l'affût, et nous sautons sur le testament.
— Cor ni lion, dit Saint- Privât avec effusion, je n'oublierai jamais que sans toi le million m'échappait.
— Alors, vous trouvez mon idée bonne ?
— Excellente, mon ami, mon sauveur !
— C'est bon. Laissez-moi faire alors.
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OU EST ZENOBIE ï