CHAPITRE VI
Aux premiers jours de septembre, après un long mois de tristesse, la maison de la rue d'Enfer avait repris un air de vie et d'animation qui ne laissait pas de donner lieu dan» le quartier à quelques commentaires.
Les volets de la façade, fermés depuis plusieurs semaines, étaient ouverts et on avait signalé deux ou trois fois l'apparition à une fenêtre de la majestueuse M ma Boutard qui semblait guetter une arrivée impatiemment attendue.
On avait. oamarqué aussi les allées et venues plus fréquentes du couple Bourdache, et même l'introduction d'un individu d'assez piètre mine, qu'on n'avait jamis vu dans ces parages.
M. Bonnin n'avait pas beaucoup de voisins ; mais enfin il en avait, et ces voisins s'occupaient un peu de ce qui se passait chez lui.^
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Ils ignoraient pourtant le grand événement qui mettait la maison en liesse, car nul n'en passait jamais le seuil.
Le maître y était rentré la veille, a la nuit tombante, de retour de son aventureuse campagne, et il y avait même couché, ce qui était contraire à toutes ses habitudes.
On peut croire qu'il fut reçu avec empressement par Clarisse, qui se mourait d'amour, d'impatience et d'ennui, et aussi par la gouvernante, qui avait eu fort à faire pour modérer les transports de la jeune beauté confiée à sa garde.
M. Bonnin fut fêté, choyé et surtout interrogé sur les résultats de son voyage, mais il se montra très-réservé dans ses confidences.
11 avoua tout d'abord qu'il ne rapportait pas la toison d'or; mais il prit soin de ne pas décourager sa chère tille, car il lui annonça qu'il croyait toucher à un heureux et prochain dénouement.
Il alla même jusqu'à lui promettre que, sous très-peu de jours, elle reverrait le jeune officier et que, cette fois, Lucien ne serait plus tenté de se dérober par la fuite à un mariage avantageux.
Son entrevue avec la belle Julie fut plus longue et plus sérieuse. Il ne lui avait point écrit depuis le M août, et dans cette dernière lettre il ne lui avait rien appris de bien concluant. Aussi avait-il beaucoup de choses a lui conter, mais l'ex-merveilleuse s'attendait à entendre un exposé complet de la situation et elle fut légèrement déçue dans son espoir.
Le bonhomme se contenta de lui dire qu'il tenait le fil conducteur dont un bout était à Périgueux et l'autre à paris, qu'il avait maintenant la certitude que Zénobie avait
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confié le testament à une femme, et que cette femme, il se faisait fort de la retrouver promptement, mais que, pour y parvenir, il avait avant tout besoin de s'aboucher avec son ex-subalterne, le nommé CornîUon.
Bourdacbe,envoyéàlarecherchedel'e5pîon,eut quelque peine à le découvrir, si bien que ce fut seulement dans l'après-midi du lendemain que l'illustre Cornillon put se rendre a l'appel amical de son ancien patron.
Ils se rencontrèrent dans lejardin où Lucien avait passé sa convalescence et on Saint-Privat-Bonnin se promenait volontiers loin des oreilles indiscrètes.
Le maître fut affectueux et familier, l'inférieur montra une déférence cordiale, et, après un échange hâtif de compliments brefs, les deux policiers entamèrent une conversation substantielle.
— Qu'as-tu appris de nouveau, pendant mon absence ? demanda le père de Clarisse.
— Bien des choses sur le particulier qui vous fila si bien dans le jardin du Palais-Royal, le jour où...
— Bon 1 tu ne sais pas que je viens de voyager avec lui.
— Où?
— En Périgord, parbleu 1
— C'est donc ça qu'on ne le voit plus ici depuis un
— Juste. Il a passé tout ce temps-là à me faire concurrence pour l'héritage et je sais maintenant pourquoi il allait à la poste restante demander les lettres de Zénobie Capitaine.
Ainsi je n'ai besoin d'être renseigné que sur la vie qu'il mène ici et particulièrement sur les logemen ts qu'il occupe;
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je dis les logements, car un gaillard comme celui-là doit en avoir plus d'un.
— OU ! il est bien pourvu, comme vous allez voir. D'abord, le \ 8 et le 33 ne m'avaient pas trompé. Notre homme est de la brigade politique et travaille directement avec Foucbé.Il a naturellement plusieurs noms ; mais celui sous lequel il est le plus connu c'est Lubiac.
— Qui n'est pas le véritable, je le sais maintenant, interrompit Saint-Privat.
— Ça se peut bien, p atron. Du temps de Rovigo, il a eu des missions en Espagne. Il est passé à Wellington et puis aux Bourbons qu'il a toujours servis au fond. Pour le moment, il est en grande faveur à la maison et on raconte que c'est lui qui a fait pincer Labédoyère.
— Ce nVt pas vrai. Il était avec moi là bas au moment où on a arrêté le colonel, mais peu importe.
Arrive à la question du logement, c'est ce qui m'intéresse le plus.
— Et c'est aussi ce qui m'a donné le plus de peine à découvrir. Figurez-vous, patron, qu'il a d'abord un trèsbel appartement rue Neuve- des-Petits-Ghamps. Celui-là it n'y va que très-rarement... quand il a quelqu'un à recevoir et qu'il veut lui jeter de la poudre aui yeux. 11 n'y couche jamais. Sa véritable habitation, c'est rue de la Grange -Batelière, n a 16, chez uue certaine baronne de contrebande qui a des bontés pour lui, une femme superbe ' connue dans le quartier et même dans tout Paris sous le nom de Zoé de Saiute-Gauburge,
— Bon I il a dû descendre là à son arrivée?
— C'est probable. Mais il n'est pas facile, à ce que je me suis laissé dire, d'arriver jusqu'à lui quand il y est.
— J'en fais mon aSâire. Continue.
— Il a encore un pied-à-terre dans un faubourg, hors barrière.
— Où cela ?
— Chaussée Clignancourt, no 1 3. C'est un petit pavillon entre cour et jardin, fort gentil, ma foi I
— Il y va (aire ses farces, sans doute.
— Non, je pense au contraire qu'il y travaille pour la mamn.
— Qui te le fait croire I
— Une histoire assez drôle que m'a racontée le 33, vous savez... un des deux qui m'ont donné des renseignements.
— Oui, voyons l'histoire.
— Eh bien, patron, il faut vous dire qu'un soir, voila comme qui dirait deux mois, le 33 avait été envoyé porter un ordre au chevalier de Lubiac dans la susdite cassine de la chaussée Clignancourt. C'était Fouché qui l'avait chargé delà commission, quoiqu'il ne fût pas encore ministre, mais il n'était pas loin de le devenir, et mon ami le 33, qui avait servi sous lui autrefois, s'était proposé pour travailler en amateur.
— Passe ces détails.
— C'est, pour vous faire mieux comprendre la chose, patron. Il parait qu'à ce moment-là le chevalier de Lubiac était allé à Gonesse, au quartier général des Anglais et q u'il devait rapporter une réponse de Wellington aux gens qui manigançaient la capitulation.
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Bref, le 33 avait ordre d'aller an pavillon et d'y attendre le chevalier, s'il n'était pas rentré.
— Et il l'y trouva? demanda Saint-Privat avec quelque impatience.
— Non, et voilà justement où l'histoire devient drôle. Le 33 avait une clef de la grille qui entoure la maisonnette, et iiconnaîssait les êtres. Il y arrive sur ïe coup deneuf heures du soir, plutôt un peu avant. 11 fait le tour du pavillon. La chambre où il devait trouver Lubiac est sur le derrière au rez-de- chaussée. 11 voit de la lumière et, comme il est prudent par nature et par métier, il s'approche tout doucement pour s'assurer que Lubiac est seul.
