CHAPITRE V
Pendant que Timoléon Mâchefer courait les aventures en Périfeord, Lucien Bellefond menait dans sa petite chambre de la rue du Jour la vie la plus paisible du monde, et, à vrai dire, il n'avait jamais été plus heureux, car Thérèse l'aimait et M. Vernède lui avait pardonné ses imprudences.
Le banquier s'était même montré plus indulgent que ne l'espérait Lucien, car il avait écoulé sans sourciller le récit de ses désastres au jeu et il ne lui avait pas adressé l'ombre d'un reproche.
En revanche, il l'avait complimenté sur Bon duel avec le Prussien.
Thérèse, elle, faisait des réserves. Elle désapprouvait hautement son fiancé d'avoir ainsi risqué sa vie, sans souci du désespoir où il allait jeter ses amis. Elle le blâmait
aussi de s'Êlre|fié au premier venu et de ne pas avoir insisté avec plus d'énergie pour sortir de cette maison de la rue d'Enfer où on le gardait si bien.
On aurait juré qu'elle devinait la présence d'une femme dans cette maison maudite, et pourtant Lucien s'était bien gardé de lui laisser soupçonner l'existence de M lle Clarisse.
Mais enfin elle pardonnait tout et elle se sentait si heureuse de posséder celui qu'elle avait cru mort, de le voir chaque jour, d'échanger avec lui de doux propos et des projets d'avenir, qu'elle oubliait le passé comme on oublie une longue nuit d'orage aux premiers rayons d'un beau soleil.
Le programme tracé par le bon Mâchefer avant son départ avait été ponctuellement exécuté.
Lucien vivait confiné dans son logement du deuxième étage, où ne pénétraient que la vieille servante de son vieux camarade, le caissier Frantz et le petit bossu, qui faisait merveilles à la boutique et marquait a son sauveur un dévouement enthousiaste.
Chaque jour, après l'heure de la fermeture da ses bureaux, M. Vernède arrivait avec sa fille et consacrait au convalescent une bonne partie de la soirée.
Il était plus affectueux et plus doux que par le passé, comme si son caractère eût été assoupli par le malheur. Non-seulement il n'élevait plus d'objections contre lo futur mariage des deux jeunes amoureux, mais il s'associait à leurs espérances et il ne dédaignait pas de leur donner des conseils relatifs à l'arrangement de leur vie quand ils seraient unis.
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Par contre, lorsque Lucien lui parlait de leur associa* lion commerciale et de la grosse échéance du M septembre, il détournait l'entretien ou répondait d'une façon évasive aux questions de l'officier.
Il affectait même de le mettre en dehors des éventualités financières qui menaçaient la maison de banque de la me des Bourdonnais, comme s'il eût considéré comme non avenue la promesse qu'il lui avait faite de l'y intéresser.
Lucien lui avait proposé tout d'abord de vendre sa métairie du Périgord, ainsi qu'il en avait eu naguère l'intention, avant que lui vint ia malheureuse idée de tenter lafortuneau jeu.
M. Vernède avait refusé nettement et s'était longuement étendu sur les avantages qu'offre la possession d'un coin de terre, si petit qu'il soit, pourvu qu'il puisse nourrir ceux qui l'habitent, et d'une maison si modeste qu'elle soit, pourvu qu'elle puisse servir de refuge dans le malheur.
i II n'eût certes pas parlé autrement s'il eût prévu une ruine prochaine, et Lucien fut frappé de cette insistance à tout disposer en vue d'une catastrophe inévitable.
Le jeune homme avait beau lui rappeler que Mâchefer était parti pour rapporter une fortune, que sa première lettre permettait d'espérer le succès et que rien ne serait perdu tant qu'il ne serait pas prouvé que le colonel Lccaussade n'avait pas testé en faveur du lieutenant Bellefond.
M. Vernède restait froid a ses discours chaleureux et secouait la tête sans y répondre, à moins qu'il nemur-
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murât quelques mois sur la nécessité de prendre tes précautions contre des revers possibles et sur la prudence qu'il y avait à toujours caver au pire.
Cette tendance a désespérer de tout s'accentua bientôt de telle sorie que Lucien finît par renoncer a convertir le banquier à des idées plus riantes, et se renferma dans les douces joies que lui apportaient chaque soir ses entrevues avec Thérèse.
Du reste, plus le lemps s'écoulait et moins il trouvait d'arguments à faire valoir pour réconforter le banquier, car, depuis sa première lettre, l'ami Mâchefer gardait un silence inquiétant.
Pas de nouvelles, bonnes nouvelles, dit un proverbe, menteur comme tous les proverbes. Ce n'était pas le cas de l'appliquer, car si le négociateur qui s'était député lui-même auprès de Zénobîe eût découvert la cantinière, il n'eût certainement pas manqué d'en faire part en toute hâte à l'intéressé.
Lucien le sentait bien et se taisait. Il déplorait amèrement, dans son for intérieur, que la foi tune de sou onclo par alliance ne lui permit pas d'épargner une chute commerciale au père de Thérèse, mais, pour son propre compte, il étaitpresque consolé de cette déconvenue et il acceptait fort bien comme perspective de bonheur futur !a vie à trois dans sa maigre métairie de Château- Lévêque.
Le mois d'août tout entier s'écoula pour les fiancés dans les paisibles délices d'un amour partagé et insoucieux de l'avenir, pour le banquier dans une tristesse
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grave et résignée qui ne se manifestait presque jamais par des paroles.
On devinait que cet homme de fer voulait renfermer en lui même ses douleurs et ses inquiétudes, afin de ne pas troubler le bonheur de sa fille.
Deux fois, cependant, depuis que Timoléon s'était mis en voyage, M. Vernède était sorti de sa réserve habituelle.
La première, qui suivit d'assez près le départ de f exfournisseur, ce fut contre les gens de l'ancien régime qu'il exhala sa colère en termes véhéments.
Lucien, assez surpris de cette sortie, se permit de l'interroger et apprit que cette indignation prenait sa source dans une démarche tentée auprès du banquier par une certaine comtesse des Orgeries, propre tante de M. le marquis de liafiey.
Cette vieille ci-devant, c'est ainsi que la qualifiait Thomas Vernède, s'était permis d'entrer dans son cabinet comme un tourbillon de falbalas, et là, à brûle-pourpoint, sans précautions, ni préambules d'aucune sorte, elle lui avait, avec une rare impudence, demandé' la main de sa fille pour le marquis.
Thomas Vernède l'avait fort mal reçue, mais il n'avait pas pu l'empêcher de débiter une foule d'extravagances sur les mésalliances, sur l'honneur que son neveu faisait à un roturier, et sur l'immense fortune qu'elle lui laisserait, le tout accompagné de réflexions saugrenues sur Voltaire, la Révolution, le comte de Proveùce et VEmite de Jean-Jacques.
Enfin, il était venu à bout de répondre à cette folle par il T.
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un refus peu poli et de la mettre à la porte, mais en arrivant chez Lucien ce soir-là il n'avait pas encore eu le temps de se calmer et il ne garda aucune mesure dans l'expression de ses sentiments.
Ceux du lieutenant n'étaient pas tout à fait les mômes. 11 avait d'abord frémi de colère à la pensée qu'un rival s'était permis de chercher ouvertement à lui enlever Thérèse, maïs un regard de la jeune fille qui avait entendu le récit de son père l'avait rassuré sur l'impression que lui causait la recherche du marquis. Alors il se souvint que le marquis était créancier pour cent mille écus de H. Vernède, cent mille écus exigibles le 11 septembre, et il se sentit pénétré d'admiration pour ce banquier dont le cœur n'hésitait pas à sacrifier son honneur commercial au bonheur de sa fille et à ses convictions politiques.
Du reste, il faut croire que la comtesse ne revint plus à la charge, car il ne fut plus question d'elle ni de son noble parent; mais un soir, Thomas Vernède arriva chez Lucien avec un front soucieux.
Cette fois encore, il se répandit en propos amers contre les nobles et contre le gouvernement qui les avait ramenés, mais le point de départ de cette sortie était tout différent.
Le banquier apprit a Lucien que les rigueurs redoublaient contre les partisans de la liberté, que les officiers de l'ancienne armée étaient tenus en suspicion et les sociétés secrètes traquées avec un acharnement sans égal. A la grande* surprise du jeune officier, il nomma même tes Frères du Plâtre parmi les conspirateurs signalés à la police et voués a la plus dure proscription.
II ajouta qu'il avait quelques raisons de croire que son ami Timoléon pouvait se trouver compromis par ses acr coi ri tan ces avec eux et qu'il y avait tout à craindre pour lui, car la Terreur blanche, comme on disait alors, était a l'ordre du jour, dans le Midi précisément.
Trois semaines s'étaient écoulées sanB qu'on reçût une lettre de lui et cela n'avait rien de rassurant.
De plus, Thomas Vernède pensait que le logement de la rue du Jour ne tarderait pas à être surveillé et qu'il était prudent de n'y pas demeurer plus longtemps.
Lucien, complètement rétabli, était de forces, sortir, et, s'il ne l'avait pas encore fait, c'était pour se conformer aux instructions du camarade Mâchefer qui lui avait recommandé, la prudence.
Quand la banquier lui conseilla de déménager et d'aller s'établir hors de Paris, dans quelque banlieue solitaire, il hésita d'abord à suivre un conseil qui semblait tendre à supprimer les visites de Thérèse; mais, dès qu'il sut que H. Vernède et sa fille continueraient à venir le voir aussi souvent que la prudence le leur permettrait, il s'offrit à se mettre lui-même en quête d'un logement au delà du mur d'enceinte.
On adopta le projet a l'unanimité et on convint que, dès le lendemain, Lucien commencerait ses recherches.
S'il trouvait dans la journée a se caser hors barrière, il nedevait plus rentrer à-la maison de la rue du Jour et se borner à donner par écrit sa nouvelle adresse à M. Ver- ' nède, lequel se chargeait, lui, de prendre les lettres qui arriveraient pour Lucien, sous le couvert du caissier Frantz.
ISD OU EST ZËNOIÏ1E ?
Le lendemain, Lucien sortit de grand matin, non sans avoir fait à tout événement ses adieux au brave Frantz et au jeune Ésope.
Tout le monde était déjà debout dans ce quartier laborieux lorsqu'il mit le pied dans la rue; mais, comme on ne l'y avait encore jamais vu, il n'attira l'attention de personne.
Son projet était de sortir hâtivement de Paris en gagnant la barrière la plus voisine, car il n'avait aucune prédilection pour une banlieue quelconque.
Il n'allait point se fixer à la campagne par amour pour la belle nature, et il lui importait peu qu'autour de la maison qu'il allait chercher l'horizon fut rétréci ou étendu, plat ou accidenté.
Les bois de Ville-d'Avray ou la plaine des Vertus, c'était tout un pour ce qu'il en voulait faire.
D'ailleurs, l'ex-lieutenant du 25 e ayant guerroyé sans relâche jusqu'au 30 août 1813 n'avait guère eu le loisir de faire connaissance avec les environs de Paris, où il n'était rentré qu'en 1844.
Il était donc obligé de s'en remettre un peu au hasard pour le choix d'une résidence champêtre.
Cependant un instinct assez naturel le portait à chercher plutôt au nord de la ville.
C'était le coté qu'il avait le plus fréquenté depuis un an. Mâchefer l'ayant souvent conduit au Moulin de-la-Galelte sabler le vin d'Argenteuil, ou manger une friture à l'Ile Suint-Ouen.
11 remonta donc la rue Montmarlre dans toute sa longueur, et, piquant toujours tout droit par le faubourg, il
arriva bientôt à la barrière Rochechouart qu'il franchit délibérément.
Dès qu'il eut passé le mur d'enceinte, il vit se dresser (lovant lui la butte Montmartre et la vue de ce monticule aride lui rappela tout à coup- des souvenirs qui s'étaient un peu effacés de son esprit.
Dans les flancs de la colline qu'il avait sous les yeux, se creusaient des souterrains où il n'avait pénétré qu'une seule fois, mais dans des circonstances assez dramatiques pour qu'il se rappelât bien vite les moindres détails de la scène a laquelle il avait assisté.
C'était là, sous cette vulgaire masse de plâtre, que la justice du Grand-Maçonnant avait fonctionné d'une si terrible façon, elles lugubres traces du passage de cet impitoyable sectaire devaient s'y trouver encore.
Il prit fantaisie à Lucien de donner en passant un coup d'œil au versant méridional pour voir s'il y retrouverait l'entrée des carrières.
II suivit donc à gauche le boulevard extérieur et gogna l'esplanade où il s'était assis, un certain dimanche soir, en compagnie de Timoléon Mâchefer, après l'exécution d'un faux frère par la muraille.
Le lieu était solitaire ; à peine quelques gamins jouant au bouchon ou se poursuivant a travers les terrains vagues, en piaillant comme des volées de moineaux effarouchés.
Lucien put donc, sans que personne fit attention à lui, traverser la place et raser de près le coteau.
Le grand jour modifie sensiblement l'aspect des localités qu'on n'a vues que la nuit, et Vu-Frère du Plâtre
qui n'était pas venu là depuis l'émouvante soirée du 2 juillet, eut quelque peine à reconnaître la crevasse où il s'était embusqué dans cette mémorable circonstance.
I! finit cependant par la distinguer des autres à ses sinuosités et aux épaisses broussailles qui en masquaient l'enlrée.
C'était bien l'étroit soupirail par où s'étaient glissés les frères qui portaient un condamné enfermé dans un sac et par où on l'avait jeté dehors, lui, Lucien Bellefond, lorsqu'il s'était permis de réclamer contre une exécution par trop sommaire.
Il s'arrêta naturellement pour contempler cette fissure d'innocente apparence qui conduisait à d'effrayantes catacombes, et il eut quelque velléité de s'y introduire pour revoir la place, fraîchement maçonnée, qui marquait dans un des piliers la sépulture d'un traître. .
Il réfléchit heureusement qu'il ne portait rien de ce qu'il fallait pour pénétrer sous ces sombres voûtes où on osait à peine s'aventurer à la lumière des torches, et il se déi ida à continuer son chemin.
Hais, au premier pas qu'il fit pour passer outre, il se trouva face à face avec un individu qui se dressa tout à coup devant lui, au-dessus d'une touffe de ronces, comme s'il eût surgi brusquement des entrailles de la butte.
Cet étrange survenant fit, en l'apercevant, un mouvement de retraite, puis, ayant réfléchi sans doute qu'il était un peu tard pour se cacher, il sauta lestement hors de la
crevasse et s'éloigna d'un bon pas en tournant le dos h Lucien.
Celui-ci resta d'abord stupéfait devoir un inconnu sortir de ce passage qu'il croyait ignoré de tous les profanes, maïs il se rappela bientôt qu'il importait fort à ses amis et aussi à lui-même de savoir quel était le personnage qui avait surpris leurs secrets.
Il se mit donc à le suivre sans affectation, mais aussi sans le perdre de vue.
Il n'avait pas eu le temps de remarquer ses traits et il lui eût été impossible de dire même s'il était jeune ou vieux.
Ni son allure, ni son costume ne pouvaient fournir d'indices, et il avait bien soin de ne pas se retourner.
Lucien pensa un instant à le devancer pour le dévisager tout a son aise, mais il réfléchit que ce serait attirer l'attention de cet homme, qui avait dû le prendre pour un simple passant, et que mieux valait se borner à le suivre jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion de voir son visage.
En attendant, il se lança dans les conjectures.
11 n'y en avait que trois de raisonnables :
Ou l'individu était Un bourgeois du quartier, que la curiosité et le désœuvrement avaient conduit à se glisser dans la crevasse sans savoir qu'elle pénétrait jusqu'aux immenses carrières creusées sous la butte, et qui, rebuté par l'étroitesse du passage et par l'obscurité, s'en allait en se jurant à lui-même de ne plus recommencer.
Ou c'était un espion envoyé à la découverte du repaire où se tenaient les assemblées des Frères du Plâtre.
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Enfin, il se pouvait aussi que ce fût tout bonnement un Compagnon de la truelle, attiré dans le souterrain par un motif quelconque.
Entre toutes cea hypothèses, Lucien s'arrêta de préférence à celle de l'espionnage.
Elle s'accordait trop bien avec les demi-confidences de H. Vernède sur le danger qui menaçait l'association pour qu'il ne l'admit pas comme infiniment probable.
Dans tous les cas, il était prudent de la vérifier.
Lucien continua donc à suivre avec acharnement.
L'homme avait pris sans hésiter la direction de l'est et cheminait rapidement par li J s ruelles à peine bordées de maisons qui s'étendaient alors vers le hameau de Clignancourt.
Bientôt il déboucha au milieu d'une voie plus large et mieux pavée, qui est devenue de nos jours une des rues les plus fréquentées d'un quartier populeux, mais qui, à cette époque, n'était guère que le commencement d'une route royale,
L'individu la traversa ; puis, tournant adroite, il gagna en deux ou trois enjambées une grille, dont il ouvrit et repoussa aussitôt h porte derrière lui.
Cette grille défendait l'approche d'une petite maison bâtie en tre cour et jardin, une des rares constructions qui s'élevaient de dislance en distance le long de cette chaussée presque déserte.
Lucien vit de loin son homme disparaître à l'angle de co pavillon en briques et s'arrétu fort embarrassé.
Rien de plus facile en apparence que d'entrer sur les
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talons do l'inconnu qui n'avait pas pris la peine de fermer la grille k clé.
Hais la question était de savoir comment on serait reçu dans cette maison isolée qui, malgré ses murailles toutes neuves et son air propret, pouvait fort bien être un coupe* gorge.
La négligence du particulier qui s'y était réfugié en laissant l'entrée libre semblait préméditée pour engager les imprudents à s'y aventurer.
Tout en faisant ces réflexions assez sages, Lucien s'avançait à petits pas vers la grille, et, s'arrôtant au milieu de la route, il se mit a examiner la façade avec attention.
Cette façade était percée d'une porte et de deux fenêtres au rez-de-chaussée et de trois fenêtres au premier et unique étage, le tout hermétiquement clos par des volets solides.
Cela avait l'aspect d'un logis inoccupé, mais non pas abandonné, car la maison était en fort bon état et la cour sablée avec beaucoup de soin.
La jardin qui s'étendait derrière le pavillon était clos de murs et paraissait parfaitement entretenu.
Mais rien ne révélait la présence d'un être vivant dans cette habitation où venait cependant de s'introduire un homme qui n'en était certainement pas sorti.
Peu soucieux de percer ce mystère en se risquant au delà de la clôture extérieure, Lucien voulut avant de s'éloigner savoir eu juste où il était, afin de retrouver plus tard la maison où l'homire sorti des carrières venait de se réfugier.
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Il regarda autour de lui, s'orienta, compara et finit par conclure que ce chemin pavé devait être la chaussée de Clignancourt.
En effet, au coin d'un mur, il lut ce nom tracé sur une plaque jaunâtre et 6 demi effacé par la pluie, et ce nom lui rappela le condamné muré dans la carrière.
Il se souvenait fort bien que les exécuteurs l'avaient saisi, bâillonné et mis en sac au n° 13 de cette même chaussée.
A ce moment, ses yeux furent fiappés par ce môme numéro 13 inscrit en chiffres noirs sur les deux piliers qui encadraient la grille.
Pour le coup, la surprise de Lucien fut extrême et une foule d'idées germèrent à la fois dans son cerveau.
On homme sortant des carrières de Montmartre et se réfugiant tout droit dans la petite maison où l'indigne chevalier de Lubiac avait été saisi deux mois auparavant par les Compagnons de la Tutelle, c'était véritablement à n'y pas croire.
Ou plutôt, avec un peu d'imagination, Lucien aurait pu se figurer que le supplicié du 2 juillet s'échappait de la tombe où on l'avait muré et se hâtait de rentrer chez lui pour dénoncer ses bourreaux.
Il n'alla pas jusque-là dans ses conjectures, mais il en fit de plus d'une sorte, ut la moins vraisemblable ne fut certes pas de supposer qu'un ami de défunt avait eu vent de la cause de sa mort et menait sourdement une enquête dans le but de découvrir ses meurtriers et de le venger.
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Quoi qu'il eu fût, cette singulière rencontre valait bien qu'on la signalât à M. Vernède.
Deux jours plus tôt, Lucien ne se serait point permis de lui en parler, car H ignorait encore que Mâchefer eût mis le banquier dans la confidence de l'existence des Frères du Plâtre.
Mais, depuis que le père de Thérèse lui avait Tait part de ses inquiétudes au sujet de l'association, il se croyait obligé, au contraire, de l'informer de tout ce qui s'y rattachait.
Il se promit donc de modifier légèrement ses projets et de revenir le soir au domicile de M. Vernède pour lui raconter un incident qu'il eût été difficile de bien exposer autrement que de vive voix.
Mais, comme il ne voulait pas perdre sa journée, il résolut de suivre ce chemin, qui devait déboucher dans la plaine Saint-Denis, et de chercher une chambre dans la première auberge écartée qu'il rencontrerait.
Il était temps d'ailleurs pour lui de s'éloigner, car, en restant la, planté devant cette maisonnette mystérieuse, il ne pouvait assurément rien apprendre de nouveau.
L'homme s'était aperçu qu'on le suivait et n'était paB si sot que de montrer le bout de son nez.
Par contre, Lucien s'exposait à être examiné en détail, car rien ne prouvait que ces murs de briques n'eussent pas des yeux et que le visiteur des carrières ne lût pas embusqué derrière quelque volet et occupé à le dévisager.
