‹ Où est Zénobie?Chapitre 3 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

.1 Madame, Madame la baronne de Sainte- Gauburge, 16, rue de la Grange- Batelière,

à Para.

■ Périgueux, le 5 août 1815.

< Ha bonne Zoé,

■ J'ai eu, avant de partir, la faiblesse de te promettre

de t'écrira et j'ai aujourd'hui la faiblesse plus grande

encore de tenir ma promesse. Je ne sais rien refuser

■aux femmes. Monseigneur le duc d'Otrante, notre illustre

patron, me l'a reproché souvent. Hais d'abord, ta n'es

pas une femme comme une autre, puisque tu travailles

dans la même partie que moi ; ensuite, tu es personnelle-

. nient intéressée an succès de l'expédition que j'ai entre

prise, puisque tu dois m'aider à croquer l'héritage de mon cher oncle, quand je serai parvenu à me le faire délivrer ; enfin, te l'avouerai-je, moi qui ne suis pas bavard de mon naturel, j'éprouve le besoin de te raconter mes aventures de voyage. Elles t'amuseront et, d'ailleurs, tu pourras peut-être me fournir plus tard certains renseignement» qui s'y rattachent.

« Donc, sans autre préambule, je commence par le commencement.

«Tu sais que, mardi soir, muni d'un passeport au nom de Jean Gardilan, agent de remonte, d'une lettre de recommandation de Fouché pour les autorités civiles et militaires, et d'un tendre baiser de ma Zoé, je montai dans le coupé de la diligence de Périgueux. Nous étions au complet, mais j'avais la première place, le coin de droite. L'autre était occupé par un respectable vieillard, confortablement vêtu et porteur de lunettes d'or. Au milieu, il y avait un gros homme d'une quarantaine d'années, rond comme une pomme et jovial comme un pinson .

■ Je les dévisage tous les Jeux, sans avoir l'air et sans arrière-pensée. Histoire d'entretenir mon coup d'oeil. Le gros homme, joufflu et rougeaud, ne pouvait pas être autre chose qu'un commis voyageur ou un négociant, comme il prit, du reste, la peine de me l'apprendre avant de passer la barrière. Il me dit qu'il était marchand de truffes et qu'il allait en Périgord pour traiter d'avance avec les paysans l'achat d'une forte partie de ces intéressants tubercules livrables en décembre prochain. Et, entre parenthèse, c'est dommage que ce ne soit pus la saison, car je sais,

■OU EST ZÉNOBIE î 73

belle amie, que tu ne les méprises pas, et je t'en aurais certainement rapporté quelques livres.

■ Je vis tout de suite que mon voisin ne mentait pas et qu'il y avait d'autant moins à se défier de lui, qu'il est sourd comme une pioche. Il parle beaucoup, mais il entend fort peu. Quant au respectable vieillard du coin de gauche, ce n'était pas précisément la même chose. Il avait beau prendre un air bonasse, son nez m'inquiétait. C'était un nez de chantre, gros et rond du bout, un Dez qui paraissait innocent à première vue, mais qui me faisait l'effet de devoir s'étendre et se rétrécir à volonté, comme on morceaudegommeelastique.il me semblait que je l'avais vu aquilin, ce nez-la. Où? C'est ce que je ne pouvais pas me rappeler. Je médis: nous étudierons cela demain au jour, et je m'endormis. Il est superflu d'ajouter que je rêvai de toi.

« Le lendemain au déjeuner, à Orléans, pour faire causer mes deux compagnons, je déployai mon amabilité des grands jours, et j'ose me flatter que j'obtins un certain succès. Le voyageur pour les truffes semblait m'apprécier tout particulièrement, quoique son infirmité l'obligeât te plus souvent à rire de confiance, et entre le dessert et le café, il me jurait une éternelle amitié. Le bonhomme aux lunettes d'or se montra plus réservé. Cependant, il ne fit point difficulté d'apprendre à l'estimable société qu'il al- * lait à Périgueux pour presser le jugement d'un procès, et qu'il était rentier, domicilié au Marais.

« Pendant qu'il défil&iL ainsi son chapelet, je l'examinais et, plus j'étudiais cette tête-là, plus je me persuadais qu'elle n'était pas naturelle. 11 s'était rapetissé le front

71 OU EST ZÉXOBIE ?

avec une vilaine perruque rousse et puis il y avait les coquines de lunettes d'or, avec des verres Épais comme des loupes. Je me disais : si je pouvais voir ses jeux à nu, je serais fixé tout de suite. Et ça me trottait si bien par la tête, que je me suis décidé à recourir aux grands moyens.

« Le conducteur crie : « Messieurs les voyageurs, en voiture ! » Oa sort de table à la hâte, on se bouscule, et, ma foi ! en passant le seuil, je me trouve de front avec le digne vieillard et en faisant tournoyer mon lorgnon au bout de son ruban, — un coup que j'ai inventé à Londres, — j'accroche les lunettes et je les envoie à trois pas. L'homme se lance en avant, saute dessus et les ramasse vivement. Premier indice. Un myope serait resté là comme un terme. Mais avant qu'il les eût chaussées de nouveau sur son nez, je savais tout. Ses yeux avaient rencontré les miens. 11 ne m'en fallait pas davantage pour le reconnaître.

« Devine un peu qui c'était. Je te le donne en cent, je le le donne en mille, ou plutôt je vais te le dire pour l'éviter la peine de chercher. C'était le drôle habillé en vieux troupier qui s'est permis une fois, voilà environ trois semaines, de me filer depuis la rue Jean-Jacques- Rousseau jusqu'au Palais-Royal. Je t'ai raconté ça. Tu sais, le jour où j'étais allé à la poste restante avec Zulma, ton ancienne femme de chambre, qui me rend parfois de ces petits services. Ne sois pas jalouse, c'était pour l'héritage. Oui, ma tendre Zoé, ce vieux sapajou en besicles et le taux grognard qui m'a échappé dans les Tuileries ne font qu'un. Jamais je n'ai plus regretté qu'on ne l'ait pas assommé sous le balcon du château.

• Ce qu'il y avait de grave dans celte rencontre, jen'ai

OU EST ZÉNOB1E ? 75

pas besoin de l'expliquer à une fine mouche comme toi, baronne de mon cœur. Un drôle qui se permet de monter la garde devant le bureau restant et de partir vingt jours après pour Périgueux doit êlre en quête de la Zénobie Capitaine à moi signalée par l'homme d'affaires de mon oncle. Tu vas me dire, Sainte-Gauburge adorée, que c'est de ma part une pure conjecture. Non, non, j'ai un ilair qui ne me trompe jamais et j'en aurai bientôt la preuve.

« Je me hâte de te rassurer. Quoiqu'il m'ait vu de près ie matin où je l'ai filé h mon tour après avoir été filé par lui, le gredin ne m'avait pas reconnu, j'en étais sûr. Il est vrai que pour ce voyage je m'étais surpassé moi-même ■dans la confection d'une tête.Cheveux noirs et plats comme ceux de l'ogre de Corse, moustaches couleur de jais et taillées en brosse, teint bronzé, tenue jeune garde. Si Ney ou Labédoyère me rencontraient, ils me tendraient la main à première vue. A propos de Labédoyère, on fait courir ici le bruit qu'il vient d'être arrêté a Paris. Je n'en serais pas trop fâché, ça simplifierait ma besogne politique et j'aurais plus de temps à donner à mon affaire de succession, qui m'intéresse un peu plus que celles de S. M. Louis XVIII. Ne va pas répéter à Fouclié ce que je t'écris Jà.

■ Pour revenir à mon chenapan, tout en me demandant par quel hasard il se trouvait fourré dans mon jeu, je pensais à lui jouer un tour et j'ai bien cru que j'allais me débarrasser de lui hier matin ; nous avions passé Limoges et nous montions une côte qui n'en finit pas. Tous les voyageurs étaient descendus et le serpent à lu-

Cooyk'

T6 OU EST ZÉNOBIE î

nettes s'était fort attardé. Au haut de la côte, au moment de remonter en voiture, j'affirme .à mon ami le marchand de truffes et au conducteur que le troisième occupant du coupé a pris les devants et qtie nous le rattraperons à la cote suivante. On roule , et , bien entendu, on ne rejoint pas le particulier, qui était reslé en arrière. Je riais sous cape et je me disais : toi, mon bonhomme, je serai à Périguenx quand tu pataugeras encore dans les faubourgs de Limoges. D'autant plus qu'au relais suivant, le conducteur avait déclaré que c'était tant pis pour le monsieur et qu'il ne s'amuserait pas à l'attendre. Ah 1 bien oui I il nous a rattrapés à quelques lieues de là, à un endroit que l'on appelle la Coquille. II avait trouvé moyen de louer à un paysan une carriole attelée d'un de ces petits chevaux de pays qui vont comme des enragés. Décidément, il est très fort, le mâtin. Qu'en dis-tu, baronne?

« Moi, ça m'a tellement abasourdi, que je n'ai plus voulu rien essayer jusqu'à la fin du voyage. J'ai employé mon temps à causer avec le marchand de truffes ' qui, lui, est tout à fait exempt de malice, et aussi à changer mes batteries. 11 est évident que le porte-besicles est plus dangereux que je ne l'avais cru d'abord. On ne m'otera pas de l'idée qu'il est de la maison, quoi que je ne me souvienne pas de l'y avoir jamais vu. Usent la mouche à trente pas. J'en suis à me demander si notre Excellence du quai Malaquais ne m'aurait pas détaché ce particulier^ à seule fin de me surveiller dans l'accomplissement de ma mission. C'est assez son genre, à ce cher duc.

€ Au surplus, je vais bientôt savoir à quoi m'en tenir,

car je compte me présenter demain chez M. le préfet pour lui exhiber me; pouvoirs, lui demander aide et protection et,en même temps, tuï signaler un voyageur suspectarrivé par le même coche que moi. J'aurai bien du malheur si je ne parviens pas à faire coffrer ce douz vieillard, ou tout au moins à le faire réexpédier sur Paris comme agent de l'usurpateur.

■ Du reste, nous sommes descendus tous les trois, moi, lui et le truffier, à l'hôtel Plumejuult et nous avons dîné côte à côte à table d'hôte. Je tiens à ne pas le perdre de vue jusqu'à ce que je puisse l'envoyer en lieu sûr. 11 est plein de confiance, à ce" que je crois, et il honore volontiers de sa conversation le. marchand de tubercules, qui, les trois quarte du temps, lui répond tout de travers, mats qui est, d'ailleurs, une excellente créature.

* Je croîs que je ne goûterai pas beaucoup, loin de toi, les charmes de ce pays, où j'ai cependant vu le jour, mais il y a si longtemps et j'ai tant couru depuis ma naissance, que ma fibre est un peu endurcie. Du reste, la ville n'est pas belle et je t'assure que je n'ai pas regardé les femmes. Mais 'quelle cuisine, baronne I quelle cuisine ! c'est à se mettre à genoux pour la manger. Faute de truffes qui ne feront leur apparition que dans trois mois, on nous a servi tantôt un plat de champignons que j'ai arrosé d'un certain vin des coteaux de Bergerac... il faudra que j'avise à t'en faire expédier une pièce ou deux, de ce joli vinlà.

h En attendant, belle Zoé, je mets à vos pieds divins le cœur d'un agent de remonte qui songe beaucoup plus à vos attraits qu'à acheter des chevaux, et qui ne souhaite

; ,GoogIc

OU EST ZÉNOB1E ?

rien tant que de vous rapporter la Toison d'Or. Elle est dans la poche d'une cantinière que j'apprivoiserai, je l'espère. Jason est bien venu à bout du dragon des Hespérides. Une fois que je lui aurai soutiré, pour le jeter au feu, le testament qui me déshérite, le reste ira tout seul, car elle doit apporter aussi l'acte de décès de mon oncle, ol je n'aurai plus qu'à me faire envoyer en possession par le tribunal.

h Deux millions, baronne I sens-tu toute l'éloquence de ce chiffre etsupputes-tu combien il renferme de parties fines au Rocher de Cancale ! Moi, il me semble que j'y suis déjà. A bientôt de mes nouvelles. Je t'embrasse et je reste ton

« Maxime Tmmoulac. ■

A Madame, Madame Julie Boutard,

93, rue d'Enfer,

à Paris.

«Périgticux, le S août 1815. ■ « Ma chère Julie, « Que le diable emporte la sotte péronnelle qui s'est amusée l'autre jour à jeter des pierres dans mon jardin I Sans elle, notre héritier serait encore sous la garde et je serais tranquille au moins de ce côté-là, tandis que maintenant, je ne vois partout que des tribulations en perspective. Ce début doit t'indiquer suffisamment que mon voyage ne s'est pas effectué sans incidents, quoique je

OU EST ZÉXOB1E ? 79

sois arrivé sain el sauf à destination. Je me liate d'ujouter que rien n'est perdu, ni même compromis. Seulement, il y a peut-élre quelqu'un qui voit dans mon jeu. Je suis parti un jour trop tard.