Qu'est-ce qu'il voit se promenant à travers la chambre ? Un jeune homme qui avait à peu près la tournuredu chevalier, mais qui n'était pas lui.
Moins grand et plus mince.
Ça lui semble drôle. Il regarde encore. Le jeune homme s'assied aune table et se met à écrire.
Le 33 se dit qu'il n'a affaire qu'à Lubiac et que le plus sûr est de l'attendre. Alors il va s'embusquer dans le jardin, derrière un gros arbre, et il attend en effet.
Il n'était pas là depuis cinq minutes qu'il entend marcher tout doucement sur le sable des allées. Il retient son haleine et il regarde de tous ses yeux.
— Et que vit-il ? demanda vivement le bonhomme que ce récit commençait à intéresser.
— Quatre ou cinq hommes qui s'approchaient à pas de loup. Mon camarade se garda bien de bouger et il n'eut pas à s'en repentir. Les nouveaux venus examinèrent à travers les vitres le particulier qui écrivait dans la chambre
éclairée, poussèrent la porte et sautèrent tous à la fois sur l'individu assis.
—Et ils le tuèrent î
— C'est ce que le 33 n'a pas pu bien voir, attendu qu'ils commencèrent par renverser les flambeaux et que le reste de l'opération se termina dans l'obscurité la plus profonde; mais il les vit parfaitement passer, dix minutes après, emportant le corps.
Vous pensez qu'il ne s'amusa point à courir après ces clienapans-là qui n'auraient pas manqué de lui faire passer le goût du pain.
Pendant toute la fin de ce récit, H . Sain l-Privat avait donné des signes non équivoques d'émotion ; mais, lorsque Cornillon s'arrêta sur cette conclusion, il tomba dans une méditation profonde.
— Peux-tu me dire exactement quel jour se passait cette scène ? demanda-t-il enfin.
— Ma foi ! patron, je n'y étais pas, répondit Cornillon ; mais le numéro 33 m'a dit que c'était un dimanche, la veille ou l'avant-veille de la capitulation de Paris.
— Alors ce serait le dimanche 2 juillet. La lettre étaitdu 38 juin, murmura le bonhomme se parlant à lui-même.
— Peut-être bien, dit Cornillon qui avait l'oreille fine.
— Mais, voyons un peu, reprit le père de Clarisse, commentétait-il tourné et accoutréle particulier qu'on a enlevé?
— Pas très-grand, je vous l'ai déjà dit; (es cheveux noirs et assez longs, la tailla mince, les épaules étroites.
Quant au costume, c'était une tenue de voyage, carrick a trois collets, bottes à revers, chapeau à larges bords. — Et il n'a rien dit quand on l'a empoigné, ce particulier?
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— Il n'a pas eu seulement le temps de souffler. Ces genslà se sont jetés sur lui et le n° 33 pense qu'ils ont commencé parle bâillonner. Il a remarqué seulement que le pauvre diable avait posé deux pistolets sur la table et que l'individu qui avait l'air de commander les autres les a mis dans sa poche.
— Bon ! Et, après le passage de la bande, qu'est-ce qu'il a fait, le n° 33 ?
— 11 s'est tenu coi, environ une heure, pour voir si le chevalier de Lubiac n'arriverait pas, et, ne voyant rien venir, il a quitté la place.
— Pour aller faire son rapport à Fouetté, je suppose.
— Oui, seulement il ne l'a pas trouvé à son hôtel du quai Hulaquais. Mgr le duc d'Otrante était en conférence avec les maréchaux chargés delà défense de Paris. Le lendemain, pas moyen de le rencontrer : tous les gros personnages étaient en l'air. Le surlendemain, laça pitulalion était signée et, « la maison, chacun tremblait d'être mis à la porte. On ne savait sur quel pied danser. Bonaparte, les Bourbons, l'empereur Alexandre : il n'y avait pas un employé qui pût se croire sûr de conserver sa place. La prudence était à l'ordre du jour. Mon ami le 33, qui n'en manque pas, ne bougea point. Il a servi : il savait qu'on ne parle pas sous les armes. 11 ne dit rien et il ne s'en trouva pas plus mal,
— Et Fouché ne lui demanda point de rapport ?
— Rien du tout. Fouché ne pensait qu'à redevenir ministre.
— Mais enfin le 33 a conservé son emploi ?
— Comme les autres, parbleu I On savait bien au château que la police ne s'improvise pas. On a gardé tout le personnel, et on a eu raison.
Je me suis laissé raconter que quelqu'un avait conseillé à Louis XVIU de se coucher tout bonnement dans le lit de Bonaparte et que Louis XVIII avait suivi ce conseil-là.
— Louis XVIII est un homme d'esprit, prononça gravement Saint- Priva t.
Hais, dis-moi, la discrétion du no 33 n'aurait pas dû aller jusqu'à faire le réservé avec un ancien camarade. Quand tu lui as demandé des renseignements sur notre homme, il aurait bien pu te raconter tout ce qu'il savait, au lieu de te donner des indications vagues.
— La prudence, patron, toujours la prudence. 11 ne savait pas au juste dans quels termes le chevalier allait être avec le nouveau gouvernement, et il avait deviné que vous travaillez, pour le moment, en dehors des autorités constituées. Mettez-vous à sa place. 11 n'a pas de rentes et il est père de famille. Tout ce que nous pouvions lui demander, c'était de ne pas mentir, et il n'a pas menti. Il m'a dit que le Lubiac était de la brigade politique et que nous devions nous en défier. On ne pouvait guère exiger de lui davantage.
— Alors, pourquoi a-t-il été plus confiant avec toi ces jours-ci ?
— Ah I c'est que la position n'est plus la même. La maison est réorganisée. Plus de bouleversements àcraindre. Le duc d'Otrante est ministre et il n'a pas de préjugés, celui-là. Il sait qu'on ne fait pas la police avec des convictions pas plus qu'on ne fait la cuisine avec des gants. Il demande aux agents de travailler en conscience et puis c'est tout. Il ne s'inquiète pas de leurs opinions politiques. C'est pourquoi mon ami le?') est maintenant bien tranquille. Il sait qu'on ne le tracassera pas pour le passé et qu'oo le pavera
largement s'il rend des services. Aujiai l'aL-je trouvé aussi facile aux confidences qu'il s'était montré boutonné tout d'abord.
— C'est de lui-même et sans provocation de ta part qu'il t'a raconté ce qui s'est passé au pavillon de la chaussée Clignancourtî
— Kon pas. J'ai eu au contraire assez de peine à lui tirer les vers du nez. Peut-être même n'y aurais-je pas réussi, s'il n'avait su que le chevalier de Lubiac allait quitter la maison. Le bruit y court que ce monsieur a fait fortune et qu'il va prendre congé de Fouché et de toute la satanée boutique. 11 y a, du reste, plus de deux mois qu'on ne l'a vu chez nous.
— Je crois, en effet, que désormais il ne servira guère I'État.Maisil y a une chose que j'ai grand intérêt à éclaircîr avant tout. La discrétion de ton ami le 31 est-elle allée-
. jusqu'à ne rien dire au chevalier de Lubiac ?
— Parbleu I il n'a pas eu grand mérite a garder le secret, car, dans les premiers temps, le chevalier est resté invisible. 11 n'a entendu parler de lui que par moi, quand je lui ai raconté Phistoiredu filage à la poste restante. Puis, lorsqu'il a su h quoi s'en tenir et lorsqu'il aurait pu le trouver pour le mettre au courant de l'aventure du dimanche soir, ledit Lubiac a disparu subitement. Notre brave 33 a su qu'il était en voyage, et M lui a fallu attendre son retour pour s'aboucher avec lui.
— De sorte que le chevalier ne aait rien encore 1
— C'est probable, à moins que le 33 n'ait trouvé le moyen de le rencontrer depuis hier.
— Oh ! où l'ourait-il vu ?
— Je n'en sais rien, maie je puis vous dire qu'il h guettait et qu'il connaît fort bien ses habitudes.
G est mon vieux 33 qui m'a indiqué las domiciles variés de co particulier, la rue Heuve-des-Petits-Champs, la rue de la Grange-Batelière.
— Alors tu croie que...
— Je crois qu'il a dû Sire informé de son arrivée et qu'il n'a pas perdu de temps pour aller le voir. Il sait quels chevalier est riche et il espère lui soutirer une bonne ré compense en écliangodes indications qu'il vn lui donner.
Sain t-Privat, cette fois, n'insista plus, mais ii se mît a se promener a grands pas, sans plus s'inquiéter de la présence de son ex-employé Gornillon.
Les traits de lumière fourmillaient dans les renseignements que le policier subalterne renaît de lui donner.
Pendant les derniers jours de son séjour à Périgueux, l'ancien directeur du cabinet noir n'avait pas perdu sua temps.
S'étant aperçu un peu tard qu'il faisait fausse route, puis que Zénobie ne savait ni lire, ni écrire, et que son incarcé ration volontaire ne pouvait le mènera aucun résultat,; avait aussitôt changé de tactique.
Mis en liberté le 17 août, il avait employé le temps qui lui restait à recueillir des renseignements sur l'entourage de la canlinière, et il était arrivé peu à peu à cette convie* tion qu'elle avait envoyé à sa place quelqu'un cherchera Paris Lucien Bellefond.
Bien plus, il avait fini par découvrir que ce messager devait être une certaine nièce de Zénobie, dont l'existence
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et le départ affirmés par vingt témoignages ne faisaient plus doute pour lui.
Sur celte base certaine, l'ingénieux Saint-Privat avait échafaudé diverses conjectures dont une, entre autres, ne manquait pas de vraisemblance.
Il s'était souvenu fort à propos que, de ses premières investigations sur les voyageurs arrivés du Pérîgord à Paris au commencement du mois de juillet, il était résulté qu'un tout jeune homme monté dans la ma lie- poste à un relais après Périgueux, avait raconté au courrier qu'il s'en allait en Belgique à la recherche de son père, officier supérieur blessé à Mont-Saint-Jean.
Saint-Privat avait aussitôt pensé que ce prétendu adoles cent pouvait bien être la nièce de Zénobîe qui se serait déguisée en homme pour dépister les recherches.
Et, afin de s'éclairer, il s'était mis à l'affût de tous les courriers de la malle, lesquels, en passant par Périgueux, descendaient justement à l'hôtel où il logeait, et il avait appris de la bouche de l'un d'eux que le jeune homme en question qui voyageait sans bagages avait quitté la voiture àVillejuif pour entrer à pied dans Paris.
Nouvel indice plus significatif encore que Iesautr.es.
L'infatigable Saint-Privat ne s'en était pas tenu la. A force de fureter de tous côtés, de faire parler les servantes d'auberge et les décrotteurs, il avait su que le départ de la nièce de Zénobie avait été motivé par une lettre venue de Paris.
Et, sans hésiter, avec l'habitude qu'il possédait des déductions policières, il était arrivé à celte conclusion que ojlto lettre devait avoir été écrite par Lucien ou plutôt au
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nom de ucïen, car,ence temps-là, le lieutenant au 25* de ligne ignorait tout, même le retour de Russie de la vivandière.
Sur ces entrefaites, un heureux hasard lui révéla encore que ce Gard ilan , son persécuteur, n'était autre que Maxime Trimoulac, l'héritier naturel du colonel.
Dès lors, le fil étaittouvé. Evidemment, Trimoulac avait écrit la fausse lettre, et la nièce, donnant dans le panneau, était partie pour le rejoindre. Évidemment aussi, elle n'était pas arrivée à destination, puisque Trimoulac avait éprouvé le besoin de se rendre à Périgueux sous un déguisement.
Désormais, la solution du problème était & Paris, et Saint-Privat en avait repris le chemin, sans plus s'inquiéter de sa nouvelle connaissance le marchand de truffes.
Il voulait gagner de vitesse Maxime Trimoulac, qu'il avait surpris faisant aussi ses paquets, et rentrer bien vite a la rue d'Enfer, afin d'y apprendre de la bouche de Cornitlon les résultats qu'avait produits l'enquête dont il l'avait chargé avant son départ.
Ces résultats lui étaient acquis maintenant.
Le rapport de Cornillon lui en avait appris plus qu'il ne l'espérait sur les aventures de la nièce de Zénobîe à son arrivée à Paris, et, avantage précieux entre tous, plus que Maxime Trimoulac n'en savait peut-être.
M. Saint-Privat, avec sa logique serrée, ne pouvait pas hésiter à conclure du récit de son subalterne que la susdite nièce, attirée par une fausse lettre dans la petite maison de la chaussée Cligancourt, était tombée par malheur entre les mains de gens qui en voulaient à Trimoulac et qui l'avaient prise pour lui.
Tout concordait pour lui faire accepter cette hypolhère : la date, le costume, la tournure du particulier si brusquement saisi par des inconnus.
Maintenant, qu'était devenu ce particulier? Evidemment, on lui avait fait un mauvais parti; mais l'avait-on luéou simplement séquestré?
Les renseignements s'arrêtaient à l'enlèvement-Cornilloii interrogée fond, déclara que son ami le no 33 n'en savait pas davantage.
Il était clair aussi que la victime de cet attentat, où qu'elle fût, portait sur elle le testament du colonel.
Donc, l'unique problème consistait à là retrouver morte ou vive.
Et c'était la solution de ce problème quipréoccupaitsi fort M. Saint-Privat arpentant à pas précipités les allées de son jardin.
Cornillon se grattait philosophiquement le bout du nez en voyant son patron courir comme un fou, et cette allure extraordinaire d'un homme qu'il était accoutumé à respecter le jetait dans un étonnement sans bornes.
Saint-Privat se demandait en ce moment si le parti le pi us sage qu'il eût à prendre ne serait pasde faire la part du feu, en se résignant à contracter une alliance avec son concurrent.
Ce compétiteur à la succession de M . Lacaussade n'était plus Lucien que les événements semblaient avoir mis hors de cause, mais Maxime Trimoulsc, le seul intéressé à la suppression du testament de son oncle, de même que Lucien était Tunique intéressé à la production de cette pièce jusqu'alors introuvable.
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Or, M«ime Trïmoalac, qui s'était transporté à Périgueux sous un faux nom, ne s'était point amusé à faire des confidences a ce H. Bonnin qu'il avait rencontré sur son chemin quand il avait voulu s'aboucher aveclacanlinière.
Hais M. Bonnin, c'est-à-dire Saint-Privat, supposait avec beaucoup de raison que ledit Trirooolac ne s'était point rebuté après un premier échec et n'avait point commis la sottise de rester inactif dans la ville natale de Zénobie Capitaine.
Ce que lui, Bonnin, avait appris tonchant la nièce de la cantinière, Trimoulac, à pins forte raison, avait dû l'apprendre.
C'était même probablement parce qu'il était enfin muni de renseignements décisifs sur le voyage de la nièce qu'il avait repris brusquement le chemin de la capitale.
Dès lors il ne restait plus au père de Clarisse que deux voies ouvertes.
Ou il lui fallait gagner son compétiteur de vitesse en rattrapant avant lui la porteuse du testament, ou il en était réduit à entrer en arrangements avec l'adversaire.
Le premier parti était certes celui qui lui convenait le mieux.
Les arrangements avec l'honnête Lucien Bellefond étaient déjà faits et parfaits. 11 savait que le lieutenant tiendrait sa parole en tout état de cause et qu'il serait toujours prêt à payer un million la remise du testament.
De ce coté, pas de difficultés possibles, pas d'inquiétude sur l'exécution des promesses.
Saint-Privat, comme tous les intrigants ses pareils, aimait par-dessus tout' à traiter avec les honnêtes gens, car
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ISS OU EST ZÉ-NOBIE ?
les coquins apprécient plus que personne la sûreté des relations dans les affaires.
M:iis cette voie n'était pas, tant s'en fallait, la plus facile à suivre,
Miraculeusement retrouvée jusqu'à la petite maison de la chaussée de Clignancourt, la piste de la nièce de Zénobic s'arrêtait là et H. Saint Privât, en se creusant la tête, n'entrevoyait même pas le moyen de renouer le fil rompu.
Cornillony perdait son latin et le n« 33 n'avait certainement vu que ce qu'il avait raconté.
Un seul homme peut-être était en état de deviner la fin de l'histoire, et cet homme c'était Maxime Trimoulac.
Lui seul, en effet, connaissait assez les ennemis qu'il pouvait avoir et ce dont ils étaient capables contrelui pour dire ce qu'ils avaient pu faire de la jeune fille dont ces gens sans scrupule s'étaient emparés en croyant se saisir du chevalier de Lubiac.
Aussi, Saint- Privât inclinait-il à penser qu'avec Trimoulac il lui serait possible de s'entendre.
A une condition toutefois, qui était de s'arranger avec lui avant qu'il fût entré en relations avec le no 33.
Pour traiter avec un ennemi, il faut de toute nécessité lui offrir un avantage.
Dans le cas présent, l'apport de H. Bonnin au contrat qu'il méditait c'était le secret de l'enlèvement du 2 juillet.
Tant que le Trimoulac ne connaissait pas ce secret, le père de Clarisse pouvait venir lui dire franchement et hardiment : nous chassons le môme lièvre, et je suis fondé à vous demander part à la curée, car je sais ce que vous ne savez pas. Je sais où est allée en arrivant à Paris la nièce
OU EST ZËKOBIK S
de Zénobie, J'ignore, il est vrai, où elle se trouve maintenant, mais avec le renseignement que je vais vous fournir, vous pourrez m'aider aie savoir. Arrangeons-nous. Signez-moi une promesse éventuelle, et je vous livre une information de première importance.
Si, au contraire, le n° 33 avait déjà vu Trimoulac, il était trop tard et la démarche n'avait plus aucune chance de succès.
Le point, c'était d'arriver premier dans cette course aux indications.
Saint- Privât eut tût fait de peser tout cela dans son esprit, tout jusqu'à la chance d'être trompé parle Trimoulac, dont la probité ne lui inspirait aucune confiance,
Sa conclusion fut qu'il n'y avait pas autre chose à faire que d'aller le trouver, et pas une minute à perdre.
— Attends-moi ici, dit-il à Gornillon ; j'ai à sortir, et, à mon retour, je puis avoir besoin de toi immédiatement.
— Je suis de pervice aujourd'hui, patron, répondit l'agent, mais ça ne fait rien, il ne sera pas dit que j'aurai laissé mon ancien chef dans l'embarras.
— Je te revaudrai ça, mon vieux, et la besogne que tu feras pour moi te rapportera, je l'espère, dix fois plus que celle de la maison.
— Alors, patron, ça va à votre idée? Vous êtes content de ce que je vous ai dit ?
— Oui et non. Hais, dans tous les cas, si je ne réussis pas, ce ne sera pas ta faute. Reste là. Promène-toi. Fume ta pipe si tu veux. Ne te gène pas. Je vais dire à M me Boutard de te faire servir au frais une bouteille de Tavel.
Je me souviens que c'est ton vin favori. Elle te tiendra compagnie jusqu'à ce que je revienne.
— Patron, s'écria Corn Mon attendri, vous avez des manières auxquelles on ne résiste pas. Je ne sais pas pour quoi, mais je sens que je me ferais tuer pour vous de boa cœur.
-Saint- Privât ne s'attarda point à recevoir les actions de grâces de son ancien subalterne.
Il lila prestement, donna en passant ses ordres au fidèle Bourdache qu'il chargea d'empêcher que Cornillon ne sortit, et sauta dans la rue pour courir à la place Saint- Michel où il y avait une station de fiacres.
H calculait que le prétendu Gardilan avait dû arriver a Paris la veille et il ne doutait pas qu'il n'eut été tout droit descendre chez la baronne de Sainte-Gauburge dont Cornillon venait de lui donner l'adresse.
La journée était fort avancée et tout autre que le Trimoulac aurait eu largement le temps de quitter ce domicile de contrebande et d'aller à ses affaires, après une absence d'un mois.
Mais Saint-Privat avait en à Périgueux le temps d'étudier les moeurs du personnage, et il savait qu'avec ses devoirs politiques H. Maxime en prenait fort à son aise. , C'était assurément un des plus fins et des plus habiles, mais aussi le plus sensuel et le plus paresseux de tous les agents de Fouché.
il y avait donc q uwl que chance de le trouver à trois heures de l'après-midi, déjeunant au fond du petit appartement d'une baronne de rencontre.
Aiguillonné par l'espoir de conquérir enfin la dot de sa
OÙ EST ZENOBIE ? «M
fille chérie, le père de Clarisse avait hâta d'en venir aux prises avec un compétiteur digne de lai, et il recommanda à son cocher de le mener rondement.
Vingt minutes après son départ de la rne d'Enfer, il mettait pied à terre devant une belle maison toute neuve, et il jugeait du premier coup d'oeil que M. Trimoulac n'avait point fixé son choil sur une grisette.
Il eut soin d'ailleurs de demander au portier la baronne de Sainte-Gauburge, sachant bien qu'on reconduirait s'il s'avisait de prononcer un des noms du neveu de H. Lacaussude.
On lui indiqua un bel appartement au second étage et la, quand il eut à s'expliquer avec une femme de chambre accorte,il n'eutgarde non plus de commettre la maladresse de se recommander de fif. Fouchè pour pénétrer auprèsdu chevalier de Lubiae.
11 dit hardiment à lacaméria te q'u 'il arrivait dcPérigtieux, porteur de nouvelles importantes pour monsieur, sans désigner autrement le personnage et sans s'informer s'il était là.
Cet aplomb lui réussît à souhait. La fille interloquée le pria d'attendre un instant et revint su bout de quelques minutes lui dire que monsieur était prêt à recevoir le messager du Périgord.
Le sort en é tait jeté. Les deux chasseurs d'héritage allaient enfin s'aborder à visage découvert,
Saint-Privat, ravi du succès de sa ruse et assez ému à rapproche de cette entrevue décisive, suivit la femme de chambre qui l'introduisit dans un petit salon plus luxueux que véritablement élégant.
m OU EST ZËNOBIE ?
Elle l'y laissa seul et le père de Clarisse putréfléehîr pendait L quelques minutes à ce qu'il allait dire a son adversaire.
Jamais négociateur diplomatique n'eut besoin de plus de finesse pour traiter une question délicate de politique internationale, et l'ex-dïrecteur du cabinet noir appela mentalement à son aide tout l'esprit de M. de Talleyrand, qui lui inspirait une vénération profonde et qui discutait en ce moment même les intérêts de la France au congrès de Vienne- Il y avait deux écueils & éviter : la réserve outrée, qui aurait mis en garde l'homme dont il fallait obtenir une confidence, et la trop grande franchise qui lui aurait donné du premier coup un avantage dont il n'aurait pas manqué de profiter pour se taire.
En un mot, du secret de l'enlèvement de Virginie Lasbaysses il s'agissait de livrer assez, mais pas trop.
Pendant que Saint-Privat préparait une phrase habilement combinée pour entrer en matière, une porte s'ouvrit doucement et les moustaches cirées de M. Gard il an se montrèrent dans l'écartement d'un rideau de soie cramoisie.
— Ah ! parbleu I je m'en doutais, s'écria une voix railleuse. Un porteur de nouvelles de Périgueux, m'a dit Rosette. Je lui ai répondu : ce messager doit avoir des lunettes d'or. Je vois que je ne m'étais pas trompé.
Entrez donc, compère, entrez donc !
H. Bonnin avait cru devoir en effet remettre ses besicles pour l'entrevue. II les chaussait volontiers sur son nez dans les grandes occasions, comme un cavalier endosse sa cuirasse avantde charger.
Il suivit d'ailleurs, sans se faire prier, le personnage qui
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l'accueillait si rondement et il pénétra dans un boude ir où, sur un large guéridon, fumait dans deux tasses de Sèvres le moka brûlant, comme on disait volontiers en 1815 pour désigner le café.
Une rangée de flacons remplis de liqueurs de toutes les nuances de l'arc- en-ciel complétait ce service qui attestait suffisamment que M. Gardilan venait de terminer un fin déjeuner entête-à-tête avec Mme de Sainte-Gauburge.
Sain t- Privât aperçut même un bout de robe de chambre en linon blanc qui ne pouvait appartenir qu'à une baronne improvisée.
Cette tratnée d'étoffe, semblable au sillage argenté que les déesses laissent après elles en remontant vers l'Olympe, apprit au bonhomme qu'une belle dame lui cédait la place et que peut-être elle n'était pas allée très-loin.
Aussi crut-il devoir débuter par des excuses.
— Mon cher compagnon de voyage... permettez moi de vous donner ce titre, commença-il avec quelque embarras.
— Donnez, donnez, je n'y vois pas d'inconvénient, puisque nous avons passé trois jours encagés dans le même coupé de diligence, s'écria le faux Gardilan.
— C'est que je crains de vous déranger.
— Pourquoi donc?
— Mais il me semble que vous n'étiez pas seul, et si j'avais su...
— Bah ! ça ne fait rien. Zoé est une bonne fille, mon cher. . . comment donc vous appelez-vous?.., ah I j'y suis. . . mon cher Bonnin; elle sait que les affaires passent avant tout. Car vous venez pour affaires, ça se voit rien qu'à la
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façon dont tous me regardez par-dessus les ferres dé vos lunettes.
Nous allons causer sérieusement, respectable monsieur; on ne peut plus sérieusement, je vous le promets, mais vous allez me faire le plaisir d'accepter un petit verre de liqueur. Que préférez -vous, très-cher? Rhum, rosolio, marasquin, vespétro? Parlez, faites-vous servir. Zoé possède une cave de premier choix.
— Je vous rends grâce... je n'ai pas l'habitude...
— Je vois ce que c'est. Vous n'aimez pas le doux et vous avez raison. Je vais donc vous verser un verre de vieille eau-de-vie, la liqueur des braves. Ça vous va, car vous êtes un brave, monsieur Bonnin.
— Merci, je...
' — Avalez-moi ça, et vous m'en direz des nouvelles.
Le père de Clarisse, assez interloqué de ce début, voulut cependant se mettre a l'unisson et se décida à tremper ses lèvres dans la liqueur des braves.
Il ne faisait rien sans motif. Il venait de s'apercevoir que son adversaire était légèrement surexcité par le copieux déjeuner de M™ e de Sainte-Gauburge et il ne lui déphisait pas de l'aider à s'enfoncer plus avant dans les marécages de l'ivresse.
11 l'avait vu à l'œuvre à la table d'hote de Pérfgueux et il savait que sa langue se déliait volontiers au dessert.
— A- la bonne berne, reprit l'aimable voyageur. Je vois que vous n'êtes pas de ces bourgeois qui boudent devant un petit verre; je m'étais toujours dit la-bas qu» vons deviez être un bon vivant et j'aurais cultivé davantage
votre connaissance, si j'avais pu deviner que nous étions destinés à nous retrouver à Paris.
Et, à propos de ça, dîtes-moi donc, papa, comment vous avez fait pouf découvrir que je perchais momentanément rue de la Grange-Batelière, chez la noble descendante des Sainte-Gauburge... une vieille famille de Normandie, mon cher; noblesse de robe.
La botte était droite autant qu'imprévue, et Saint- Privât put s'apercevoir que Maxime Trimoulac n'était pas aussi gris qu'il en avait l'air.
Cependant, il fallait répondre pour parer le coup, et le bonhomme pensa que le mieux était encore d'aller au fait, sans ambages et sans préambules.
— J'ai su votre adresse, dit-il, par un de mes amis qui est employé à ht police générale du royaume.
— Ah ! ah I murmura Trimoulac d'un ton qui disait beaucoup de choses.
— Mon Dieul oui. Cet ami n'a pas l'honneur de ïous connaître personnellement, mais il a beaucoup entendu parler de vous à la maison, où vons occupez une trèshaute situation.
— A la maison/ c'est le mot propre et on ne saurait en vérité s'exprimer plus correctement, fit observerTrimoulac qui se tenait sur la défensive.
— Je m'empresse d'ajouter que ce même ami professe pour vos talents et pour votre personne une admiration profonde.
— Bien obligé. Voila assurément un homme de goût. Mais serait-il indiscret de Voue demander quel intérêt vous aviez à vous enquérir de mon adresse?
— Nullement, monsieur. Je vais vous le dire sans détours et vous allez voir que je joue avec vous cartes sur table.
— Cartes sur table, c'est parfait. C'est ma méthode et jamais je n'en use autrement, surtout avec les gens de votre force.
Voyons donc votre jeu, puisque vous êtes venu ici dans l'obligeante intention de me le montrer.
— Le voici, cher monsieur Trimoutac
— Trimoulac! Bon! je vois que vous n'avez pas perdu votre temps en Périgord, puisque vous y avez appris que je me nomme Trimoulac.
— Peuh 1 je n'ai pas eu grand mérite à faire cette découverte. Les provinciaux sont si bavards. Et le neveu du colonel Lacaussade a laissé tant de souvenirs dans ce pays-là, quoiqu'il l'ait quitté fort jeune...
— Ma foi! je n'essayerai pas de nier, et je pense que vous avez deviné aussi ce que j'allais faire là-bas.
— J'ose m'en ILtter. Vous y êtes allé pour vous aboucher avec la nommée Zénobie Capitaine que vous soupçonniez d'être en possession d'un testament de votre oncle et pour tâcher de lui soutirer ce testament qui vous déshérite.
— De plus fort en plus fort, comme chez Micolët. 11 n'y a pas moyen de vous cacher quoi que ce soit.
Hais, cher ami, permettez-moi de vous adresser à mon tour une simple question.
— Dix, si vous voulez.
— Bon I un autre verre de vieille pour vous aider à mettre de la clarté dans votre réponse.
— Inutile, cher monsieur. Je serai clair comme de l'eau de roche,
— Je n'en doute pas, mais je vous supplie de trinquer avec moi. Si vous me refusez, je ne croirai pas à votre franchise.
— Qu'à cela ne tienne. Voilà qui est fait. Maintenant, j'attends la question.
— La question est bien simple. Je voudrais savoir ce quo vous aviez vous-même à démêler avec Zénobie, car enfin vous pensez que je ne me suis pas laissé prendre à votre incarcération volontaire. Vous vous êtes fait arrêter, mon bon, pour faire en prison la connaissance de cette chère cnntinière. Hé 1 hé ! le tour n'était pas mauvais, mais il est un peu vieux...
— Oh I vous pouvez dire suranné et je n'ai jamais eu l'espoir qu'un esprit aussi fin que le vôtre s'y tromperait. Tel qu'il est pourtant, il a failli réussir et si vous n'étiez pas venu me déranger au préau...
— Vous convenez donc que vous cherchiez aussi à circonvenir Zénobie ?
— J'en conviens.
— Dans quel but?
— Dans le but d'obtenir d'elle qu'elle me confiât le testament qui vous déshérite.
— Et qu'en vouliez-vous faire, s'il vous plait, de ce testament?
— Gageons que vous vous en doutez un peu.
— Peut-être, mais je serais bien aise de l'apprendre de votre bouche, et puisque vous jouez cartes sur table...
— Je me proposais de le vendre à celui qu'il intéresse,
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au sieur Lucien Bellefond, ex-lieutenant au 25* de ligne, et légataire universel de votre oncle.
— Fort bien. Nous étions compétiteurs à la succession, moi pour mon propre compte, vous pour le compte d'un tiers.
— Et nous le sommes encore, cher monsieur.
— Peut-être, grommela Trimoulac. Haïs, malgré votre franchise, mon cher compagnon de voyage, franchise à laquelle je me plais d'ailleurs a rendre justice, je n'aperçois pas encore très-bien le but de votre visite.
— Je viens vous demander si vous voulez faire la paix ou continuer la guerre, dit gravement Saint-Privat.
— C'est-à-dire que vous venez me proposer de nous associer pour retrouver le testament de mon oncle î
— Juste.
— Testament qui me déshérite ?
— Oh ! complètement.
— Vous l'avez dose vu?
— Non, je l'avoue; mais je sais ce qu'il contrent.
— Alors avouez aussi que je n'ai aucun intérêt à le retrouver.
— C'est vrai, mais vous avez un grand intérêt à empêcher qu'un autre ne le retrouve.
— Surtout si cet autre est disposé aie vendre a Lucien Bellefond, n'est-ce pas?
— On ne saurait mieux raisonner.
— Très-bien I mais veuillez m'expliquer comment vous et moi, agissant chacun dans Un but opposé, nous pourrions nous entendre.
— - Rien de plus simple. Je n'ai, moi, aucune préférence, et, pourvu que je touche sur celte affaire une commission raisonnable, il m'importe peu de la conclure avec tous ou avec l'héritier choisi par le colonel.
— Cette noble indifférence ne me surprend pas de votre part; mais, puisque vous appelez cela une affaire, ditesmoi donc, je vous prie, sur quelle base elle repose?
— Comment ! sur quelle base?
— Oui, je voudrais le savoir avant de vous répondre. De deux choses l'une : ou je m'empresserai de détruire le testament; ou au contraire c'est vous qui le découvrirez, et vous irez immédiatement le livrer, moyennant finance, à men concurrent.
Jl n'y a pas dans cette alternative place pour le moindre marchû.
— Je vais vous prouver que si.
— En d'autres termes, que venez-vous donc me vendre?
— Le testament, parbleu !
— Vous l'avez donc I demanda vivement Triraoulac.
— Bon 1 il ne sait rien, pensa M. Saint-Privat.
Et, pour profiter de cette faute, la première que son adversaire eût commise, il répondit froidement :
— Je vous dirai où il est lorsque nons serons d'accord sur les conditions de notre traité.
Trimculac avala une large rasade de rhum pour se donner le temps de la réflexion.
— Cher monsieur, dit-il en reposant bruyamment son verre sur la table, j'apprécie la netteté de votre langage et je ne repousse pas sans examen l'idée d'une transac-
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lion ; mais, avant de la conclure, avant même d'en discuter les termes, vous comprenez que beaucoup de points restent à tclaircir.
Vous m'avez dit loyalement, j'en conviens, comment vous aviez su mon nom et mon adresse ; vous m'avez exposé aussi très-franchement ce que vous veniez faire chez mol, mais il y a encore bien des choses que j'ignore et que je voudrais savoir. Par exemple, votre véritable nom, car vous entendez que je n'ai pas donné dans l'histoire de M. Bonn in venant à Périgueux pour solliciter un procès.
— Votre curiosité me semble fort légitime, cher monsieur, et je suis tout prêt à la satisfaire.
— Je désirerais connaître aussi les circonstances qui vous ont mis sur la trace du testament et de l'héritier Bellefond que le diable confonde.
— Rien de plus juste. Sachez donc, cher monsieur Tri moulac, que j'ai eu jadis l'honneur de servir comme vous monseigneur ie duc d'Otrante.
— Buh I vous avez été de la maison. Comment se faitil que je n'aie jamais eu l'honneur de vous y rencontrer î
— Oh ! lorsque j'y étais, vous serviez à l'étranger. Mais vous y aurez peut-être entendu quelquefois prononcer mon nom... Saint-Privat.
— Saint-Privat! Mais oui, certainement. Attendez donc que je me rappelle. N'avez-vous pas quitté, sous l'Empire, la brigade politique ?
— Oui, vers 1808, je fus appelé a d'autres fonctions. Mais j'ai été employé quinze ans sous Cochon, sous Ro-
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vigo, sons Fouchéi et, je suis, comme on dit, un enfant de la balle.
— C'est donc cela que vous, m'avez donné tant de fil à retordre depuis deux mois. Un bourgeois n'aurait pas tenu trois jours à se jeter dans mes jambes, tandis que vous... mes compliments sincères, collègue. Votre télé de grognard était on ne peut mieux réussie.
— Ah ! vous avez gardé le souvenir de cette petito drôlerie. Mais, savez-vous, collègue, que ce jour-là vous m'avez roulé comme un écolier. Sans un hasard miraculeux, j'aurais, par votre fait, été assommé dans le jardin des Tuileries.
— Je l'aurais sincèrement regretté, croyez-le bien. Mais dites-moi, puisque nous en sommes aux confidences, m'aviez- vous reconnu dans le coupé de la diligence ?
— Mon Dieu 1 oui, cher collègue.
— Et à quoi, s'il vous platt Ï
— A trois poils blonds que vous aviez oublié de raser à la joue droite. Vous aviez une perruque brune. Vous comprenez, collègue. 11 n'y a rien de traître comme les signes de naissance.
— Sacrebleu! vous avez raison, et je ne suis qu'un sot, s'écria Trimoulac en portant la main à su joue. On apprend à tout âge et vous êtes mon ancien ,
— Oh ! panons que vous m'aviez reconnu aussi, dit en riant Snint-Privat.
— Quant a cela, n'en doutez pas. Je vous ai dévisagé dès le matin, a la table d'hôte d'Orléans.
— J'en avais eu le soupçon et je me plais à proclamer que le tour des lunettes fut admirablement joué.
— Peuh ! c'est l'enfance de l'art. J'attendais mieux de la farce que je tous fis aux environs de Limoges, quand je persuadai au conducteur que tous aviez pris les devants.
— Ah I murmura Saînt-Privatense mordant les lèvres, c'est a vous que je dois...
— Que voulez-vous? dit modestement Trimoulac, il faut bien rire un peu.
Mais revenons à dos moutons. Vous venez de m'apprendre qui vous étiez, et vous me voyez déjà bien plus disposé à traiter avec un collègue, mais vous ne m'avez, pas encore raconté comment vous aviez été instruit de l'existence du testament, ni comment vous étiez entré en relations avec Lucien Bellefond.
— Je vais vous le dire, cher monsieur Trimoulac, et c'est ici que ma bonne foi va éclater tout entière. Je suis sûr, quand vous m'aurez entendu, que vous ne m'accuserez plus d'arrière- pensée.
Sachez donc que les fonctions pour lesquelles j'ai quitté la maison dans les dernières années de l'Empire me mettaient à même de découvrir bien des secrets.
Je dirigeais le cabinet noîr.
— J'aurais dû m'en douter.
— Je fus remerciéen 181i, mais je repris le poste au retour de l'Ile d'Elbe et je l'ai gardé jusqu'à la rentrée de* alliés.
— Bon I j'y suis. Vous aurez décacheté une lettre de la cantinière.
— C'est exact. Vous voyez que je n'ai pas de secrets pour vous.
— Et vous avez pensé aussitôt à vous entendre avec
OU EST ZENOBIE ? J03
mon concurrent. Ce n'est pas bien, collègue, ce que vous avez lait lit. Voua me deviez la préférence.
i- Je ne savais pas alors que vous fussiez des nôtres. Vous n'avez jamais servi sous votre véritable nom. Je ne pouvais pas deviner que le chevalier de LubJacet Maxime Trimoulac ne faisaient qu'un.
— Qui vous l'a appris ?
— Un homme de la maiton que j'emploie quelquefois, Celui qui m'a donné votre adresse.
— Et qui rodait dans le Palais-Royal le jour où je vous
filai»?
— Précisément. Hais il ne me l'a dit que ce matin.
— Et vous n'avez pas perdu do temps pour venir, à ce que je vois.
— Je n'en avais pas a perdre, Lucien BelLefond est prévenu et il peut nous gagner de vitesse.
— Je ne le pense pas, dit Trimoulac entre ses dents.
Hais, reprît-il tout haut, me voilà suffisamment renseigné, collègue, et tout prêt a vous entendre. Seulement, je ne dois pas vous dissimuler que je sais beaucoup de choses et que, si vous veniez me proposer d'acheter des secrets que je possède, je serais obligé de décliner l'offre. Mçn voyage en Périgprd n'a pas été inutile—
— Ni le mien non plus.
— Je veux bien le croire, quoique j'aie la certitude que Zénobie n'a pas pu vous apprendre grand'chose.
— £lle ne m'a même rien appris du tout, mais j'en ai fait parler d'autres,
— Je vous écoute.
Saint-Privat regarda son ex-collègue d'an air narquois et dit en riant :
— Vous jouez au plus fin, et il ne tiendrait qu'à moi de faire comme vous. Seulement, avec ce système, nous n'aboutirions à rien. Je ne sais peut-être pas ce que vous savez, mais à coup sûr vous ne savez pas ce que je sais. Si nous perdons notre temps à nous tâter, Lucien Bellefond aura beau jeu pour agir. J'aime mieux faire généreusement les avances. Quand vous les aurez appréciées à leur juste valeur, vous négocierez avec moi, j'en suis sûr.
— Je ne dis pas non. Parlez.
— Eh bien, le testament a été confié par la cantinière à sa nièce, une jeune fille nommée Virginie Lasbaysses.
— Soit ! après? dit froidement Tri mou lac.
— Cette jeune fille est partie pour Paris, à la fin de juin dernier, et elle y est arrivée, j'en ai la preuve.
— Bon 1 ensuite?
— Collègue, je vois votre tactique, mais je vous préviens qu'avec moi elle ne réussira pas. Je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire sans me livrer.
Je n'ai plus qu'un mot à ajourer et ce mot, le voici : si vous n'ignoriez pas ce que je viens de vous apprendre, vous ignorez ce qu'est devenue Virginie Lasbaysses, et moi je puis vous le dire.
— Enfin, nous y voilà donc, dit Maxime Trimoulac. Vous affirmez que là nièce de Zénobie a le testament de mon oncle dans sa poche, qu'elle est à Paris, que vous savez où elle eBt, et vous me proposez de me dire où elle
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■ — II est impossible de résumer la situation d'une façsn plus précise, répondit Saint- Privât.
— A quel prix mettez-vous ce service?
— L'héritage vaut plus de deux millions. Je vous en demande un.
— Voilà qui est très-net. Mais, mon cher collègue, un million est une somme et avant de me décider à vous la promettre, j'ai encore quelques questions à vous adresser.
— Je les attends, cher collègue.
. — Voulez-vous me permettre de vous demander d'abord comment il se fait que vous veniez me proposer ce marché, alors qu'il vous serait si facile de vous passer de moi pour en conclure un tout aussi avantageux ?
Si vous savez où est en ce moment Virginie Lasbajsses, que. n'allez-vous trouver votre ami Lucien BcUefond avec qui vous vous entendez si bien? 11 ne vous marchandera pas le million, lui qui ne peut pas hériter sans votre secours, tandis que moi, qui suis sûr d'entrer en possession de la fortune 6e mon oncle, si le testament ne te retrouve pas, je dois naturellement demander à réfléchir.
— Ma réponse sera aussi simple que votre question est naturelle.
Je m'adresse à vous, parce que sans vous je ne puis pas mener l'affaire à bien.
Vous voyez que je ne cherche pas à me faire valoir.
— Je ne dis pas le contraire, mais, si j'ai bien compris ce que vous voulez dire, vous êtes seulement sur la piste de la jeune Ulle et pour mettre la main sur elle, vous avez besoin de compléter les indications que vous possédez par
d'oulres indications que moi seul je puis vous fournir.
— C'est à peu près cela, j'en conviens.
En d'autres termes, pour réussir, il faut, selon vous,
que nous travaillions ensemble.
— C'est indispensable. Agissant séparément, nous n'aboutirions a rien.
— Et pour rémunérer votre collaboration, vous estimez qu'un million n'est que suffisant.
— Quoi de plus juste? Ce n'est pas même la moitié de l'héritage, tandis que j'apporte un contingent de renseignements plus important que le votre, puisque ces renseignements sont comme le point de départ de ceux que vous pourrez vous procurer.
Le partage de l'argent est en votre faveur, quoique je donne plus que vous à l'association.
— Pardon, cher collègue, je ne suis pas absolument de votro avis. Je crois même que ma coopération me confère des droits bien supérieurs à ceuxque vous vous attribuez.
— Je semis curieux de savoir pourquoi; mais je voin en que c'est. Vous vous défiez de moi ; vous craignez d'.cheter, comme on dit, chat en poche, et vous seriez bien aise, avant de vous engager, de tenir des gages de ma véracité; en un mot, vousvoudriez que je vous donnasse sur la nièce de Zénobie un détail qui prouvât que je suis réellement sur sa trace.
— On ne peut rien vous cacher, collègue, dit Trimoulac, ravi d'entendre son adversaire se lancer dans les confidences, et très-empressé de lui offrir une occasion de s'enferrer.
i, je ne serais pas fâché d'apprendre de votre bouche
quelque chose de précis sur cette chère Virginie. Car enfin, pour obtenir de moi des renseignements précieux, il ne suffit pas de dire: Je sais ce qu'elle a fait en arrivant à Paris. Avouez que je ne serais qu'un conscrit gi je me laissais prendre a un pareil piège.
Chacun de nous sait ce qu'il sait, mais c'est vous qui
venez me chercher. A vous donc de taire les premières
avances, si vous voulez que je vous livre des informations
■en retour des vôtres.
— Ma foi .' collègue, il y a plaisir à lutter avec un homme qui se défend comme vous le faites. Je suis de la partie, je m'y connais et j'aime mieux vous avoir en face de
moi qu'une muzette, parce r,ue j'espère bientôt vous
avoir avec moi.
Je découvre donc franchement mon jeu et je renonce a un de mes avantages en vous apprenant que la jeune personne qui nous intéresse tous les deux a revèto pour se rendre à Paris un costume masculin.
Et maintenant que j'ai soulevé pour vous un coin du ■voile...
—Un tout petit coin, cher ami. Je n'en suis pas beaucoup plus avancé, depuis que je sais que cette péronnelle s'est habillée en homme , dit nonchalamment Trimoulac, qui tout en feignant de n'y attacher aucune importance, prit bonne note de cette indication.
— Diable ! grommela Saint-Privat, mais c'est qu'il m'est difficile d'aller plus loin sans compromettre ma partie.
Le beau Maxime frisait sa moustache teinte et semblait s'élre plongé tout a coup dans des réflexions profondes.
— Tenez, collègue, s'écria-t-ïl après un assez long silence, je ne veux pas abuser de mes avantages et je me ferais vraiment scrupule d'arracher à un homme d'esprit des aveux dont il me serait aisé de faire mon profit.
J'aime mieux agir avec la loyauté qu'on se doit entre gens de la maison et vous démontrer brièvement que je n'ai aucun intérêt à traiter avec vous.
— Vous aurez de la peine à me prouver cela, murmura le bonhomme qui ne put s'empêcher de pâlir légèrement,
— Ecoutez-moi bien, reprit Trimoulac. Vous venez de me déclarer tout à l'heure que, sans moi, vous ne pouviez pas retrouver cette fille.
— De même que vous ne la trouverez pas sans moi. La partie est égale entre nous.
— Non pas, très-cher. Nos situations respectives sont fort différentes.
SI vous ne découvrez pas la nièce de la cantinïère, le testament de mon oncle vous échappe et vous restez absolument désarmé. Personne ne vous achètera une marchandise que vous ne possédez pas.
Moi, c'est tout le contraire. La disparition de Virginie Lasbaysses me profite au Heu de me nuire. Je n'ai pas besoin, moi, du testament qu'elle porte, puisque j'hérite par la force des choses. Je serais donc bien sot de courir après elle.
Oh ! je devine ce que vous allez me dire, ajouta Maxime en voyant que son adversaire allait prendre la parole. Vous m'objecterez que Virginie ne sera pas toujours perdue pour tout le monde. Dans tous les cas, elle l'est pour vous qui voulez exploiter le secret de la succession Lacaussade, et
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OtI EST ZÉNOBIE ? ÏC9
si la donzelle reparaît un jour ou l'autre, ce n'est pas à vous qu'elle s'adressera pour l'aidera remplir la mission dont elle s'est chargée.
Ce n'est donc pas avec vous que j'aurai à compter, quoi qu'il arrive.
Saint-Privatétait devenu blême et il se mordait les lèvres jusqu'au sang.
Il répliqua pourtant avec assez de sang-froid :
— Vous allez vite en raisonnements, mon cher collègue. Je ne m'amuserai pas à vous faire observer que l'impossibilité où je suis, dites-vous, de dépister cette jeune Elle n'est pas aussi absolue que vous paraissez le croire. Non, j'aime mieux me borner à vous rappeler que vous déplacez la question.
— Comment cela, s'il vous platt ?
— 11 ne s'agit pas, en effet, pour vous de retrouver lo testament, mais vous avez, si je ne me trompe, un intérêt ma;eur à ce qu'il ne tombe pas entre les mains d'un autre,
— Bon ! et de qui donc?
— Mais du principal intéressé, de Lucien Bellefond qui, je pense, ne demanderait pas mieux que de vous supplanter.
— Oh 1 je n'en doute pas. La fortune de mon oncle lui conviendraitfort.
— Avouez alors qu'il y a de grandes chances pour que l'introuvable nièce de Zénobie sorte de sa cachette à seule fin de s'aboucher avec le préféré de sa tante.
J'ai, pour ma part, de bonnes raisons de croire que ces deux êtres se cherchent sans se connaître et je parierais gros qu'ils finiront par se rencontrer.
— Et moi je gage qu'ils ne se rencontreront jamais. Voulez-vous tenir une caisse de douze bouteilles de rhum de la Jamaïque ou un panier de vin de Champagne que le sieur Bellefond ne verra jamais ni Zénobie. ni Virginie, ni personne de la parenté de ces damnées» femelles ?
— Mes moyens ne me permettent pas d'engager des gageures aussi coûteuses, dit Saint -Privât assez interloqué; mais je serais curieux, de savoir...
— Pourquoi Bellefond ne communiquera point avec ces drolesses ? C'est mon affaire ; mais, tenez, je suis bon enfant, moi, et je vais vous dire le fin mot.
Bellefond n'est plus à craindre, parce qu'il est coffré.
— Coffré l
— Mon Dieu ! oui, et par mes soins encore. Et je l'ai si bien recommandé au prune qu'on l'a mis au secret le plus rigoureux.
— II n'y sera pas toujours.
—Oh I il y est pour longtemps, pour tues longtemps.
— Y a-t-ii indiscrétion à vous demander de quoi il est accusé ?
— Nullement. Ce joli monsieur a été arrêté d'abord sous l'inculpation d'avoir tué un officier prussien-
— En duel, sans doute ? dit Saint-Privat, devenu trèsatteulit.
— Oui, en duel, mais dans un fiacre et sans témoins ; un duel qui a tout l'air d'an assassinat, appuya Trimoulac.
— J'ai entendu parler de cetle affaire, et je crois qu'elle est moins grave que vous ne le pensez.
BeiWond se justifiera facilement. Il prouvera avait des témoins, que le combat a été loyal.
— Vous prenez bien chaudement sa défense, collègue.
— Moi ! pas du tout. C'est une simple objection...
— Que j'admets, mais qui n'a aucune valeur, ear Bellefond a sur le dos une accusation bien autrement grave.
— Laquelle, je vous prie î
— Encore une fois, je pourrais me dispenser de vous répondre, mais je veux bien que vous sachiez qu'il sera bientôt non pas seulement accusé, mais convaincu d'avoir trempé dans un assassinat.
— Un assassinat ! répéta Saint-Privat. C'est impossible! Lucien Belle fond est un brave soldat, incapable de commettre un crime.
— Décidément, collègue, dit Trimoulac avec une grimace ironique, vousavez un faible pourmon compétiteur. Selon vous, il a toutes les vertus, ie m'étonne de plus en plus que vous ne lui donniez pas la préférence dans cette affaire du testament.
— Moi ! je le connais à peine. Ce que j'en dis c'est par induction. J'ai peine à croire qu'un officier de l'armée...
— Ait assassiné quelqu'un. Cela s'est vu, cependant, l'an passé. Le lieutenant Dautun, qui s coupé son frère en morceaux, et le capitaine Saint-Clair, qui a tué la belle Hollandaise, n'étaient point innocents, que je sache. Mais, calmez-vous. Le crime commis par votre Bellefond a pour cause la politique.
— Oh ! alors... c'est différent...
— Pas quant au résultat. Le gouvernement ne plaisante pas, a l'heure qu'il est, avec les conspirateurs qui se permettent de ces gentillesses.
— Bellefond conspirait donc?
l'V OU EST ZÉNOBIE ?
— Mais oui.
— Contre qui.?
— Contre les Bourbons, parbleu I
— Et pour Bonaparte î
— C'est moins certain. II paraît que lui et ses complices avaient la prétention de détruire les rois et les empereurs pour nous ramener à la constitution de 4793.
— Allons !ce n'est pas sérieux. Il n'y a plus de Jacobins par le temps qui court.
— Vous vous trompez, collègue, on voit bien que vous n'êtes plus de la matïon depuis longtemps. