‹ Où est Zénobie?Chapitre 4 sur 15 · CHAPITRÉ IV · texte numérisé non relu

CHAPITRÉ IV

A Madame, Madame la baronne de Samte-Gauburge, 10, rue de la Grange-Batelière,

â Paris.

. Périgueui, le 9 mût ISIS.

« Chère et tendre Zoé, « Je te disais dans ma première lettre que j'allais mettre incontinent la main à la pâte. Je l'y ai mise, mais la pâte était encore trop chaude et je m'y suis brûlé les doigts.

« Il faut que je te compte ça par le menu, car c'est vraiment drôle.

« Figure-toi que, le lendemain de mon arrivée, après

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un succulent, déjeuner où j'avais vidé à ta sanfé deux bouteilles de vieux Bergerac, je me transportai chez H. te préfet, à qui je fis passer ma carte avec la lettre de recommandation de Son Excellence le duc d'Otrante. On me Cf. attendre une grande heure, ce que je trouvai peu respectueux pour notre illustre patron, et enfin je fus introduit devant la première autorité du département des truffes.

« Ce fonctionnaire- me reçut du haut de sa grandeur et un peu plus que fraîchement. C'est un ci-devant, comme on disait dans ma jeunesse, un voltigeur de Louis XIV, comme disent maintenant les libéraux, et il me paratt professer pour Mgr Fouché un souverain mépris. Sous prétexte que Fouché a été moine et régicide [Je vous demande un peu 1 On a bien raison de dire que ces émigrés n'ont rien oublié et rien appris.

« Celui-là commença par me demander d'un petit air ' sec si je n'étais pas déjà venu en Périgord en 1811. Le patron avait eu la malheureuse idée de mettre ça dans sa lettre; mot, j'ai eu la sottise de répondre que oui, et même que j avais eu la chance de contribuer à faire couper lé cou à quelques particuliers qui avaient volé à main armée les fonds de l'État, Je tombais bien. Il paraît que, parmi ces chouans retardataires, il y avait justement un gentilhomme, proche parent du préfet. J'aurais dû me rappeler que, depuis ce temps-là, le gouvernement avait changé deux fois.

* Tu penses, chère amie, que ce discours, imprudemment tenu par ton fidèle adorateur, n'a pas manqué de déplaire à M. le préfet, déjà assez mal disposé pour les

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gens de la maison. Ces royalistes de la vieille niche sont tous des gens remplis de préjugés, et ce n'est pas sur eux qu'il faut compter pour favoriser la fusion des castes. 11 m'a dit sèchement que le colonel Labédoyère avait été arrêté à Paris, que le maréchal Ney venait de l'être en Auvergne, qu'il en avait reçu l'avis officiel, et qu'en conséquence, ma mission n'ayant plus d'objet, il n'avait point à favoriser son accomplissement.

« Celait un congé en règle et appuyé d'un regard qui me montrait clairement la porte. Tout autre que Maxime Trîmoulac l'aurait prise. Mais il est bon cheval de trompette, Maxime Trimoulac. J'ai fait respectueusement observer a M. le préfet que ma mission était plus étendue qu'il ne le pensait et que j'étais envoyé dans le Midi par S. Exe. le ministre de la police pour étudier l'esprit public en général et surveiller certains individus en particulier; que je comptais passer un certain temps dans la Dordogne et que j'espérais obtenir des autorités certaines facilités indispensables. Le préfet, toujours raïde comme un pieu, m'a invité à préciser.

* Ma foi! j'ai lâché le grand mot. Puisque le colonel et le maréchal sont pris, je n'ai plus de prétexte vis-à-vis de Fouché pour prolonger mon voyage. Autant dire qu'avec lui mes vaisseaux sont brûlés, et autant vaut profiter tout de suite d'une recommandation qu'il ne renouvellera plus en ma faveur.

« J'ai déclaré au premier magistrat des Périgourdins que j'étais chargé d'observer et d'interroger une certaine Zénobie Capitaine, ex-cantinière au 49" d'artillerie, qui devait être récemment rentrée de Russie et qu'on soupçonnait d'être l'émissaire de conspirateurs bonapartistes

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établis à l'étranger. Une histoire lestement improvisée et galamment troussée, comme tu vois.

« C'est ici qu'il fuut admirer les coups du hasard. Croirais-tu, ma toute belle, qu'à cette révélation mon préfet hoche la tête d'un air grave, consulte un dossier placé sur son bureau et. me répond avec solennité: Mon administration a devancé les intentions du gouvernement. La nommée Zénobie Capitaine a été arrêtée, le 14 juillet dernier, comme suspecte de propagande au profit de l'usurpateur et pour avoir tenu des propos séditieux. Elle est actuellement détenue dans la prison de la ville.

« J'avais parlé au hasard et j'étais tombé juste Rien ne pouvait mieux m'arranger d'ailleurs que cette incarcération de la cantinière. J'étais sûr de l'avoir sous la main au lieu d'être obligé de courir après elle. Tu imagines bien que j'ai pris la balle au bond. Après lui avoir glissé un compliment délicat sur la vigilance de son administration, j'ai dit à H. le préfet que je sollicitais la permission d'entrer librement dans la prison et de communiquer sans témoins avec la prisonnière. Il m'a répondu qu'il allait donner des ordres a cet effet.

■ Alors j'ai eu l'idée de faire d'une pierre deux coups en me débarrassant de ce drôle aux besicles d'or qui marche sur mes talons depuis Paris. Je I ai signalé comm& un dangereux personnage, agent révolutionnaire reconnu par moi, malgré son déguisement, et bon à réexpédier de brigade en brigade sur la capitale, où on le mettrait en face de son dossier. M. le préfet prend une note et m'annonce qu'il enverra le commissaire de police examiner les papiers des voyageurs.

i Je me dis : Bon I mon gredin est pincé; il va se trou-

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bler, on l'arrêtera et on le renverra d'où il vient. Je salue ■ jusqu'à terre et je rentre à mon auberge, enchanté de ma matinée. Toi aussi, tu es enchantée, je parie. Altéras un peu, et admire comme la fatalité me poursuit.

• L'heure du dtner arrive. On se met à table. J'étais naturellement entre le marchand de truffes et le serpent à lunettes. Tous gais comme pinsons. Le sourd faisait à chaque instant des quiproquos à mourir do rire. Nous dé' gustions un plat d'écreviBses à la bordelaise comme on n'en mange ni au Rocher, nichezVéry, lorsqu'à pparaft M. le commissaire, ceint de son écharpe et suivi de deux gendarmes. Saisissement général, il demande les passeports. Chacun exhibe le sien, moi le premier, le marchand de truffes ensuite. En règle tous les deux, bien entendu. On vient à la cravate blanche, qui répond piteusement : Monsieur, je n'en ai pas. — Alors, monsieur, veuillez me suivre. La cravate blanche laisse lb ses écrevisses et suit, sans proférer un seul mot, les gendarmes qui l'emmènent.

■i Je t'entends d'ici t' écrier : le coquin ne fait pas honneur à la maison. Vraiment, il n'est pas fort. C'est ce que je me disais aussi, mais patiente un peu. Je te laisse à penser le tapage que celte arrestation a fait dans l'auberge. Le brave marchand de truffes n'en revenait pas. Moi non plus, mais pas pour les mêmes raisons. Je ne pouvais pas comprendre qu'un vieux routier comme mon fiteur de l'hôtel des postes eût négligé la précaution élémentaire du passeport.

« Attends, attends, tu vas voir. Le lendemain matin, je me lève tout guilleret de me sentir débarrassé de cette 11 6

■vilaine mouche, et je me mets à vider une bouteille de vin blanc pour me mettre en appétit. Je ne l'avais pas achevée et je trinquais avec le marchand de truffes, qui est vraiment un bon diable, lorsqu'on m'apporte mon permis pour entrer dans la prison. Je ne perds pas une minute et je file vers le cours Tourny, où se trouve l'entrée de la geôle. Le gardien-chef, qui était prévenu, me reçoit à merveille et me dit : Votre cantinière se promène justement dans le préau. Vous allez pouvoir l'interroger tout à votre aise. Je vais vous y conduire. 11 me conduit «n effet, et" qu'est-ce que je vois? Une douzaine de prisonniers mâles et femelles se promenant à travers une grande cour et, dans un coin, sur un banc, le serpent ù lunettes causant avec une femme que je reconnais sans l'avoir vue et qui ne pouvait être que Zênobie Capitaine.