11 fit donc volte-face, apr.es une station qui n'avait que
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trop duré, et il s'éloigne rapidement du pavillon silencieux.
Au delà, il n'y avait plus guère que des habitations de maraîchers. .
, Çà et là, un cabaret montrait son enseigne représentant un cruchon d'où la bière s'échappait impétueusement pour retomber en panache dans le verre tenu par un artilleur ou par un grenadier peintà la détrempe et de grandeur naturelle.
Mais les tonnelles qui entouraient ces buvettes champêtres n'abritaient personne pour le moment.
Ce n'était ni dimanche, ni lundi, et Ja population ouvrière était au travail.
De plus, il faisait une chaleur extrême, et les bourgeois n'avaient aucun motif pour se lancer en plein midi dans ces parages absolument dénués d'ombrages et de verdure.
Lucien s'en allait la tète basse, et il ne tarda point à ralentir le pas, car il n'était plus si pressé de louer un logement hors Paris, et la rencontre qu'il venait do faire le préoccupait beaucoup plus que le choix d'une auberge.
Il songeait aux suites do cette aventure et il se demandait comment il allait s'y prendre pour se présenter ch« H. Vernède, où il était convenu qu'il ne devait pas mettre les pieds jusqu'au retour de Mâchefer.
Ne valait-il pas mieux attendre ce retour et s'expliquer en téte-à-tête avec son vieux camarade, sans enrayer de craintes peut-être chimériques le père de Thérèse déjà trop accablé de soucis?
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Peut-être; mais, d'autre part, qui pouvait dire quand l 'ex-fournisseur reviendrait de sa hasardeuse tournée en Périgord?
Lucien revint finalement a sa première idée qui était de se rendre le soir même à la rue des Bourdonnais.
En prenant quelques précautions, il se faisait fort d'y arriver sans être remarqué, et, pour s'assurer tout d'abord qu'il n'était pas suivi, il eut soin de se retourner plusieurs fois en remontant la chaussée.
La voie, à perte de vue, était complètement déserte et, dans la petite maison qu'il apercevait encore, rien n'avait bougé.
Rassuré de ce côté-là, il se mit à marcher plus vite, afin de franchir le plus prompteraent possible des espaces découverts et brûlés par le soleil. ■
Il apercevait à une demi-lieue en avant les premières maisons d'un de ces misérables villages qui déshonorent les abords de la grande ville : des bâtisses sans symétrie jetées comme au hasard dans un champ poussiéreux.
Ce vilain hameau devait être habité par des blanchisseurs, car il était entouré de linges variés qui séchaient étendus sur des cordes.
Certes, Une pouvait venir à. l'idée d'un Parisien de choisir pour séjour cette abominable agglomération de baraques.
C'était précisément là une raison qui détermina Lucien à essayer de se caser dans un endroit où il était sûr que personne ne viendrait le chercher.
Il avança donc, déterminé à demander des renseigne-
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ments sur la localité à quelques paysannes au teint noir qu'il apercevait rôdant autour des draps étendus.
Mais, à ce moment, un bruit lointain lui fît tourner la tête.
C'était comme un grondement sourd et régulier, quelque chose de semblable au bruit de là marée qui monte, car cela- grossissait rapidement.
Bientôt Lucien distingua le son cadencé des fers de chevaux martelant le sol.
Evidemment, une troupe de cavalerie arrivait au galop, et la première pensée qui traversa le cerveau de l 'officier à demi-solde fut que ces gens-là le poursuivaient.
Il fit même un mouvement pour se jeter hors de la route, mais la réflexion le retint.
Il se dit qu'on n'envoie pas un escadron courir après un simple particulier pour l'arrêter, et que la police a d'ordinaire des façons plus discrètes.
Du reste, il eut bientôt la preuve que ce n'était point à lui qu'on en voulait, car il vit poindre au bas de la chaussée un gros de cavaliers précédant et entourant une calèche qui arrivait à fond de train.
Les casques brillaient au soleil et des gerbes d'étincelles jaillissaient des pavés.
11 n'y avait alors à Paris qu'un seul homme à se promener avec une escorte si imposante et une allure si précipitée, et cet homme c'était le roi Louis XVIII.
Lucien avait déjà entendu parler souvent des courses enragées auxquelles se livrait presque chaque jour ce souverain podagre, et, quoiqu'il ne sa fût jamais trouvé sur son chemin, il comprit aussitôt que c'était lui qui
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allait passer, et il se rangea bien vite sur le revers de la route pour éviter d'être écrasé.
Car il savait que le cortège royal ne se dérangeait pour personne et qu'il courait avec une vitesse étourdissanie. . En effet, ce ne fut pas une, des moindres singularités de ce monarque sage et modéré dans tous ses actes, que son étrange façon de goûter le plaisir de la promenade.
Ses jambes malades le condamnant à une immobilité perpétuelle, il éprouvait le besoin de se faire emporter avec une vitesse diabolique, pour se donner la sensation du mouvement que ses infirmités l'empêchaient de sepro-
Aussi, quotidiennement ou peu s'en faut et quelque temps qu'il fit, le roi, après avoir tenu le conseil, montait ou plutôt se faisait bisser dans un vaste landau découvert et partait avec une escorte de cavaliers de sa maison.
Les postillons avaient ordre d'aller toujours ventre-àterre et les malheureux cavaliers de l'escorte avaient toutes les peines du monde a suivre.
Il ne se passait pour ainsi dire pas de jour sans qu'un ou deux chevaux s'abattissent et très-souvent avec gran-l dommage pour le cavalier.
Du reste, ces légers accidents n'arrêtaient point Sa Majesté qui continuait si galopade de trois heures, choisissant de préférence les chemins les plus arides et les plus mal pavés,— ses promenades favorites étaient laroutedeSaint- Ouen et la route de Choisy, — et rentrant aux Tuileries sans avoir permis à qui que ce fût, bêtes ou gens, de souffler une minute.
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Ce jour-là, Louis XVIII avait légèrement changé son itinéraire habituel, mais non pas son train.
Lucien avait à peine aperçu les cavaliers cl 'a vaut-garde qu'ils arrivaient à la hauteur du fossé où il s'était réfugié.
Le landau suivit aussitôt, et Lucien put distinguer, au milieu d'un tourbillon de poussière, la calme et bourbonnienne figure du roi.
Le gros de l'escorte suivit en même temps, sans que nul fit attention à lui.
Bais l'officier qui la commandait, montant sans doute un cheval rélil ou fatigué, était resté un peu en arrière, et, quand il passa devant l'ex-lieu tenant du 25*, celui-ci le reconnut parfaitement.
C'était le marquis de Baffey.
Lucien n'avait pus revu son rival depuis le jour où ils s'étaient rencontrés dans le cabinet de H. Vernètle.
Mais les traits du marquis étaient restés profondément gravés dans son souvenir.
La haine n'est point oublieuse, et celle de l'ex-lieu tenant n'avait rien perdu de sa vivacité.
Il se souvenait des moindres détails de leur unique entrevue, et il aurait reconnu entre mille le regard froid et dédaigneux du hautain gentilhomme.
H. de Baffey avait-il la mémoire moins fidèle ? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en passant il ne regarda pas le lieutenant, qui s'était rangé sur un des bas cotés de la route pour le voir passer.
Il est vrai qu'il était, pour le moment, fort empêché avec son cheval, un magnifique bai-brun de pur sang,
OU EST ZÉNOBIE î
évidemment ramené d'Angleterre en même temps que les Bourbons.
Cet animal, dont on aurait eu alors quelque peine à trouver le pareil en la possession d'un Français, était aussi indocile que vigoureux. Le gentilhomme qui le montait avait beaucoup de peine à le maîtriser.
II s'était attardé en lui livrant bataille à coups d'éperon et il cherchait à regagner sa place réglementaire, qui était à droite et à la hauteur du landau royal.
L'anglais, violemment ramené après une résistance énergique, se défendait encore par des pointes, des sauts de mouton et des écarts si prodigieux et si inattendus, qu'il fallait vraiment être un éfcuyer consommé pour se tenir en selle sur son dos.
Hais l'officier de mousquetaires noirs était inébranlable, et quand il passa, ferme sur ses étriers, le corps droit, la tête haute, et le sabre a la hanche, il avait une si fière mine que Lucien ne put s'empêcher de l'admirer ou plutôt de l'envier, car, entre rivaux, l'admiration touche de bien près à l'envie.
Le marquis, définitivement maître de sa monture, l'enleva par une vigoureuse pression des jambes, afin de rattraper sa distance, et il aurait eu têt fait de rejoinJre le cortège, si, par malheur, en touchant la terre, le cheval n'eût glissé sur la pavé et manqué des quatre pieds à la fois.
La chute fut terrible.
M.deBaffey, désarçonné et lancé en avant avec une
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m OU EST ZÉNOBIE !
violence inouïe, alla frapper le sol la tête la première et resta sur la place.
La bète essaya de se relever et retomba ; elle avait la jambe cassée.
Cependant, la voiture filait toujours à fond de train, et pas un soldat de l'escorte ne revint sur ses pas pour relever son officier.
Dans les courses royales, tant pis pour qui tombait. L'attelage galopait toujours, dût-il rentrer aux Tuileries sans un seul cavalier pour le protéger,
Ce jour-là, il disparut rapidement derrière les premières maisons du village qui fermait l'horizon à courte distance, et Lucien se trouva seul avec M. de Baffey, étendu sans connaissance au milieu de la chaussée.
Il ne faudrait pas jurer qu'en 'voyant tomber son rival, son premier mouvement ne fut pas un mouvement de joie. Les amoureux sont sans pitié.
Hais l'es -lieu tenant revint très-prompte ment a des sentiments plus humains.
Il courut à l'infortuné marquis gisant sur le pavé et il le trouva dans un fâcheux état.
Son casque avait roulé à dix pas de lui, et le sang coulait d'une blessure au front.
Il ne donnait, d'ailleurs, aucun signe de vie, et Lucien fut d'abord tenté de croire qu'il était mort sur le coup.
Mais, en se penchant sur lui, il reconnut qu'il respirait encore et il se mit en devoir de le secourir de son mieux.
Il s'agenouilla, déboutonna l'uniforme du blessé pour lui permettre de respirer plus librement, et se mit h es-
OU EST ZENOBtE ? 135
suyer avec son mouchoir te sang qui ruisselait sur son visage.
Le marquis ouvrit les lèvres et murmura quelques paroles inintelligibles, mais co fut tout.
Lucien sentit qu'il s'affaissait dans ses bras et le soutint du mieux qu'il put; mais il commença à se trouver fort embarrassé de sa situation. ■
Que faire de ce blessé?ll ne pouvait pas rester là à le garder jusqu'à ce qu'il survint quelqu'un, et, d'unaulre côté, il était hors d'état de le transporter sans aide jusqu'à la maison la plus rapprochée.
D'ailleurs, lui qui avait toutes sortes de raisons pour éviter de se compromettre, il comprenait bien que ce serait folie de se mêler d'une aventure où un officier de la maison du roi venait de courir le îisque de perdre la vie, en admettant qu'il en réchappât.
Et cependant, il avait peine à se résoudre à abandonner au milieu d'un chemin un homme qui allait peut-être expirer faute de soins,
11 en était là et il allait probablement se décider à aller chercher du secours, lorsqu'il entendit derrière lui une voix masculine.
— Je viens à votre aide, monsieur, criait celte voix un peu essoufflée, qui était celle d'un individu accouru à toutes jambes sur le lieu de l'événement.
Lucien se retourna et vit un quidam d'assez belle prestance et de tournure presque militaire, le visage orné de superbes moustaches d'un noir de jais et cirées avec beaucoup de soin.
Son aspect éveilla tout d'abord en lui comme un sou-
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venir confus; mais il ne s'arrêta guère a cette première impression et il commença par remercier cet individu si obligeant.
— Je ne fais rien que de très-naturel, lui dit simplement le personnage. Je suivais la chaussée là-bas à cent pas derrière vous, et j'ai assisté de loin à la terrible cal* bute de ce brave officier.
A ce discours, Lucien ne put s'empêcher de laisser paraître quelque étonne ment.
Dix secondes avant le passage du cortège, il avait regardé vers la ville et il avait parfaitement vu que, dans cette direction, le chemin était tout à fait désert.
Cet homme mentait donc et s'il avait été véritablement spectateur de l'accident, cela ne pouvait être que de la fenêtre de quelque maison.
L'idée qu'il sortaitdu pavillon portant le n°13 passa par l'esprit de V ex-lieutenant, mais quelle apparence à cela? De la part d'un particulier qui cherchait à se cacher en sortant de la carrière, c'eût été une imprudence gratuite que de sortir de son asile pour entrer en colloque avec un homme qui l'avait suivi tout à l'heure.
D'ailleurs, le costume n'était pas le même eteependant il n'avait guère eu le temps d'en changer.
Lucien garda ses réflexions pour lui et dit :
— 11 serait urgent, je crois, de transporter le blesse dans un endroit où il pût être soigné par un mé~ decin.
— Ouï, certes, et à son domicile, si c'est possible.
— lia (heureusement, je ne le connais pas ce domicile, et...
OU EST ZÉNOBIE î 137
— Attendez donc, monsieur, attendez donc ! voici un joli portefeuille qui me fait l'effet de devoir contenir les indications dont nous avons besoin.
En même temps il mettait la main sur un carnet qui avait glissé de la poche du mousquetaire noir, et que Lucien, moins clairvoyant ou plus préoccupé, n'avait pas aperçu.
— Justement, reprit l'inconnu, voici une carte de visite.
Le marquis Henri de Bafpey.
10, rue de Varennci.
Lucien savait parfaitement le nom, mais il ignorait l'adresse de son rival et, à tout événement, il la grava dans sa mémoire.
— Diable 1 murmura l'homme, ce n'est pas ' tout prés d'ici la rue de Varennes et, même à. nous deux, nous ne viendrions pas à bout d'y porter ce gentilhomme.
— Pendant que vous le garderez, je puis aller chercher un fiacre, dit vivement Lucien, qui ne demandait qu'un prétexte pour prendre le large.
— Parbleu ! c'est inutile, en voici un que la Providence nous envoie, s'écria l'inconnu en montrant une voiture qui sortait du village.
— Il conduit peut-être des voyageurs, et mieux vaut, je crois...
— Des voyageurs? Ils ne refuseraient pas de descendre pour céder la place à un blessé, mais nous n'aurons pas la peine de leur demander ce service, car le fiacre revient à vide, je vois cela à son allure.
Lucienne trouva plus d'objections. Il aurait bien voulu s'en aller, mais il craignait qu'un départ trop précipité ne mit en défiance son coopérateur de rencontre. Il attendit.
Le fiacre était libre et s'arrêta a la première réquisition.
— Descends, cria l'homme, et viens nous aider à charger cet officier dans ta voiture.
— Un officier I répéta le cocher, un officier blessé! abl mais non, pas si bêle!
— Que dis-tu, drôle?
— Je dis que je sais ce qu'il en coûte jiour trimballer des messieurs qui se sont battus en duel. Huit jourB deprévention et ma voiture en fourrière.
— Il ne s'agit pas de duel, imbécile. Tu vois bien que cet officier vient tle.se blesser en tombant de cheval. Allons, viens ! tu le ramèneras chez lui et tu auras un bon pourboire.
Le cocher parut réfléchir un instant, mais il se décida pourtant à suivre le conseil ou plutôt l'ordre qu'on lui donnait.
Quand il eut mis pied a terre, Lucien, qui avait écouté ce colloque assez distraiLement, se trouva face a face avec un gaillard à face rubiconde dont le carrick à quinze collets attira son attention.
' Après une minute d'examen, SI n'eut plus le moindre' doute. Ce cocher, qu'un fâcheux hasard ramenait sur son chemin, était celui dont le fiacre lui avait servi de champ clos pour se battre avec le major prussien.
La rencontre était assurémentdes pi us malencontreuses.
OU EST ZÉNOBIF. ?
cependant, il ne paraissait pas qu'elle dût avoir des suites graves, car le cocher ne faisait pas mine de reconnaître Lucien.
Et certes, il eût été très-étonnant qu'il se rappelât soit visage, car il l'avait à peine entrevu dans l'obscurité sur la place Louis XV.
Mais ce n'était pas une raison pourque le vainqueur du major von Grùner se souciât beau couple prolonger l'entrevue avec ce dangereux témoin de son duel du mois passé.
— Je vais vous aider a placer le blessé dans la voilure, dit-il à l'inconnu, et je compte que vous voudrez bien vous charger de le reconduire a son domicile.
— Seul! mais c'est impossible, cher monsieur, s'écria le personnage survenu si à propos. Cet officier peut être pris en route d'une crise mortelle et je ne tiens pas h ce qu'il trépasse entre mes bras. Par le temps qui court, on pourrait mal interpréter un événement de ce genre. Un officier de la maison du roi, mort de mort violente... en tête-à-tête avec moi... il n'en faut quelquefois pas davantage pour faire accuser un homme, et je tiens beaucoup à pouvoir au besoin invoquer votre témoignage.
— Hou témoignage ne serait d'aucune valeur, balbutia Lucien.
— Pardon, il en aurait au contraire une très-grande, reprit le part culier en appuyant les mots.
Permettez-moi, d'ailleurs, devous faire observer qu'en cette affaire vous avez sur moi un droit de priorité incontestable. C'est vous qui avez d'abord relevé ce gentil-
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homme après sa chute. Donc, il vcus appartient, et Dieu me garde d'aller sur vos brisées 1
Je vous déclare que, si vous refusez de m'a ccompagner, je me retire, vous laissant le soin et l'honneur de sauver le blessé.
La perplexité de Lucien était grande.
Quelle que fût l'aversion que lui inspirait H. de Baffey, au fond, il lui répugnait de l'abandonner, et, d'autre par', il sentait bien que laisser partir ce très-suspect inconnu, ce serait s'exposera être suivi de plus belle.
En voyageant avec lui, au contraire, il allait faire pour ainsi dire la part du feu, puisqu'il tiendrait son compagnon sous sa coupe et dans l'impossibilité d'agir subrepticement.
Il comptait bien , d'ailleurs, lui fausser compagnie une fois qu'ils seraient arrivés à l'hôtel du marquis.
— Soit, dit-il, mieux vaut, en effet, que nous soyons deux pour veiller sur cet officier. J'avais dans ce quar- ■ lier des affaires pressantes, mais je les remettrai à demain.
— Moi aussi j'ai des affaires par ici, dit le quidam en haussant les épaules, mais l'humanité avant tout.
Allons, toi, donne-nous un coup de main, ajouta-t-il en interpellant le cocher qui les regardait d'un air sournois.
Chacun mit la main à l'œuvre, et le marquis fut hissé sur les coussins de la voiture.
Le pur sang anglais s'était traîné dans le fossé. On l'y abandonna.
Lucien et le complaisant particulier montèrent à côlé du blessé et on roula vers la rue de Varennes.
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Le trajet fut silencieux d'abord- Les deux voyageurs t'observaient.
Au bout de dix minutes, M. de Bafiey ouvrit les yeux et vit Lucien, qu'il reconnut sans doute, car il lui dit d'une voix faible:
— Merci, monsieur... Je n'attendais pas moins d'un... ennemi tel que vous... et je n'oublierai pas que vous m'avez secouru...
Puis, épuisé sans doute par l'effort qu'il venait de faire, il s'évanouit de nouveau sur les genoux dû son rival fort ému.
— Vous ne m'aviez pas dit que vous le connaissiez, fit malicieusement observer le particulier aux moustaches noires.
— Moilvous vous trompez, je ne l'ai jamais vu, murmura Lucien.
— Tiens ! c'est singulier 1 il m'a semblé tout a l'heur a l'entendre vous complimenter sur ce que vous êtes venu à son secours, vous, son ennemi. Quand on est Fennerni de quelqu'un, généralement, c'est qu'on le connaît.
— La fièvre lui aura fait dire cela... le délire suit toujours les commotions au cerveau.
— Oui, c'est peut-être l'effet du délire, conclut l'homme d'un ton peu convaincu.
A partir de cet instant, il ne dit plus mot, et comme Lucien n'avait point envie de parler, le silence fut gardé de part et d'autre jusqu'à destination.
Le trajet s'acheva du reste sans autre incident, l'étal du blessé ne paraissant ni s'améliorer, ni s'aggraver, et la
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voilure s'arrêta rue deVarennes devant un fort bel hôtef, juste au moment où la grande porte de cet hôtel s'ouvrait pour laisser sortir une calèche un peu lourde, mais fort bien attelée.
Le valet de pied, qui s'apprêtait a grimper derrière l'équipage, s'élança pour faire reculer le fiacre piteux qui se permettait de barrer ie passage au noble carrosse.
Hais l'inconnu saisit cet instant pour mettre la tête à la portière et pour dire au laquais :
— C'est votre maître que nous vous ramenons gravement blessé.
A celte annonce, jetée à Irès-haute et très-intelligible voix, un cri de femme répondit.
L'équipage rétrograda aussitôt pour faire place à la voiture de place, qui entra dans la cour.
Au moment où Lucien sautait à terre par une portière, tandis que le particulier descendait par la portière opposée, il se trouva nez a nez avec une respectable personne coiffée en poudre et vêtue à la dernière mode du règne de S. M. Louis XV.
Il n'avait jamais rencontré cette étrange figure, mais il devina aussitôt à qui il avait affaire.
Cette douairière en jupes a ramages ne pouvait être que la tante du marquis, la vieille folle qui avait fait naguère à Thomas Vernède une scène si bizarre.
Et c'était, en effet, la comtesse des Orgeries, secouant ses paniers, agitant l'édifice compliqué de sa coiffure et levant les bras au ciel.
— Mon neveu I je veux voir mon neveu 1 criait-elle a tue-tête.
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Quand elle aperçut le marquis couché sur une des banquettes du fiacre, pâle comme un mort et tout ensanglanté, elle se livra incontinent à des imprécations où elle amalgamait les libéraux, le comte de Provence et le régicide Fouché.
Dans l'excès de son désespoir, la bonne dame ne comprenait pas la cause de l'accident arrivé a son neveu et ne songeait point à s'en informer auprès de ceux qui auraient pu la renseigner.
La livrée était accourue et le marquis fut en un clin d'œîl enlevé et transporté dans son appartement, car il habitait l'hôtel de sa tante.
Du malheureux liacre, nul de cette valetaille ne s'inquiéta, si bien que le cocher tourna bride et sortit de la cour suivi à pied par l'inconnu et par Lucien, qui de leur charitable expédition ne rapportaient pas même un remerciement.
Le suisse referma sur eux les lourds battants de la porte cochère et tout fut dit.
— Telle est la reconnaissance des grands de la terre, s'écria d'un air moitié emphatique et moitié railleur l'homme aux moustaches cirées.
Et maintenant, cher monsieur, ajouta-t-il, où vous plaîti\ que je vous reconduise ?
— Nulle part. Je vous rends grâces. Je demeure ic
• tout près et m'en irai fort bien à pied. Permettez-moi donc de payer le fiacre et de le laisser a votre disposition.
— Ah 1 par exemple 1 voilà ce que je ne souffrirai pas Vous habitez ce quartier, dites-vous? Raison de plus pour ■que vous me permettiez de vous mettre à votre porte.
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En parlant ainsi, l'inconnu regardait dans le blanc des jeux Lucien, qui se sentait pris au piège.
Evidemment, cet homme l'espionnait et s'était juré de savoir où il demeurait.
Plus moyen de se débarrasser de lui. Tons les fauxfuyants du monde n'auraient abouti qu'à l'exciter davantage à suivre la piste.
Lucien pensa un instant à se faire ramener à la porte d'une maison quelconque, mais le personnage ne se serait certes pas laissé prendre à cette ruse grossière. Il aurait guetté la sortie.
Alors, l'amoureux de Thérèse eut une idée.
— Puisque vous insistez si aimablement, monsieur, ditil, je vous dirai que je vais rue Montmartre, au coin de la rue du Jour, et si vous voulez m'y accompagner, à condition, bien entendu, que je prendrai ma part de la dépense...
— Comment donc! mais avec le plus grand plaisir, cher monsieur.
Lucien ne se fit plus prier. Il s'était dit :
— Je ne resterai chez Mâchefer quele temps nécessaire pour dépister ce drôle, Dès ce soir, a la brune, je filerai, j'irai raconter à M. Vernede ce qui s'est passé aujourd'hui, et il me donnera un conseil. Dans tous les cas, je ne coucherai pas chez moi, et si on vient demain pour m'arrêter, on ne trouvera personne au gîte.
En route, on causa peu. Le particulier semblait légèrement soucieux et Lucien ne se sentait pas du tout porté aux épanchements.
Quand le fiacre arriva au coin de la rue du Jour, un
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autre fiacre venait de dépasser ce coin et de s'arrêter devant la première porte h gauche.
De ce fiacre, un homme, tenant une valise à la main, sortit juste au moment où l'inconnu mettait pied à terre. — Quoi I c'est vous ! s' écrièrent-ils tous les deux en même temps.
Lucien, qui avait laissé son compagnon descendre le premier, Lucien était encore dans le fiacre et ne comprenait rien à ce qui se passait dans la rue.
Il se hâta de mettre pied à terre et c'est alors que son étonnement prit des proportions incommensurables.
L'homme qui sortait de l'autre voiture et qui venait de s'écrier: ■ C'est vous 1 », ce voyageur avec une valise à la main, c'était Mâchefer.
Spectacle bien plus prodigieux encore, bdit Mâchefer venait de se précipiter dans les bras du particulier aux moustaches cirées qui le serrait avec effusion contre son cœur.
Comment ces deux hommes se connaissaient-ils ? Lucien eut à peine le temps de se le demander, car l'individu qui l'avait aidé à ramasser M . de Baffey lui dit :
— Excusez-moi, monsieur, de vous avoir oublié un instant. Je retrouve ici, par le plus inattendu et le plus fortuné de tous les hasards, je retrouve un aimable compagnon de voyage... que j'ai quitté, il y a quelques jours seulement pour rentrer à Paris, et je n'ai pu résister à l'envie de lui donner l'accolade.
Hais,£ajouta-t-il, il me semble que vous le connaissez aussi.
En effet, Lucien venait de montrer que Hficlicler n'était
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point un étranger pour lui, car, cédant à son premier mouvement, il n'avait pu s'empêcher de lui tendre la main.
— Oui, s'écria l'ex-fournisseur qui jugea nécessaire^e prendre ta parole pour empêcher Lucien de lâcher une sottise, oui, mon cher monsieur, ce jeune homme est un de mes commis, et je ne puis que le féliciter d'avoir rencontré une personne telle que vous.
— L'avantage est pour moi... M. votre commis est fort aimable... et je m'applaudis de l'avoir aidé à faire une bonne action... il vous racontera cela, car je vais prendre congé de vous... je suis un peu pressé...
— A votre aise, mon cher monsieur.
— Et les affaires ? Vous êtes content de votre tournée, à ce que je voie, et les truffes se vendront bien cette année... tant mieux... et au plaisir de vous revoir.
Vous permettez, monsieur le commis, que je garde le fiacre?
Et, sans attendre qu'un de ses deux interlocuteurs lui répondit, le quidam sauta dans la voiture, après avoir dit deux mots au cocher, qui fouetta ses bêles et disparut avec son équipage à l'angle de la rue Montmartre. ,
Les deux amis restèrent face à face et aussi stupéfaits l'un que l'autre.
— K 'expliqueras-tu?,., balbutia Lucien.
— J'allais l'adresser la même question, interrompit Mâchefer ; mais le lieu n'est pas propice pour causer et je crois que le temps est précieux.
Honte chez toi,., je te suis.
OU EST ZÉNOBIE ï 441
Le jeune homme, abasourdi, grimpa jusqu'à sa chambre, où son ami le rejoignit après quelques instants employés à renvoyer sa voiture.
— Sais-tu qui est ce drôle moustachu? demanda vivement l'ex-fournisseur.
— Non, puisque tout à l'heure je t'ai demandé
— Tu ne t'endoutes pas un peu ?
— Pas le moins du monde.
— Tu n'as donc pas reçu ma lettre?
— Rien depuis celle que tu m'as écrite en arrivant à Périgueux.
— Au fait... ceUe que je t'ai expédiée le 29 n'est partie que le lendemain, et elle ne peut arriver que ce soir,.. Je suis venu en chaise de poste et à fond de train... de sorte que j'ai gagné douze heures sur la malle.
— Tu apportes donc des nouvelles intéressantes?
— Je crois bien. Jugos-en par l'échantillon que voici. L'homme avec qui je t'ai trouvé tout à l'heure est tout simplement celui qui a voyagé avec moi dans le coupé de la diligence en allant à Périgueux, celui qui espionnait Bonn in et que Bonnin espionnait.
— Bah !
— Oui, mais, puisque ma dernière lettre ne t'est pas encore parvenue, tu ignores encore le véritable nom de ce personnage.
— Absolument*
— Eh bien 1 mon cher, c'est ton cousin.
— Mon cousin I Mais je n'ai pas de cousin, que je sache.
— Le neveu de ton. oncle par alliance, si tu veux que je mette les points sur les i. *
— Quoi! Maxime...
— Oui, Maxime Trimoulac, qui voyageait avec moi, sous ie nom de Jean Gardilan, et qui prenait en Périgord la qualité d'agent de remonte.
Comprends-tu maintenant pourquoi il y venait ?
— Pour le testament, je suppose.
— Parbleu I il y venait, comme moi et comme le sieur Bonnîn, chercher Zénobie Capitaine.
— Il avait donc eu vent aussi que cette femme était dépositaire des dernières volontés de mon oncle?
— - 11 faut le croire, car je te réponds que c'était bien pour causer avec elle qu'il avait fait le voyage. Heureusement qu'il y a perdu ses peines.
— En vérité, je n'en reviens pas. Pour circuler ainsi avec un faux nom et les allures d'espion que tu m'as décrites dans ta première- lettre, ce Maxime Trimoulac est donc...
— De la police? Oh ! oui, il en est. Et il doit même y jouer un rôle assez important, car il avait à sa dévotion les autorités départementales.
— Je ne me trompais donc pas, murmura Lucien.
— Que veux-tu dire? Ta-t-il espionné, toi aussi? Et, au fait, comment te trouvais-tu dans sa compagnie? Comment i'avais-tu rencontré?
— Fortuitement et de la façon la plus singulière. Une
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série de coïncidences toutes plus bizarres les unes que les autres. J'étais sorti ce matin..'.
— Malgré mes recommandations.
— H. Veraède m'avait conseillé de déménager et de chercher un logement dans la banlieue, il parait que ta maison est surveillée.
— Bon ! il ne manquait plus q^ie cela. Continue.
— J'avais donc passé la barrière et j'étais en qufite d'une auberge, lorsque tout à coup voilà le landau de Louis XVIII qui arrive a fond de train, selon son habitude. Je me range pour ne pas être écrasé. Juste a ce moment-là, l'officier qui commandait l'escorte est désarçonné... son cheval s'était abattu... je cours le relever...
— Quelle sotte idée I un garde du corps ! un ci-decant!
— Bah 1 c'était un bomme après tout et tu en aurais fait tout autant. Mais devine un peu qui j'ai ramassé : le marquis de Baffey.
— Celui qui a placé trois cent mille francs chez Thomas et qui voudrait...
— Qui voudrait épouser Mlle Vernède. C'est précisément cela. Avoue qu'il y a des hasards étranges.
— Si étranges qu'on les dirait arrangés tout exprès. Mais arrive au Trimoulac.
— Il s'est trouvé derrière mon dos, au moment où j'étais penché sur le corps du marquis, sans que je l'aie entendu venir, sans que j'aie pu voir d'où il sortait. Il m'a proposé de m'aider a transporter le blessé. Un fiacre est venu à passer, Autre histoire. Le fiacre, j'en suis sûr,
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est celui qui m'a voiture pendant mon duel avec le Prussien.
— Diable I voila encore une fâcheuse rencontre.
— Par bonheur, le cocher ne m'a pas reconnu, je crois. J'y suis monté, bien malgré moi, avec cet inconnu dont je me défiais instinctivement et dont je cherchais h me séparer, mais impossible ! Il a fallu souffrir qu'il vint reconduire avec moi H. de Baffey, chez sa tante, une vieille folle qui demeure rue de Varennes.
— Oui, celle qui est allée faire une scène a Thomas.
— Celle-là même. Après m 'être débarrassé du marquis, j'ai essayé de planter là mon particulier. Ah ! bien oui, il s'est cramponné à moi et il ne m'a laissé aucun repos jusqu'à ce qu'il m'ait conduit ici. Si je ne t'avais pas rencontré, je ne m'en serais peut-être jamais délivré. lime parait du reste certain qu'il tenait à savoir où j'habitais.
— Parbleu! veux-tu mon avis, mon vieux Lucien?
— Je te le demande.
— Eh bien ! il faut déguerpir.
— C'était déjà mon intention.
— J'ajouterais même qu'il faut déguerpir à l'instant, si je n'avais à te communiquer les nouvelles que je rapporte. Ces nouvelles, il est indispensable que tu les apprennes sur-le-champ et, si nous nous séparons, nous pouvons être plus d'un jour sans nous revoir.
Ecoute donc ce que j'ai à te dire. Je vais être bref, et puis le Trimoulac ne doit pas se douter que tu te proposes de changer de logement et il te laissera tranquille au moins pour la journée.
D'ailleurs, quel que soit le jeu qu'il joue, il a besoin de
le combiner. Nous avons donc à nous un certain nombre d'heures.
— Je l'espère comme toi. Seulement, avant de t'entendre, laisse-moi te dire encore qu'une chose m'étonne par-dessus toutes les autres. Si ce Trimoulac m'espionne, c'est qu'il me connaît. Comment me connaît-il?
— Qui sait? Il suffit qu'il t'ait rencontré une fois. Ne m'as-tu pas dit qu'il avait dû te voir dans ton enfance ? II n'aura pas oublié tes traits. Ces gens-là ont la mémoire des figures,
— Après tout, c'est possible. Parle-moi de Zénobîe maintenant. Tu l'as donc vue?
— Vue et entretenue a loisir. Haïs ce n'est plus de Zénobîe qu'il s'agit.
— Que veux-tu dire ?
— Que ce n'est pas elle qui a le testament.
— Pas possible !
— C'est comme j'ai l'honneur de te le dire. Elle l'a eu. Elle ne l'a plus.
— Quoi ! on le lui a pris ?
— Non, mais elle l'a contié a quelqu'un.
— Et à qui ?
— A sa nièce.
— A sa nièce! Elle avait donc une nièce?
— Oui, et même tu as du connaître cette nièce dans ton enfance, car elle a été élevée comme toi sur la métairie de Chateau-Lévéque et tu n'as guère que deux ou trois ans de plus qu'elle.
— Son nom?
— Virginie.
— Virginie I oui... en effet, je me souviens... Virginie Lusbaysses, n'est-ce pas?
— C'est bien cela. Elle était fille d'une sœur de lacontinière.
— Laquelle sœur fut ma nourrice, parbleu I
— Nous y sommes.
— Je me rappelle maintenant très-bien cette enfant. Elle était d'une intelligence tout à fait au-dessus de son Age.
— Intelligence qu'elle a conservée et même développée, à ce qu'il parait.
— Fort bien ; mais, en vérité, je m'y perds. Tu me dÏ3 que cette jeune fille a le testament du colonel... Elle n'a pourtant pas, je suppose, fait la campagne de Russie?
— Non. Ecoute-moi avec attention, cber ami, car tu t'épuiserais en conjectures inutiles et nous n'avons pas de temps à perdre.
Sache d'abord que ton oncle est mort non pas à la Bérézina, mais quelques jours après, à Smolenskoù les Russes l'avaient fuit transporter. Son acte de décès y a été dressé àl'liôpital militaire, le 5 décembre 18(2, et il te sera aisé de te le procurer. Avant d'expirer, il a lesté en ta faveur, de sa main, avec date, signature, en un mot, très-régulièrement, et il a confié ce testament à Zénobie.
Par suite de circonstances qui seraient trop longues à te raconter et que tu devines, la cantinière, expédiée su fond de la Russie avec d'autres prisonniers français, n'a pu rentrer au pays que longtemps après la pais.
Elle est arrivée a Périgueux au mois de juin de cette
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année, à peu près ou moment où les camarade? combattaient à Mont-Saint-Jean.
— Et comment se fait-il qu'elle ne m'ait pas écrit depuis cette époque?
— Tu vas trop vite. Laisse-moi dire, je t'expliquerai tout, mais avec ordre et méthode, sans quoi tu n'y comprendrais rien.
Zénobie débarqua donc à Périgueux cbez sa soeur, la mère de la Virginie en question, qui tenait une petite boutique de mercerie. Notre brave cantinière a appris à être prudente en faisant la guerre et, au lieu de publier, comme bien des commères n'y auraient pas manqué, qu'elle était la mandataire de feu le colonel Lacaussade, elle commença par se renseigner.
— C'était sage, en effet.
— Elle apprit alors que le Trimoulac était en instance auprès des tribunaux pour se faire envoyer en possession des biens de son oncle dont il héritait naturellement, mais qu'il n'y était pas encore parvenu et que l'héritage ne lui avait point été délivré.
Elle sut aussi que tu n'avais point reparu au pays depuis plusieurs années et que tu habitais Paris, mais elle ne put pas se procurer ton adresse.
C'est alors qu'elle prit le parti de l'écrire, un peu au hasard.
— Comment! que dis-tu? Zénobie m'a écrit?
— Oui, mon cher. Elle t'a. écrit, ou plutôt elle t'a fait écrire, car la pauvre femme est complètement illettrée. La lettre a été adressée à H. Lucien Bellefond, lieutenant
Cooyk'
OU EST ZÉNQBIE î
au 35* régiment de ligne, à Paris, et mise à la poste le 28juin.
— Mais je ne l'ai jamais reçue !
— A qui le dis-tu? Si tu l'avais reçue, il y a longtemps que le testament du colonel serait dans ta poche.
— Alors qu'est-elle devenue, cette lettre?
— Voilà ce que je ne sais pas d'une façon certaine. Je soupçonne cependant qu'elle n'a pas été perdue pour tout ie monde, et, si tu veux que je te dise le fond de ma pensée, je crois qu'elle a bien pu passer sous les yeux du sieur Bonnin, ton vendeur de succession.
— Si je croyais cela...
— J'en serais sûr que je te conseillerais encore de te tenir tranquille. De ce côté-là, le mal est fait et nous n'y pouvons rien, mais ce mal n'est pas sans remède, car ce Bonnin, comme tu sais, était à Périgueux en même temps que moi, et, s'il est de retour, il n'est pas revenu plus avancé qu'à l'époque de son départ.
Le vieux filou a vendu la peau de l'ours avant d'avoir mis l'oura par terre et je le crois beaucoup moins à craindre que Maxime Trimoulac.
Mais tu n'es pas au bout de tes étonnements. Tu t'es récrié tout à l'heure quand je t'ai appris que Zénobie t'avait écrit. Que diras-tu quand tu sauras que tu lui as répondu?
— Moi!
— Oui, toi. Ou du. moins la lettre qu'elle a reçue le lendemain mémo du jour où la sienne était partie pour Paris, cette lettre portait ta signature.
— Et que contenait-elle?
— Une invitation des plus pressantes de se rendre surle-champ à Paris où tu l'attendais.
— Et le faussaire, car c'est un faussaire qui a écrit cela, indiquait ma véritable adresse?
— Je ne le pense pas, mais je dois te dire que je n'ai pas vu cette lettre signée de toi. Je ne l'ai pas vue, par une excellente raison que je vais t'exposer tout à l'heure. Quant à Zénobie, qui en a entendu la lecture, elle n'a jamais pu se rappeler le nom de la rue où était située la maison que tu habitais ou plutôt que tu étais censé habiter.
— Quel peut être l'auteur de cette machination infernale?
— Huml je ne serais pas surpris que M. Trimouiac y fût pour quelque chose; mais nous examinerons cela ensemble un peu plus tard. 11 faut d'abord que tu saches ce qu'il est résulté de cette fausse lettre.
Zénobie, peu de jours après son arrivée, s'était décidée, non pas à partir elle-même pour Paris, qu'elle ne connaissait pas du tout et où elle n'aurait pu faire que de mauvaise besogne, mais à y envoyer sa nièce.
— Virginie Lasbaysses?
— Oui, Virginie, une enfant de vingt-deux ans, brave comme un homme et fine à en remontrer a tous les mouchards de Fouché. Une gaillarde douée d'une taille de hussard et d'un poignet solide. Tout le portrait de sa tante, quand sa tante était jeune- Celte fille hardie autant que dévouée s'était offerte
d'elle-mèm» à te porter le testament, se faisant fort d'éviter toutes les embûches et de te découvrir dans Paris. Zénobie accepta cette proposition presque héroïque et
chargea sa nièce de l'annoncer son départ immédiat, ce que fit ladite nièce dans cette lettre que tu n'as jamais reçue. La rusée cantinière avait poussé la précaution jusqu'à te faire écrire que c'était elle qui partait, sans dire un mot de Virginie. Elle espérait ainsi dépister les recherches, au cas où la lettre tomberait en de mauvaises mains, ce qui précisément est arrivé.
— Bien nous en a pris peut-être, qu'elle ait eu l'idée de cettu supercherie.
— C'est assez mon avis, mais laisse-moi achever. La tante et la nièce en étaient là lorsque ta lettre, la lettre du faussaire, arriva. Dès lors, plus de difficulté. On écrivait que Zênobie était attendue a Paris, telle rue, tel numépa, par son cher Lucien Bcllefond, qui signait. Si elle avait pris la précaution de montrer l'épltre à ton métayer, qui doit connaître ton écriture, elle aurait découvert le piège. Hais elle n'y pensa point, et d'ailleurs elle n'avait pas le temps de se renseigner. Virginie, équipée pour la circonstance, s'en alla attendre la malle-poste à un relais au delà de Périgueux; elle eut la chance d'y trouver une place, et elle partit.
Inutile de t'apprendre qu'elle emportait le testament du colonel, et la lettre, la prétendue lettre de toi, qui contenait ton adresse et devait lui servir à trouver ton domicile.
— C'est pour cela que la cantinière n'a pas pu te la montrer.
— Juste. Et maintenant, cher ami, voilà où nous en sommes.
— Quoil Zénobie n'a pas revu sa nièce?
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— Elle ne l'a pas revue et, qui plus est, elle n'en a jamais eu de nouvelles.
— C'est bien extraordinaire. Cependant cette nièce a dû armer à Paris.
. — Tout me porte aie croire.
— Et je ne l'ai pas vue.
— Que tu ne l'aies pas vue, cela n'a rien de très-éton- «ant, puisqu'elle ne connaissait pas ta véritable adresse. Ce qui est prodigieux, c'est que, ne te trouvant pas au domicile indiqué, ell-ï ne t'ait pas cherché ailleurs; qu'elle ne soît pas allée s'informer au ministère ou à la place et que, finalement, voyant que ses démarches n'aboutissaient a rien, elle ne soit pas retournée à Péricueux.
— Le traître qui l'a attirée chez lui a pu lui faire un mauvais parti.
— J'ai eu cette idée. Mais elle ne s'accorde pas avec une supposition qui me paraît très-plausible. On ne m'otera pas de ta tête que c'est Trimoulac qui a écrit en ton nom. Or, si Virginie s'était présentée à l'adresse indiquée par lui, qu'il l'eût tuée ou non, je ne l'aurais pas rencontré à Périgueux, déguisé et cherchant à circonvenir la cantinière. Ou ce n'est pas Trimoulac qui a contrefait ta signature, ou, si c'est Trimoulac, Virginie n'est pas allée chez lui en arrivant è Paris.
— Il n'y a rien à répondre à ce dilemme. Mais il faut absolument que nous sachions ce qu'elle est devenue.
— Je reviens tout exprès pour la chercher, je te prie de le croire.
— Et espèresTtu yréUBsir?
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158 OU EST ZÉNOB1E ?
— Oui, seulement, ce sera peut-être long et je crains que le temps ne nous manque.
— En effet, l'échéance da M. Yernède est si prochaine.
— S'il n'y avait que l'échéance de Yernède... maïs il y a des arrestations dans l'air. Je me déSe plus que jamais de ce Trimoulac avec qui je t'ai rencontré.
Et, à propos de ce drôle, je voudrais bien savoir où il demeure.
— 11 ne te l'a donc pas dit où il demeurait? demanda Lucien.
— Pas si bétel répondit Mâchefer. C'est-à-dire si; il m'a bien remis sa carte où il a écrit: « Jean Gardilan, agent de remonte, rue du Gros-Caillou, no 175; » mais tu penses bien que l'adresse est aussi fausse que le nom. Je ne prendrai même pas la peine d'y aller voir.
Et je suppose que sur ce point tu n'en sais pas plus long que moi.
— Moins encore. Il ne m'a pas donné de faux nom, puisqu'il ne s'est pas nommé du tout pendant le peu de temps que nous avons passé ensemble.
— Oh! je m'en doutais, M. Trimoulac tient a la police politique, j'en mettrais ma main au feu, et il ne commet pas d'imprudences. Vois avec quelle célérité il opère. Il a d& arriver à Paris hier soir, avec quelques heures d'avance sur moi, pas davantage, et le voilà déjà sur nos talons.
— Hais c'est le busard qui l'y a mis, tu en conviendras.
— Qui sait? Comment l'as tu rencontré?
OU EST ZÉKOBIE ? 189
— Je te l'ai déjà dit. II est survenu au moment où je ramassais ce marquis.
— Oui, je me rappelle maintenant. Et tu ne l'avais pas entendu venir, tu u'as pas vu d'où il sortait?
— Non. Cependant j'ai un soupçon.
— Lequel?
— Un instant avant celte rencontre, j'étais passé devant les buttes Montmartre et j'avais surpris un homme qui sortait de la fente...
— Quoi! de l'entrée du souterrain!
— Oui, mon ami. J'en suis sûr.
— Diable! voilà qui n'est pas du tout rassurant. Et qui était cet homme?
— Je ne le connais pas.
— Comment était-il vêtu? Avait-il l'air d'un bourgeois ou d'un ouvrier?
— Plutôt l'air d'un bourgeois, autant que j'ai pu en juger, car je n'ai vu que son dos.
— ■ Haïs tu l'as suivi, je suppose?
— A l'instant même et je ne l'ai plus lâché. Par malheur, il ne s'est pas retourné une seule fois tt, à quelques centaines de pas des buttes, il est entré dans une maison.
— Où tu n'as pas osé pénétrer après lui?
— Ma foi! non. J'ai craint de tomber dans un piège.
— Tu as peut-être eu raison. Mais revenons à Trimoulac. Quel rapport y a-t-il entre lui et l'histoire que lu me racontes?
— Ah I voilà. L'accident du marquis a eu lieu tout près de la maison en question, et il n'y avait personne sur la
160 OU EST ZÉNOB1E 1
chaussée, au moment où il est tombé de cheval. Qu&nd j'ai aperçu tout à coup un homme derrière moi, il m'a passé par l'esprit que cet homme était peut-être celui que je venais de suivre et qui, ayant vu l'événement par la fente d'un volet, s'était empressé de sortir de son repaire pour m' espionner à son tour.
— Était-il habillé de la même façon?
— Non, à ce qu'il m'a paru. Mais il avait pu changer de vêtement.
— Et cet individu était Trimoulac?
— C'est toi qui viens de me l'apprendre.
Mâchefer réfléchit un instant et dit :
— Tout cola se combine et s'explique assez bien. Il se peut qu'à son retour de Périgueux, au débotté, Trimoulac ait trouvé un ordre de son maître touché, car il est au service de Pouché, je n'en doute pas, un ordre concernant les Frères du plâtre; nous avons dû être dénoncés plutôt trois fois qu'une depuis la rentrée des Bourbons. Il aura en vent des réunions dans les carrières de Montmartre ; on lui aura même indiqué le passage secret, et, comme il est fort actif, il sera allé aussitôt faire en personne une reconnaissance du terrain.
Tu dis qu'il s'est laissé suivre sans regarder derrière lui et qu'il s'est réfugié dans une maison...
— Un pavillon isolé où il doit habiter tout seul.
— Et d'où, s'étant embusqué à une fenêtre, il a pu voir à qui il avait eu aflaîre. Alors, tayaut reconnu, il s'est attaché à tes pas jusqu'à ce qu'il ait pu constater où tu demeurais.
Tu lui avais été signalé probablement comme Compa*
OU EST ZÉNOB1E î 461
gnon de la Truelle, mais il sait peut-être aussi que tu es son compétiteur pour l'héritage du colonel et c'est une raison de plus pour qu'il s'acharne après toi. Donc, ainsi que je te l'ai conseillé d'abord, il faudra filer d'ici dès ce soir.
Moi-même, je vais avoir certaines mesures à prendre dans l'intérêt de ma sûreté personnelle, car me voilà dépisté. Le drôle n'est pas si sot de croire que tu es mon commis et il a déjà deviné que j'étais ton associé dans l'affaire du testament. Là-bas, à Périgueux, nous étions les meilleurs amis du monde et il avait donné en plein dans le panneau puisqu'il me faisait ses confidences. Ici, la guerre va commencer et il faut que je m'y prépare.
— J'ai bien peur qu'elle ne nous soit pas avantageuse.
— Bahl il ne faut pas nous décourager. A quelque cliose malheur est bon, puisque cette fâcheuse rencontre t'a procuré l'avantage de connaître l'adresse du Trimoulac que je te demandais tout à l'heure.
Voyons, où est-elle située la maison où il s'est réfugié pour échapper à ta poursuite?
— Chaussée de CLgnancourt, no (3.
— Tiens! c'est singulier. Il me semble que ce n'est pas la première fois que j'entends cette adresse-là, s'écria .Mâchefer.
— Tu l'as entendue, en effet, et dans des circonstances que tu n'as certainement pas oubliées, dit Lucien en baissint la voix.
— Où? quand?
— Au fond du souterrain de Montmartre, la nuit de l'exécution par la muraille.
— Bon ! j'y suis maintenant. C'est là qu'on a saisi cet ignoble chevalier de Lubiac dont tu as si bien pris la
défense.
— Et qu'on mura malgré mes réclamations.
— Oui, et le Grand Maçonnant pour te calmer fut obligé de te mettre dehors. Hais es-tu bien sûr de ne pas te tromper?
— J'ai lu, de mes yeux lu, le nom de la rue et le numéro de la maison.
— C'est bien étrange... moins peut-être que cela n'en a l'air. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que Trimoulac eût connu ce Lubiac, espion comme lui, travaillant comme lui dans la police politique, et qu'après la disparition de son estimable collègue il se fût servi de ce logement?
— Rien, assurément, et cette supposition, très-admissible, me confirme même dans la pensée que c'est bien Trimoulac que j'ai suivi sans voir son visage.
Mais, à ce propos, une chose m'a toujours étonné, c'est que le meurtre de ce misérable chevalier n'ait jamais donné lieu à aucune poursuite.
— Tu oublies que personne n'a jamais su qu'il y avait eu meurtre. Fouché et sa séquelle croient sans doute que leur chevalier de Lubiac a filé subitement à l'étranger, et ils attendent son retour. Ils l'attendront longtemps. OIiI ce fut une expédition bien menée par le Grand Maçonnant.
— Trop bien ; les cheveux m'en dressent encore sur la tête. Tu le connaissais, ce Lubiac?
— Moi? Pas le moins du monde, et il ne me connaissait par, non plus, du moins que je sache.
Je croyais t'avoir expliqué, le soir de l'affaire, là-bas-
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OU EST ZÉNOB1E ? I6.Î
sur la place, au pied des buttes, ce que c'était que ce personnage. „
— Tu m'as dit alors qu'il s'était fait affilier aux Frère* du plâtre sous le nom de Mulot, je crois, et qu'il avait yu la plupart d'entre nous aux réunions où il avait su se glisser.
— Je me serai mal exprimé ou tu m'auras mal compris. Cet homme, au contraire, n'a jamais eu de relations qu'avec un petit nombre de nos amis, fort heureusement, car nous aurions sans doute été dénoncés comme tant d'autres qu'il a fait prendre. Il est vrai qu'on ne lui en a pas laissé le temps. A bien dire, de nous tous, il n'y avait que le Grand Maçonnant qui connût assez son visage pour être en état de le reconnaître partout.
— Et moi je n'ai jamais connu celui du Grand Maçonnant, murmura Lucien. Singulière association que la nôtre 1
— Hé 1 hé ! dit Mâchefer en haussant les épaules, il faut de ces mystères-là quand on conspire. Je ne connais pas plus que toi les traits de notre chef suprême et il est probable que je ne les connaîtrai jamais, car la société me fuit l'effet d'être dissoute pour toujours.
— Ha foi ! tant mieux. Je ne tiens plus à en faire partie depuis cette vilaine soirée du 2 juillet. Dieu veuille que nous n'ayons pas à nous repentir d'y avoir assisté, car Maxime Trimoulac pourrait bien avoir pris la suite dos affaires du chevalier de Lubiac.
— C'est ce que je crains, parbleu ! D'autant que cette maison du no 13, je m'en souviens maintenant, n'était pas le domicile du chevalier, mais une sorte de pied-à-terre
où il recevait ses espions en sous-ordre et où il machina certaines infamies. Le Trimoulac s'en sert évidemment pour le même usage.
Peu nons importe, d'ailleurs. Mon plan est arrêté. Tu sortiras d'ici ce soir ; mon vieux Frantz te procurera les habite d'un de mes commis et tu passeras par la boutique. Il se chargera aussi de te caser chez une sœur à lui qui habite Charonne. Une fois que tu seras eu sûreté et que je n'aurai plus de soucis sur ton compte, je vais me mettre en quête de cette chère Virginie. Le grand point, c'est de savoir où elle est allée en arrivant à Paris.
— Si c'était chaussée Clignancourt, no 13?
— Tu n'y pensas pas. Trimoulac, si c'est lui qui a écrit ia lettre faussement signée de toi, Trimoulac se serait bien gardé de lui donner rendez-vous dans cette souricière banale que son digne camarade le chevalier de Lubiac occupait encore. L'affaire de l'héritage lui était personnelle et il ne se souciait évidemment pas d'y mêler ses amis de la police.
— Je crois que tu as raison et...
En ce moment, on frappa à la porte trois coups espacés d'une certaine façon.
Mâchefer et Lucien tressaillirent et se regardèrent avec inquiétude.
— C'est le signal habituel pour annoncer une communication du Grand-Maçonnant, dit tout bas Mâchefer.
— 11 prend bien son temps, murmura Lucien.
— Je vais toujours ouvrir. Nous verrons de quoi il s'agit et nous agirons en conséquence.
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L' ex- fournisseur tira les verrous, qu'il avait eu soin de pousser et la surprise de Lucien ne fut pas médiocre quand il vit apparaître M. Vornède.
— Quoi ! c'est toi, Thomas ! s'écria Mâchefer. Tu savais donc que j'étais revenu?
— Non, mais je l'espérais, car ce que j'ai à te dire est si grave et si urgent.,.
Et, se tournant vers Lucien, le banquier ajouta :
— Je ne comptais pas vous retrouver ici, mon ami.
— J'en étais parti ce matin, comme je vous l'avais annoncé hier, mais j'y ai été ramené par suite d'événements,..
— Que tu lui raconteras tout à l'heure. Laisse parler Thomas qui ne vient certes pas pour rien.
— Non, car il s'agit de notre existence à tous. Les Frères du Plâtre sont en péril.
— Les Frères du Plâtre! répéta Lucien stupéfait.
— Oui, mon cher Bellefond, les Frères du Plâtre auxquels j'appartiens comme vous, comme Mâchefer. Je vous avais laissé ignorer jusqu'à présent que j'étais de la société ,
— Je ne vous y ai jamais rencontré.
— Peut-être, mais, quoi qu'il en soit, mon ami, je n'ai aucun motif pour vous cacher plus longtemps ce secret, et vous pouvez entendre ce que j'ai à dire a Mâchefer.
— Qu'y a- t-il donc? demanda l'ex-fournisseur.
— Il y a que le chevalier de Lubiac est vivant.
— Lubiac 1 s'écrièrent en même temps Lucien et Mâchefer.
16S * OU EST ZÉNOBIE î
— Oui, Lubiac, le traître qui nous avait vendus I que doue avons arrêté, jugé, condamnée mort et... exécuté.
— Perds-tu l'esprit ? demanda Timoléon en serrant fortement le bras du banquier.
— Non, je l'ai vu comme je te vois.
— Quand ?
— Il n'y a pas une heure.
-Ou?
— Sur le Pont-Neuf, à l'entrée delà place Dauphine, parlant avec un cocher de fiacre dont il venait de quitter la voiture.
— Un fiacre ! répéta Lucien frappé d'une idée.
— Oui, et ce fiacre l'a attendu sur le quai des Orfèvres, pendant qu'il entrait, lui, dans la rue de Jérusalem.
— Et comment est-il ce chevalier de Lubiac, car tu sais que je ne l'ai jamais vu ? demanda Mâchefer.
— Aujourd'hui il portait une perruque noire et des moustaches cirées qui l'auraient rendu méconnaissable pour tout autre que pour moi.
— Une perruque noire I des moustaches cirées I c'est mon homme 1
— Quel homme ?
— Celui qui a fait le voyage de Périgueux avec moi.
— Le Gardilan dont tu parlais dans ta première lettre ?
— Précisément. Et sais-tu quel est le vrai nom de ce Gardilan? Il s'appelle Maxime Trimoulac, et il est le propre neveu du colonel Lacaussade, celui qui hérite de lui, si nous ne retrouvons pas le testament.
— Qui vous dit que ce soit ce personnage que je viens de rencontrer?
— Le cocherdu fiacre ne portait-il pas un carrick jaune i collets ? demanda vivement Lucien.
— Gomme tous ses pareils.
— Et le numéro de la voiture est 1669 ?
— C'est vrai, dit le banquier.
— Je le savais bien, s'écria Lucien, Alors le Trimoulac et le chevalier de Lubiac ne font qu'une seule et même
— C'est évident et vous voyez que Lubiac est vivant, répliqua Thomas Vernède.
— Mais, s'il est vivant, on a donc exécuté à sa place un innocent î
— .C'est malheureusement probable, murmura Mâchefer.
— Et j'avais raison, reprit Lucien indigné, j'avais raison lorsque, pendant cette affreuse scène, je proclamais bien haut que la prétendue justice de votre Grand-Maçonaant n'était qu'un abominable assassinat.
Thomas Vernède tressaillit, se redressa et faisant un pas vers le fiancé de sa fille, il lui saisit le bras et lui dit froidement :
— C'est moi qui suis le Grand -Maçonnant,
— Vous 1 s'écria le jeune homme qui devint très-pale.
— Oui, moi, et je vous rends votre parole, mon ami. S'il vous répugne d'entrer dans la famille d'un homme qui a ordonné d'abominables assassinats, vous êtes libre.
— Pardon I balbutia Lucien.
— Allons, Thomas, dit Mâchefer, oubliedes paroles en l'air. Nous avons pour le moment autre c/ioee à faire que de nous adresser des reproches.
— Tu as raison, restons unis, dit le banquier en tendant la main à Lucien, qui !a serra avec empressement. Jamais la concorde ne fut plus nécessaire entre nous, car c'est une partie suprême que nous allons jouer, et, pour la diriger, j'ai besoin de tout savoir. Ce Trimoulac est donc revenu du Périgord en même temps que toi ?
— Avant moi. Il a dû arrivera Paris hier soir, et j'y suis débarqué tout à l'heure.
— Et il sait que tu es ici ?
— Il vient de me quitter là, rue du Jour, devant ma porte. Nous nous sommes dit au revoir.
— Etil u vu Lucien ?
— Il a passé une heure en fiacre avec lui par suite d'une rencontre des plus bizarres que je te raconterai ; il faut qu'il déménage dès ce soir.
— Ce soir, il sera peut-être trop tard. Il faut sauver Lucien à l'instant.
— Mais vous êtes tous les deux aussi exposés que moi t
— Non, c'est à vous seul que cet homme en veut, car il ne me connaît pas, moi, quoique je le connaisse fort bien,. et il ne se doute pas que je suis le Grand- Maçonnant.
— Et il n'a aucun intérêt à agir contre moi, ajouta Mâchefer ; car il ne m'a jamais vu qu'en Périgord, où nous avons eu ensemble d'excellentes relations.
— Vous voyez donc, mon cher Lucien, qu'il faut que nous nous occupions uniquement de vous.
— J'ai trouvé ce qu'il lui faut à Cbaronne, chez ta sœur de Frantz, et, dès qu'il fera nuit, il filera par la boutique.
— Mieux vaudrait sur-le-champ. Ce misérable espion,
s'il est l'héritier du colonel, comme il n'y a plus à en douter, ne doit avoir rien de plus pressé en ce moment que de se débarrasser d'un dangereux concurrent, et il a dû aller demander à la police un ordre d'Errestation contre Lucien, sous un prétexte quelconque.
— 11 est tout trouvé ce prétexte, si ce drôle est le chevalier de Lubiac, qui trahissait dans le temps les Frères du Plâtre.
Mais, en vérité, je n'en reviens pas, ou plutôt je ne puis croire à cette résurrection, car c'en est une, ou je ne m'y connais pas. Un homme scellé dans un pilier !
— Ce n'est pas lui qu'on y a scellé.
— Parbleu ! je pense bien que si on l'y avait déposé en chair et en os, il n'en serait pas sorti ; il faut qu'il y ait eu une méprise.
Hais qui donc a péri à sa place ?
M, Vernède cherchait une réponse, lorsque des pas précipités résonnèrent dans l'escalier.
Mâchefer courut àla porte, qu'il avait négligé de fermer au verrou après l'entrée de son ami le banquier, mais il arriva trop tard et, du reste, la précaution eût été inutile.
La porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son écharpe, parut sur le seuil, suivi de quatre gendarmes qui s'arrêtèrent sur le palier.
— Nous gommes pris, dit entre ses dents Mâchefer.
Hais, àson grand étonnement, le commissaire repoussa le battant derrière lui, laissant la force armée dehors, et dit du ton le plus poli :
— Lequel de vous, messieurs, se nomme Lucien Bellefond ?
— C'est moi, monsieur, répondit Lucien.
— Ex-lieutenant au 25* Je ligne?
— Précisément.
— Alors, veuillez me suivre. J'ai contre vous un mandat d'amener.
— Fort bien . Pais-je savoir de quel crime je suis accusé?
— Je n'ai aucun motif pour vous cacher que vous allez avoir à rendre compte delà mort d'un officier étranger qui fut tué dans une voiture de place, au mois de juillet dernier.
Lucien respira. Vernède et Mâchefer échangèrent un regard surpris.
Ils' s'attendaient a une accusation de complot qui allait les englober tous, et il ne s'agissait que d'une inculpation de meurtre dont Lucien ne pouvait pas manquer de se justifier facilement.
Aussi avaient-ils peine à croire à tant de bonheur.
Le commissaire acheva de les rassurer.
— Je sais, messieurs, leur dit-il, que je suis chez un honorable négociant qui, étant l'ami de H. Lucien Bellefond, ne pouvait faire autrement que de lui donner asile.
Le gouvernement du roi tient essentiellement a ce qu'il ne soit pas exercé de vexations inutiles, et je puis vous donner l'assurance que personne ne sera inquiété à propos de cette affaire.
J'espère, d'ailleurs, qu'elle n'aura pas de suites graves, ajouta-t-il en se tournant vers Lucien.
— Je vous suis, monsieur, dit le jeune homme qui se
contenta de serrer la main à ses deux amis et de murmurer en passant à l'oreille du banquier :
— Ne lui dites pas que je suis arrêté.
Thomas Vernède comprit qu'il s'agissait de Thérèse et répondit par un coup d'oeil significatif à Lucien, qui alla se placer de lui-même an milieu des gendarmes.
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