« Ecoute un peu ce qui est arrivé. J'avais, comme tu sais, retenu une place dcns le coupé. Nous étions au complet. J avais donc avec moi deux autres voyageurs. Je commence naturellement par les examiner . Croîrais-tu que, pour le premier que je dévisage, je tombe sur une figure a moi connue, celle d'un bourgeois à côté de qui je me suis trouvé deux fois avec Cornillon au café des Bourdonnais. Je me serais bien.passé de cette rencontre, mais cet homme est affligé d'une surdité presque complète et d'une très grande faiblesse d'esprit. 11 est d'autant moins à craindre que, lorsqu'il m'a vu au café, j'étais déguisé en grognard et qu'il ne pouvait pas me reconnaître avec ma tête d'avoué, cravate blanche et lunettes d'or. Mais voilà où l'aventure se complique.

■ Mon autre compagnon de route était un escogriffe a moustaches cirées dont la mine ne me disait rien qui vaille, brun comme un Italien, avec un œil faux en diable. A peine installé dans mon coin, je me mets à faire semblant de dormir pour pouvoir l'observer tout à mon aise, mais chaque fois que, par-dessus la léte de mon voisin, je lui lançais un regard à paupières en tr' ou vertes, je rencontrais ce coquin d'œil obstinément fixé sur moi. Le drôle m'épiait. C'était clair. Pourquoi? Voilà ce que je ne devinais pas encore.

» Le lendemain, à Orléans, nous sortions de déjeuner à la table d'hôte. Mon particulier s'arrange pour passer

D, f ,taM=ïGoogIe

en même temps que moi la porte de la salle à manger, et de la façon la plus innocente du monde, me fait sauter mes lunettes, aprèj quoi il se confond en excuses. Finaud, va I J'avais compris et je m'étais bien juré que j'arriverais a mettre un nom sur la face de ce sacripant-là. 11 me semblait bien que je l'avais rencontrée quelque part, cette facepatibulaire,maisjene me rappelais pas où Enfin, dans l'après-midi, il faisait une clialeur étouffante et il s'est endormi dans son coin. Le soleil donnait en plein sur lui et lui dorait les joues. Qu'est-ce que je vois ? un signe au beau milieu delà joue droite, un signe garni de poils blonds tirant sur le rouge. C'a été un trait de lumière. J'examine le teint, que je n'avais pas encore vu si bien éclairé. Un teint de blond, ma chère, avec des milliers de petites taches de rousseur imperceptibles. Alors, tout justement, il ouvre les yeux.. Des yeux de blond coloré, des yeux grîs tirant sur le vert. Et avec ça des cheveux, des sourcils et des moustaches couleur aile de corbeau. A d'autres, mon bonhomme ! »

« J'étais sûr maintenant que le gueux s'était fait une tête. J'avais une base. H s'agissait de reconstruire l'individu tel qu'il devait être au naturel et tel que j'avais dû le voir ailleurs. Ce n'était, parbleu ! pas facile, et cependant j'y suis parvenu. Décidément, ma bonne Julie, je crois que je ne me suis pas encore trop rouillé depuis le temps où, vers la fin de nivôse an IX, j'eus le bonheur de découvrir tes accointances avec un de ces messieurs de la machine infernale, et le bonheur encore beaucoup plus grand de te tirer d'affaire.

« Je t'entends d'ici t'écricr: mais qui est-ce ? Te sou-

viens-tu que mardi, avant de m'en aller aux Messageries, en te racontant pour la première fois toute l'histoire de ce testament qui servira à doter Clarisse, je t'ai parlé d'un quidam rencontré par moi dans la cour de l'hôtel des postes, où il avait amené une donzelle afin de se faire délivrer les lettres adressées à Zénohie Capitaine? Oui, n'est-ce pas ? Et tu n'as pas oublié non plus que cet individu, filé d'abord par moi, se mit a me filer à son tour et faillit me faire assommer dans le jardin des Tuileries, Eh bien 1 c'est avec lui que je viens de voyager de Paris à Périgueux.

« C'est inouï, diras-tu, c'est impossible. Tout ce que tu voudras, mais cela est. Je l'ai reconnu a sa manière déplier les jarrets en marchant, — un tic qu'il a contracté en cherchant à diminuer sa taille quand il se trouve trop grand pour le personnage qu'il fait. Maintenant, je n'ai plus l'ombre d'un doute. C'est l'homme de la rue Jean-Jacques-Roucseau.

■ La rencontre est au moins étrange, lu en conviendras. Cornillon affirme que le gredin est de la haute police politique et fort avant dans les bonnes grâces de Fou • ché. Cependant, il n'a pu me fournir sur lui aucun renseignement précis, mais il ne se trompe pas, j'en suis convaincu. Le voyage d'un agent dans le Midi s'expliquerait fort bien en ce moment et rien ne démontre que celui-ci se rende dans la Dordogne à seule fin de mettre le nez dans mes affaires. Mais, voilà où mon raisonnement s'embrouille. Pourquoi cherchait-il, il y a quinze jours, à s'approprier indûment la correspondance de la cantinière Ml y aurait bien une façon d'accorder les deux sup - 11 5.

OU EST ZÉNOB1E î

positions. Si, par exemple, Fouché, qui ne doit pas me vouloir beaucoup de bien, m'avait mis en surveillance ' comme dépositaire de secrets d'État... depuis que j'ai donné ma démission, je dois être suspect à tous ceux qui savent que j'ai dirigé le cabinet noir. It se pourrait donc qu'on eût mis à mes trousses quelqu'un de la maison, sans que la succession Lacaussade y fût pour rien. Et encore cela n'expliquerait pas du tout comment ils savent le nom de Zénobio Capitaine.

« Aulre question. Cette mouche endiablée m'a-t-elle reconnu pour m'avoir pourchassé depuis le Palais-Royal jusqu'aux Tuileries? Je crois pouvoir affirmer que non. Il faudrait un autre coup d'œil que celui de ces petits messieurs d'à présent pour dépister un vieux routier comme moi, et celui-ci n'y aura vu que du feu. Il a eu beau m'enlever mes lunettes, il n'aura pas reconnu les yeux du vieux troupier gris pommelé de l'hôtel des postes. C'est qu'aussi, moi, je ne fais point de ces pas de clerc, comme de choisir une perruque en contradiction avec mon teint et mes prunelles.

« Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'après ses essais de moucharderie au début du voyage, le drôle s'est tenu tranquille et s'est même montré plein d'égards pour moi. Je me suis donné pour un petit rentier du Marais et j'ai dit que j'allais à Périgueux peur solliciter un procès. Je porte le nom de Bonnin, qui figure sur mon passeport. Il a avalé tout cela doux comme miel. Il m'a raconté, de son côté, qu'il voyageait pour la remonte de la maison du roi» et, entre nous, ce n'est pas très-fort ce qu'il a inventé là. Du reste, tout disposé & m'étre agréable. Ainsi, aux

environs do Limoges, il m'est arrivé bêlement de m 'attarder en montant une côte et la diligence est partie sans moi. Heureusement que j'ai eu la chance de la rattraper en louant la carriole d'un paysan. Le conducteur s'était figuré que j'étais en avant, M. Gardilan, — il se fait appeler Gardilan, mon espion, — M. Gardilan donc lui a vivement reproché sa négligence, et m'a félicité non moins vivement de ne pas être resté en route.

a Était-il de bonne foi ? Je ne me prononce pas encore et je me propose de le serrer de près dons cette bonne ville où nous sommes débarqués ce matin,. Nous logeons au même hôtel et je serai à même d'observer toutes ses démarches.

« Quelqu'un de qui je suis absolument sûr, par exemple, c'est le bourgeois du café des Bourdonnais. Ce brave imbécile fait le commerce des truffes et parait connaître fort bien ce pays-ci. Il est jaseur, vantard et indiscret ; de plus, comme je te l'ai déjà dît, il est sourd. C'est uno excellente recrue et je compte bien tirer de lui plus d'un renseignement utile.

« Maintenant, ma bonne Julie, je n'ai plus qu'à mettre la main à la pâte, c'est-à-dire à me lancer sur la piste de Zénobie, avec prudence toutefois, car le terrain est brûlant. J'ai déjà dressé mes batteries et je tais à qui demander les premières informations, mais je crois sage de m'assurer d'abord que le sieur Gardilan n'est point venu dans ce pays-ci pour me tracasser. Dans une affaire comme celle que je poursuis, il ne faut rien livrer au hasard.

« Cependant, j'estime que huit jours me suffiront pour en venir à mes fins et je n'ai pas besoin de te dire qu'ans-

silôt muni du testament, je partirai pour Paris sans perdre une heure. D'ici à cet heureux instant, j'aurai soin de te tenir au courant de ce qui se passe, car j'ai en toi, ma bonne Julie, une confiance absolue, quoi que tu en dises. Et la preuve, c'est que je t'ai laissé le gouvernement de Clarisse.

« En ce qui concerne cette chère enfant, je ne puis que tf répéter les instructions que je t'ai données le jour de • mon départ. Calme la en lui laissant croire que le jeune homme reviendra en même temps que moi et que notre absence à tous les deux n'a pour but que de préparer un mariage qui lui tient fort au cœur.

« Avec le dehors, tu sais ce que lu as à faire ; notre héritier m'a juré que je ne serais pas inquiété pirson Tait et il tiendra sa parole, je n'en doute pas. Mais enfin, si, par hasard, quelqu'un s'avisait de se présenter chez nous pour demander des renseignements ou pour voir ce qui s'y passe, Bourdache a la consigne : porte close pour tout le monde. Veille a ce qu'il l'observe. Au cas où, par impossible, les choses iraient plus loin, c'est-à-dire s il y avait enquête par une autorité quelconque, tu dois répondre invariablement que je suis en voyage et que tu n'es point initiée è mes affaires. Je te promets, d'ailleurs, qu'on n'en viendra pas là. Le jeune homme est aussi intéressé que moi, si ce n'est davantage, à ce qu'on ne fasse pas de bruit à propos de ses aventures.

h Pour terminer, ma chère Julie, je n'ai plus qu'à te renouveler l'assurance de mes sentiments inaltérables et celle de mes intentions b ton égard, lesquelles tu connais bien. 11 y a sis mille livres de rente pour toi dans le tes-

OU EST ZÉNOniK î 85

tamentdu colonel. Fais doic des vœux pour que je le r a p por te prompteme nt.

« A toi pour la vie,

î LucBoNHlN. *

« P. S. Surtout, pas un mot à Clarisse.

A Monsieur Monsieur Guillaume Frottis, Caissiir chez monsieur Mâchefer, Négociant,

9, rue Montmarti e, à Paris.

t Périgaem, le 3 août IBIS.

« Mon cher Lucien,

• Le père Frantz, mon caissier, te remettra fidèlement celte lettre, que je me suis bien gardé d'adresser à ton nom, la poste ne m'inspirant aucune confiance.

■ Je t'écris presque au débotté, étant arrivé ce matin dans ta ville natale, après un voyage interminable et semé d'épisodes inattendus. Je me ha'e d'ajouter que tout va bien jusqu'à présent et que la chance me semble tourner en notre faveur dans la partie que je joue pour ton compte.

« Tu sais qu'étant allé un peu tard retenir ma place, je n'avais pu avoir que celle du milieu dans le coupé. J'arrive au bureau à l'heure dite. On appelle les voyageurs. Numéro un du coupé, H. Gardilan. Numéro deux, H. Bonnin.

Ici, première surprise de ton vieux camarade. Comme bien tu penses, je regarde le Bonnin en question ; je me rappelais le nom que tu m'avais dit le matin. C'était bien ça. C'était bien le faux grognard du café des Bourdonnais. Je l'ai reconnu du premier coup, quoiqu'il fût cravaté de blanc et orné de lunettes d'or, la tenue qu'il portait probablement quand il t'hébergeait dans son domicile de la rue d'Enfer.

» Inutile de te dire que ça m'a fait un certain effet de rencontrer ià ton concurrent, ou plutôt ton ennemi. Mais j'ai été content de moi. Je n'ai pas bronché et il ne s'est pas douté le moins du monde que, sous son nouveau costume, j'avais dépisté le troupier apocryphe de l'autre jour. Lui, m'a parfaitement reconnu, quoiqu'il n'en ait pas fait semblant. Ah 1 il possède aussi un assez beau sang-froid I

« Je savais qu'il allait m'observer et je me suis réglé en conséquence. J'ai dit qui j'étais, j'ai parlé démon commerce, raconté que j'allais à Périgueux pour accaparer les truffes de l'hiver prochain, et surtout je n'ai pas oublié de faire le sourd. Si j'avais eu l'imprudence d'entendre sans faire répéter chaque mot, il se serait défié. Mais pas si béte ! Sourd il m'avait connu au café, sourd il m'a rétrouvé dans la diligence de Périgueux. Au troisième relais, nous étions déjà les meilleurs amis du monde.

m Cela n'empêchait pas que sa présence me préoccupait très-fort. Je me disais : nous allons débarquer à Périgueux en môme temps et pour courir le même lièvre. Mais, au bout du compte, je n'en étais pas trop fâché. J'allais pouvoir surveiller de près le Bonnia et j'avais

; ,GoogIc

l'avantage sur lui, puisqu'il ne se doutait pas que je lisais dans son jeu.

< Te voilà enchanté. Attends, ce n'est pas fini. Ça ne fait môme que commencer. L'autre voyageur du coupé, le numéro un, qu'on avait appelé M. Gardilan, était un grand flandrin d'assez bonne mine, bien rasé, bien astiqué et bien couvert. A première vue, il ne m'avait pas inspiré grande sympathie, mais je n'avais pas le moindre soupçon. Voilà- t-il pas que je m'aperçois qu'il regardait l'autre en dessous et d'un certain air. Je connais ces airs-là. On les prend chez Fouclié. Ça me donne à réfléchir. Dix minutes après, je saiBis au vol un coup d'œil de l'autre, du Bonnin, un coup d'œil lancé par-dessus ses lunettes. J'étais placé entre les deux. G'était commode pour observer. Avant que la nuit fût venue, j'étais sûr de mon affaire. Mes deux particuliers s'espionnaient réciproquement.

* Te dire les tours qu'ils se sont joués pendant tout le voyage, ça n'en finirait pas. G'était principalement, il faut le dire, le jeune qui molestait le vieux. M.Bonnin se bornait à poser des questions insidieuses à Gardilan, tandis que celui-ci ne savait quoi inventer pour être très-désagréable à ton vendeur de testament. Entre autres plaisanteries, il a persuadé au conducteur que ce respectable vieillard avait pris les devants à pied, lorsque, tout au contraire, il était resté en arrière, il espérait évidemment qu'on allait le planter là au milieu des champs, et peu s'en est fallu que ça n'arrivât, car la diligence a bien lait cinq à six lieues sans lui, et elle ne serait certainement pas revenue le chercher. Je t'avouerai môme que je n'étais pas trop fâché d'un incident qui me délivrait momenta-

nément d'un compétiteur dangereux. Mais le sieur Bonnin est d'un naturel tenace. Il a trouvé je ne sais où un cheval et une voiture, et il nous a rattrapés au second reluis.

« Tu vois, cher ami, que j'ai voyagé en bonne compagnie et que je ne me suis pas ennuyé pendant le trajet. J'avais de quoi m'occuper, je t'assure, en étudiant mes deux compagnons de route. Pour ton hôte de la rue d'Enfer, nous savons ce qu'il va faire en Périgord, et je ne suis nullement fâché de l'avoir rencontré, car c'est la preuve que mes conjectures étaient justes. Bonnin va chercher comme moi le testament de ton oncle, ce n'est pas douteux. Il va le chercher dans le pays où se trouve Zénobie Capitaine. Donc, j'avais deviné, c'est à la cantiiiièru qu'il en veut, c'est la cantinière qui a ton héritage dans sa poche.

* En ce qui concerne Bonnin, voilà qui est Lien, je suis fixé. Mais l'autre? Ce personnage énigmatique m'inquiète. Il dit qu'il voyage pour la remonte de la maison du roi. Ce n'est pas une profession, cela. Et puis, pourquoi moucharde-t-il le vieux? Je ne peux pas supposer qu'il coure aussi après le testament du colonel. Alors, que vient-il faire à Périgueux? Je me suis très-bien aperçu qu'il cherchait à me tirer les vers du nez, en me faisant parler sur le pays des truffes et sur ses habitants. J'ai même remarqué qu'il me demandait volontiers ces renseignements quand nous causions en tête-ù-tête. Il est vrai que, de son côté, ton hôte s'informait des mêmes choses et choisissait pour me les demander le moment où l'autre n'y était pas.

• Hé! hé! s'ils pouvaient s'enlre-détruire, ce serait charmant et ça simplifierait beaucoup ma besogne. En tout cas, je me suis arrangé pour me mettre dans leurs bonnes grâces et pour y rester/Je fais le sourd avec acharnement et je tes force' à s'égosiller quand ils me parlent, ce qui me réjouit considérablement. Hais je fais aussi la bêle, et j'ai réussi à leur persuader que j'étais le plus stupide de tous les marchands de comestibles de France et de Navarre. De cette haute opinion que j'ai su leur donner de mon esprit, il résultera sans aucun doute qu'ils ne se défieront pas de moi, et jo ne désespère nullement de devenir un peu plus tard leur confident, ce qui ne serait pas médiocrement avantageux pour nous.

* Je dis un peu plus tard, parce qu'il me paraît que mes deux nouvelles connaissances vont passer ici quelque temps. Bonn In dit qu'il a un procès pendant devant le tribunal de l'endroit et qu'il ne décampera d'ici qu'après l'avoir fait juger. Gardilan assure que le Périgord produit une race de chevaux créée tout exprès pour remonter la maison du roi et que ses achats l'y retiendront pcut-êlre une quinzaine. La cuisine du pays lui plaît, d'ailleurs, il ne le cache pas, et je le crois porté sur sa bouche. Il faudra qu'une fois j'essaye de le griser pour le faire parler. En attendant je leur ai déclaré à tous les deux que mon séjour ici serait assez long.

« Voilà, mon cher Lucien, à quel point nous en sommes. Je loge avec les deux particuliers en question chez le meilleur aubergiste de l'endroit, et j'aurai bientôt fait de tirer de lui des renseignements sur Zénobie, car il connaît

tout le monde à dix lieues à la ronde. Celle ville est pleine de joyeux compagnons qui viennent y faire bonne chère el on s'y amuse trop pour que les gens y soient bien discrets. D'ici à vingt-quatre heures, j'aurai certainement appris bien dés choses.

■ Nous sommes sûrs, d'ailleurs, que le tieur Bonnin opérera sous mes yeux, car je m'arrangerai pour le surveiller de près. C'est un grand point, attendu que je saurai aussi bien que lui dénicher la cantinière, et qu'entre nous deux elle ne ba'ancera't certainement pas, si nous devions par hasard lui faire la cour en même temps.

« Je n'ai pas besoin de te dire que tu recevras fréquemment de mes nouvelles et que je te tiendrai au courant de tous les incidents qui surviendront. En somme, je suis content de mon entrée en campagne. L'ennemi est arrivé aussitôt que nous sur le terrain, mais nous sommes mieux armés que lui pour faire la 'conquête du testament,

« Bonnin n'a à montrer à Zênobie qu'une figure de coquin et peut-être quelques billets de banque. Moi, j'ai la médaille qu'elle t'a donnée avec la croix qu'elle y a faite de sa propre main. Elle reconnaîtra bien tout cela, que diable! et elle écoutera de préférence Timoléon Mâchefer, dont la figure, je m'en flatte, respire l'honnêteté la plus parfaite et lui inspirera à première vue une confiance absolue. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Pour séduire la cantinière, il faut d'abord la trouver et c'est pourquoi je te quitte. Je vais à la cuisine bavarder un peu avec le maître d'hôtel qui a, comme je lel'ai déjà dit, la langue bien pendue.

Cooyk'

OU EST ZÉNOBIE ? 9t

« Je présume que tu ne t'ennuies pas trop, car les visites de nos amis ne doivent pas te manquer. Serre cordialement la main de ma part a Thomas et dis-lui que je lui recommande la prudence. Il me comprendra. Je dépose mes hommages aux pieds de sa charmante fille et je n'ai pas besoin de la prier de veiller à ce pauvre petit diable de bossu qui nous a rendu un fameux service. Frantz doit s'en occuper, mais il est un peu brûlai, et je tiens à ce que l'enfant soit bien traité.

« Sur ce, cher ami, je t'embrasse de bon cœur en te disant : à bientôt I

* Ton vieux camarade,

o TutOLâON Mâchefer. »

Page 1