« C'était elle en effet, et j'ai compris alors pourquoi le gueux n'avait pas de passeport. 11 vient comme moi pour la cantinière, c'est sur. 11 avait appris en causant avec l'aubergiste qu'elle était en prison et il s'y est fait mettre exprès pour arriver jusqu'à elle. Voilà qui est assez bien joué ou je ne m'y connais pas. Hais aussi, qui croirait que les prisons de province sent tenues de la sorte et qu'on y souffre à la promenade le mélange des sexes ! iC'est affreux et je ferai là-dessus un rapport à Son Excellence aussitôt que je serai rentré à Paris.

■> Inutile de te dire que je n'ai pas épargné les reproches au gardien-chef. Il (n'a répondu que l'espace manquait. La belle raison! On aurait dû mettre la veuve Capitaine au cachot et jeter le serpent à lunettes dans un cul-de-basse-fosse.

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s II n'a pas fait trop mauvaise contenance en m'a|>ercevant, le vieux drôle. Il est même venu a moi pour me dire qu'il avait écrit à Paris, que son identité serait bientôt constatée et sa mise en liberté très- prochaine. Je lui aï souhaité bonne chance et j'ai fait appeler la cantinière au greffe.

« Tu crois peut-être qu'elle est de meilleure composition que l'homme à la cravate blanche ? Eh bien , détrompetoi. Je suis tombé, pour mon malheur, sur la cantinière la plus madrée de toute l'armée française. Je me suis présenté du premier coup comme envoyé par le lieutenant Bellefond, héritier du colonel, et, pour expliquer cette substitution de personne, je lui ai débité une petite histoire assez bien inventée, tu peux t'en rapporter a moi. L'histoire n'a pas pris du tout. Zénobie ne m'a pojf t contredit, mais elle m'a juré ses grands dieux que le colonel Lacaussade s'est noyé dans la Bérézina et qu'il ne lui a pas confié le moindre testament,

t Voilà quatre jours que je viens régulièrement passer une heure avec elle et nous en sommes toujours au même point. J'ai beau lui tendre des traquenards, elle ne varie jamais dans ses réponses. C'est-à-dire que j'en arrive à croire qu'elle dit la vérité. Et, après tout, s'il n'y'a pas' de testament, j'hérite de par la loi.

« Je ne renonce pourtant pas encore à faire parler la vivandière, et j'ai écrit à l'homme d'aflaires de feu mon oncle pour avoir de nouveaux renseignements.

■ Aussitôt que je serai arrivé à un résultat, ce qui ne tardera guère, je prendrai mon vol vers un certain nid placé dans la rue de la Grange-Batelière et habité par la

plus charmante des baronnes, dont je me dis toujours le fervent adorateur.

« Maxime TkIMOUUC. »

A Madame Maiame Julie Routard,

93, rueiTEnfer,

à Paris.

a Pjrigueiu, le 17 Mât 1815.

■ Ma bonne Julie,

« Je vais considérablement t' étonner en te disant que je sors de la prison de cette ville après une détention de dix jours. C'est la raison pour laquelle je buis resté tout ce t. j mps-là sans t'écrire. Ne t'effraye pas trop, du reste, en apprenant qu'on m'a mis sous les verrous ; il n'eût tenu qu'à moi de ne pas m'y laisser mettre, comme je vais te l'expliquer tout à l'heure. Mais j'ai, malheureusement, des nouvelles plus sérieuses et médiocrement satisfaisantes à te donner delà grande affaire.

■ J'en étais resté, dans ma lettre du 5 courant, à mon arrivée en compagnie de la mouche de l'hôtel des postes et d'un inoffensif marchand de truffes. Je t'annonçais que ■j'allais me tenir sur mes gardes contre l'un et me renseigner auprès de l'autre. Je me renseignai, en effet, et le truffier ne m'apprit pas grand'chose ; mais l'aubergiste, qui sait tout ce qui se passe en ville, me raconta dès le second jour que la canlinière du colonel Lacaussade était revenue au pays au mois de juin dernier, et que le bruit courait

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qu'elle rapportait le testament du susdit colonel. Il me raconta aussi quelque chose de plus étonnant, à savoir que Zénobie Capitaine avait été dénoncée, peu de temps avant mon arrivée, par les ultra-royalistes de l'endroit, comme agent bonapartiste, et conduite en prison, où elle était encore.

« Cette fâcheuse nouvelle me déconcerta fort, car elle dérangeait tous mes projets. Je ne pouvais plus m'aboucher avec Zénobie, et je n'espérais point qu'on m'autoriserait à la visiter dans son cachot. Heureusement, il me vint une idée, celle d'aller la rejoindre en me faisant arrêter.

«Je m'étais informé adroitement, et j'avais su que le régime de la maison d'arrêt était si peu rigoureux, que les détenus communiquaient entre eux librement. C'était justement mon nffaire, et j'eus bien vite calculé toutes les facilités que me donnerait, auprès de la cantinière, mon incarcération. Je pourrais me présenter à elle comme un coreligionnaire politique, persécuté par la réaction ,et alors j'aurais beau jeu à me faire passer pour l'envoya du lieutenant Bellefond.

«Une s'agissait plus que de découvrir un moyen de perdre ma liberté. Hais, si on va la plupartdu temps en prison malgré soi, il yaparfoisdescasoùon n'y entre pas, quelque envie qu'on en ait. En ce monde, n'est point incarcéré qui veut. J en étais la quand, au milieu du dîner, un commissaire de police est venu demander les passeports aux voyageurs arrivés la veille. J'eus une inspiration. Je répondis nettement que je n'en avais point. J'avais une peur de tous les diables que le commissaire ne fût un brave homme qui se bornerait a me demander d'établir mon idenli 6.

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tité, maïs il médit aussitôt de suivre les gendarmes. On nem'ôtera pas de la tête que je dus cet heureux dénouement à une dénonciation portée contre moi par mon aimable compagnon de voyage, l'homme aux moustaches cirées. Brave mouchard, va ! 11 ne se doutait guère qu'il comblait tous mes vœux.

« A te dire vrai, je n'étais pas inquiet du tout, et mon excursion en prison ne présentait aucun danger sérieux. J'avais au fond de ma malle un passeport très régulier. Je savais bien qu'on l'y trouverait en faisant une perquisition dans mes effets, et je me proposais de répondre,, quand on me demanderait pourquoi je l'avais caché, que j'avais voulu m'assurer jusqu'à quel point les autorités poussaient le mépris de la liberté des citoyens. J'avais là-dessus une foule de phrases toutes faites qui s'accordaient parfaitement avecun rôle toujours bon à prendre en voyage, et que j'avais pris en effet, celui de bourgeois frondeur -Les recherches devaient durer quelques jours. C'était ce que je voulais, et, pourvu que j'eusse le temps de causer avec la vivandière, je n'en demandais pas davantage.

■ Les choses n'ont pas tourné tout à fait comme je l'espérais.

« Ça marchait très-bien d'abord. On m'avait écroué avec beaucoup d'égards. Les gendarmes sentaient bien que je n'étais pas un malfaiteur, et le gardien-chef, ayant vu ma bourse très-bien garnie, me témoignait une déférence toute particulière. Il m'avait logé à la pistole et me laissait toute liberté de me promener au préau. Dès le premier jour, j'y as la connaissance de Zénobie, et tu penses que, près d'elle, je déployai tous mes talents.

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«C'est une gaillarde qui répond bien à l'idée que je m'en étais faite, grande, forte, haute en couleur, et elle ne me semblait pas bien reterte. J'avais abordé franchement la situation et je lui avais dit que je venais de la part de son protégé Lucien Bellefond, lequel avait bien reçu sa lettre, maïs n'avait pu venir lui-même, ni répondre, attendu qu'il était poursuivi pour cause politique.

« La fable était au moins plausible, surtout à la suite de mon arrestation, et Zénobie l'écouta avec beaucoup d'attention, mais elle ne me fit que des réponses évasives et je ne remarquai pas tout d'abord à quel point elle mesurait ses paroles. Ainsi, sur la lettre adressée au lieutenant, elle évitait de s'expliquer, se laissant raconter par moi ce qu'elle contenait, mais ne me disant ni qu'elle l'avait écrite, niqu'elle était apocryphe. Elle parlait tout aussi sobrement du colonel, déclarant qu'il était mort et qu'on aurait un jour ou l'autre la preuve de son décès. Elle s'étendait davantage sur son cher Lucien Bellefond et elle le plaignait de tout son cœur d'être ainsi persécuté par le gouvernement. Rien de plus.

« Tu conçois que, pour lui donner confiance, je n'épargnais rien. Ainsi, elle me demandait si ce pauvre enfant était bien changé depuis qu'elle ne l'avait vu. Manière adroite, je crois, de savoir si vraiment je le connaissais. Or je n'étais pas embarrassé pour faire son portrait et je ne m'y épargnais pas. Je m'étendis aussi sur son caractère emporté, et rien qu à ce trait elle dut voir que j'avais pratiqué le cher lieutenant.

* Bref ia première journée s'était passée en escarmouches et la seconde, plus sérieusement menée, s'annonçait très bien. J'étais assis sur un banc à côté de Zénobie et je la

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serrais de près en lui posant de temps à autre, à brftlopourpoint, des questions insidieuses auxquelles j'espérais qu'e'.le finirait par se laisser prendre. Je venais précisément de lui demander, au moment où elle s'y attendait le moins, comment il se faisait qu'après avoir annoncé à Lucien sa prochaine arrivée, elle eût subitement changé d'avis. Je crois, en vérité, qu'elle ouvrait la bouche pour me répondre par un aven, lorsque j'aperçus, qui ? le coquin au bouquet de poils rouges escorté du gardien-chef, qui semblait être à ses ordres.

« Pour le coup, il en est, n'est-ce pas ? et il faut même qu'il occupe à la maison un poste assez élevé, pour qu'on lui permette d'entrer dans les prisons comme chez lui. Il est venu à moi, le vil drôle, et il m'a adressé d'hypocrites compliments de condoléance, auxquels j'ai nposlé comme il convenait. Puis il s'est retiré et on a appelé Zénobie au greffe. Pas de doutes non plus sur ce point. C'est pour elle qu'il vient. Hais tu vas voir avec quelle persistance la mauvaise chance me poursuit.

« Une heure après, Zenobie revient. Je veux reprendre la conversation au point où je l'avais laissée. Je recommence mon histoire de la mission à moi confiée pur Lucien et j'insiste sur la promesse sacrée que je lui ai faite en le quittant de lui rapporter le testament de son oncle. Elle me laisse aller et elle me répond avec un sang-froid superbe : Le monsieur qui vous a parlé tout à l'heure et qui m'a fait demanderait comme vous qu'il est envoyé par Lucien Bellefond. Lequel croire de vous deux î

«J'avoue que je suis resté coi. Je ne m'attendais pas à un pareil tour.

«Ainsi, ce chenapan, ce bandit, ce scélérat joué le même jeu que moi. Il vient pour extorquer à cette femme le testament du colonel! Dans quel intérêt? Serait-ce aussi pour le Tendre au lieutenant ou a l'héritier naturel? La dernière supposition est la plus probable. Quoi qu'il en soit, j'ai compris à l'instant même que la mèche était éventée et que je ne tirerais plus rien de la cantinière.

« C'est alors que j'ai vivement regretté de m'être fait mettre en prison. Ou sait fort bien quand on y entre, on ne sait jamais quand on en sortira. Et puis, je me disais que le Gardilan, qui doit avoir le bras long, pourrait bien conseiller aux autorités de Périgueuxde m'y laisser. Heureusement, j'en ai été quitte pour dix jours d'inquiétude et d'ennui. On a examiné mes papiers et on m'a donné la clef (les champs hier, avec une forte semonce pour la mauvaise farce que j'avais faite au commissaire eu lui cachant mon passeport.

« Je suis revenu à l'auberge, où j'ai retrouvé mon brave marchand de truffes et l'homme aux moustaches cirées qui m'a fait un conte ridicule pour m'expliquer sa visite a la prison.

» Tu vois, ma pauvre Julie, qu'après lu nt d'efforts intelligents, tout est a recommencer sur nouveaux frais. Eh bien] je ne désespère pas du tout. Mon concurrent ne lâche pas pied non plus, mais il n'est certes pas plus avancé que moi et j'ai sur lui un avantage. C'est qu'il doit en être aux conjectures sur l'existence du testament, tandis que moi j'ai une certitude, puisque je tiens la lettre de Zénobie.

« Et, à ce propos, je viens de faire une importante décûu ■ verte. Cette lettre n'est pas de Zénobie, attendu que Zéno-

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bie ne sait ni lire, ni écrire, j'en ai maintenant]» preuvecertaine. Mais si la cantinière ne l'a pas écrite, elle l'a dictée,. j'ensuis sûr. A qui ? à quelqu'un qui pourrait bien être allé à Paris à sa place avec le testament en poche. C'est ce que je saurai bientôt. Tout ce que je puis te dire pouraujouril'huî, ma chère Julie, c'est que je tiens une nouvelle piste et que cette fois, je croîs, c'est la bonne.

« Calme Clarisse. A toi pour la vie. *

•LmBûHitia.»

' t A Slonsieur

Monsieur Guillaume Front z,

caissier chez M. Mâchefer, négociant, 9, rue Montmartre,

Paris,

* PériguetK, le 19 août m5.

c Mon' cher Lucien,

« Cette fois, j'ai du nouveau à t'apprendra et tu mepardonneras d'être resté si longtemps sans L'écrire, quand tu sauras ce que j'ai fait depuis trois semaines.

« Je savais que Frantz te montrait les lettres d'affaires que je lui ai adressées très-régulièrement tous les huit jours depuis mon départ. Tu ne pouvais donc pas être inquiet, et comme je tenais à l'annoncer un résultat définitif, je me taisais.

a Aujourd'hui, je puis parler, et je commence.

« Tu en es resté à mon arrivée à Périgueux, en com-

n ; ,GoogIc

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■pagnie de deux drôles que je soupçonnais fort d'y être attirés comme moi par la succession du colonel. Pour l'un des deux c'était certain, puisque ce particulier cravaté de blanc s'appelait M. Bonnin, L'autre espionnait celui-là, c'était clair aussi, mais je me demandais pourquoi. Je lésais maintenant et je vais te le dire. Apprête-toi à t'étonner. ■ Dans ma première lettre, je te laissais entrevoir que j'allais tâcher de m "insinuer dans les bonnes grâces de ces messieurs, afin de lire, s'il se pouvait, dans leur jeu. J'y ai réussi, au delà de mes espérances. Avec le Bonnin, ma liaison a été interrompue par son incarcération; car il faut que tu saches que l'habile coquin s'est fait arrêter exprès, sous prétexte d'avoir oublié son passeport. Quel intérêt avait-il à cela, vas-tu demander ? Je vois trop tard que j'aurais dû commencer par le commencement, et te dire tout d'abord que Zénobie, notre pauvre Zénobie, avait été coffrée, peu de temps avant mon arrivée à Périgueux, et se trouvait dans la prison de cette ville.

■ « M. Gardilan, l'homme aux moustaches cirées, a -de très-belles relations en sa qualité d'agent de remonte pour le gouvernement, et il se faisait ouvrir à volonté les portes de la maison d'arrêt. Hais Bonnin qui n'a point les mêmes facilités, n'avait rien trouvé de mieux que de se laisser conduire en prison pour s'y aboucher avec la can- ■tinîère.

■ ■ Pourquoi avait-on incarcéré Zénobie? Parce qu'on l'accusait de faire de la propagande bonapartiste, en quoi on se trompait du tout au tout. Je reviens à, mes ■espions.

« Ils étaient plus heureux que moi, puisqu'ils voyaient

Zônobie tous les jours tandis que je me creusais encore inutilement la tête pour trouver un moyen d'arriver jus qu'à elle. Hais le Gardilan ne me faisait pas l'effet d'avancer beaucoup en besogne, car H revenait tous les poirs a l'auberge avec une figure renfrognée et il se grisait abominablement, sans doute pour se consoler de son insuccès.

■ Un soir qu'il était complètement dans les vignes du Seigneur, un homme du pays vint le demander et l'emmena faire un tour de promenade. En sortant de l'auberge, ils rencontrèrent ton métayer de Chateau-Lévèque, que j'avais prié de venir me voir et qui m'apprit ce que je n'aurais jamais deviné tout seul. L'homme du pays était l'intendant de feu ton oncle, et le sieur Gardilan était, — tu net'endoulais guère, — était le propre neveu du colonel, et son héritier naturel, M. Maxime Trimoulac.

■ Oui, mon cher, ton concurrent, ton compétiteur en propre personne. Comprends-tu, maintenant, ce que vient faire ici ce chenapan ? Moi, je l'entendais bien ; seulement, une chose me chiffonnait. Je ne m'expliquais pas que le fils d'une sœur de M. Lacaussade pût être dans la pGtice. Mais ton métayer m'a raconté que ce joli monsieur avait quitté sa province et sa famille a la suite de facheu-

s histoire?, qu'il passai vendu dans le temps au d'étonnant à ce qu'il ëci

■ Quoi qu'il en soit, pas le mien, puisque so ton métayer, et j'avais ai

X pour avoir déserté et pour s'être duc de Rovigo. Il n'y aurait rien vit maintenant le duc d'Otrante.

je savais son secret ; il ne savait homme ne m'avait pas vu avec lui un gros avantage. J'ea

profitai pour me lier de plus en plus avec ce gredin. lin» Cooyk'

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se gardait pas de moi parce qu'il me croyait sourd et idiot. A force de lui payer du Champagne au dessert, je finis par gagner si bien sa confiance, qu'un beau matin de la semaine dernière, il me proposa de l'accompagner a la prison.

« Il faut te dire qu'après une dizaine de jours de captivité, le Bonnin avait été mis dehors, a son grand regret, je crois, car si j'en juge par sa mine, cette captivité n'a pas beaucoup avancé ses affaires. Hais le soi-disant Gardilan continuait à s'en aller chaque jour visiter la détenue Capitaine, laquelle lui tenait aussi rigueur.

m Apprécies-tu bien, mon cher Lucien, toute la profondeur de la satisfaction intime qu'a dû éprouver ton vieux camarade Timoléon Mâchefer, quand il a entendu son adversaire le plus dangereux lui offrir de lui procurer une entrée qu'il désespérait de jamais obtenir?

« Décidément, il y a un Dieu pour les honnêtes gens.

« Figure-toi que le Trimoulac, persuadé que je le prenais toujours pour H. Gardilan, me dit, pour me décider a accepter sa proposition, qu'il avait un service à me demander. Je te laisse a penser si je me fis tirer l'oreille. Nous voilà partis pour la prison, bras dessus, bras dessous, et chemin faisant, voilà mon homme qui me raconte qu'il a un assez gros intérêt à savoir d'une certaine prisonnière si elle n'est pas dépositaire du testament d'un officier supérieur mort pendant la retraite de Russie. Il ajoute qu'il a le malheur de n'inspirer à cette femme qu'une médiocre sympathie, et que je serai peut-être pins heureux que lui. J'ai une si bonne figure ! Je lui réponds que je ferai de mon mieux, quoique ma surdité me gène il 7

beaucoup pourm'acquitter de la commission dont il veut bien me charger, et j'ajoute qu'il ne faut pas que la femme en question me voie avec lui. lime comprend à merveille, me présente au gardien-chef et s'en va. Et voilà comment, huit jours durant, j'ai pu causer, une heure chaque jour, avec Zénobie Capitaine.

« Hais j'abuse de ta patience et je ne veux pas te faire languir plus longtemps avec mes préambules. J'ai donc • vu la brave vivandière et j'ai recueilli de sa propre bouche l'assurance qu'elle a rapporté le testament du colonel, décédé non pas à la Bérézina, mais à Fmolensk, le 5 décembre 4812; elle affirme qu'il aéra facile de s'en procurer la preuve en écrivant au directeur de l'hôpital de cette ville, et que ce testament t'institue légataire universel.

■ Voila un résultat ou je ne m'y connais pas. Ah 1 je ne l'ai pas obtenu sans peine. Aux deux premières entrevues, je ne recueillis que des dénégations obstinées. À la première, je n'étais pas muni de ton médaillon; à la seconde, je n'étais pas sur qu'on ne nous. observait pas et je n'osai l'exhiber. Enfin, à la troisième, je pris un grand parti. Je commençai par lui exposer sincèrement et complètement la situation, comment et pourquoi j'étais venu ; les tentatives de l'homme aux lunettes d'or auprès de toi, Lucien Bellefond ; les projets du sieur Trimoulac, héritier naturel; la proposition qu'il m'avait faite et que j'avais feint d'accepter. Puis, en guise de péroraison, je montrai la médaille et je lui fis remarquer la croix qu'elle y a tracée avec la pointe d'un couteau, voilà plus de quinze ans. Ce fut décisif. Zénobie me dit tout.

■ Ce qu'elle m'o raconté, je te le répéterai bientôt de vive voix, car je pare demain pour Paris. En attendant, voici où nous en sommes.

o Zénobie a eu le testament, elle ne l'a plus. En arrivant à Périgueux en juin dernier, sachant que tu devais être à Paris, mais ignorant ton adresse, elle t'a écrit au hasard, dans l'espoir que le ministère de la guerre Be chargerait de te faire parvenir sa lettre. Comment ne l'as- ■ tu pas reçue? Je n'en sais rien encore, mais je soupçonne qu'elle a bien pu tomber entre les mains de Bonnin, dont les visites à la poste restante s'expliqueraient fort bien ainsi. Le lendemain du jour où elle t'avait écrit, elle recevait une lettre de toi. Ne te récrie pas.

< Ta signature était fausse et tout me porte à croire que ce tour a été joué par Trimoulac, auquel son homme d'affaires avait sans doute annoncé l'arrivée de la canlinière et les bruits qui couraient sur l'existence d'un testament à ton profit.

< Tu suis bien mon raisonnement, n'est-ce pas? Dans cette épitre on donnaità Zénobie ton adresse, une fausse adresse, bien entendu, et, on l'engageait à se mettre en route sans plus tarder pour Paris, où elle serait attendue dans la maison indiquée.

« Ici, il est temps de rapprendre que Zénobie est complètement illettrée. Quand j'avançais tout à l'heure qu'elle t'avait écrit, j'aurais dû te dire qu'elle t'avait fait écrire. Par qui? Par la personne qui s'était -chargée de lui lire la lettre du faussaire. Et celte personne est... une femme de ce pays-ci, une enfant du peuple que tu as connue, m'a-t-elle dit, dans ta jeunesse, sa propre nièce enfin, qui est aussitôt partie pour Paris,

III OU EST ZÉSOBIE î

nantie du testament. Gomment se fait-il que tu n'aies pas eu de ses nouvelles? Elle est allée évidemment à la fausse adresse qu'on lui donnait et que, par malheur, Zénobie n'a pas retenue. Mais qu'est devenue cette pauvre petite? C'est ce que ni sa tante, ni moi, ne pouvons savoir encore, et c'est ce que je vais m'occuperde découvrir dès que je serai de retour.

■ J'ai dit à M. Gardilan que la 'prisonnière avait refusé de me répondre et je crois que, de guerre lasse, il va reprendre le chemin de la capitale. Ton hôte de la rue d'Enfer ne tardera pas, je suppose, à en faire autant.

« Hais je me moque d'eux maintenant. Je sais que le testament est dans la poche d'une femme dont j'ai le nom et le signalement. 11 ne s'agit pins que de savoir où est cette femme et nous le saurons bientôt, je te le promets.

« Amitiés autour de toi et une bonne poignée de main de ton vieux camarade.

« TlMOLÉOH Hacbefes.

■ P. S. Quand tu seras millionnaire, nous nous occuperons de tirer d'affaire Zénobie Capitaine, et j'espère que ce ne sera pas difficile. Je la chargerai de diriger chez moi la vente au détail. >

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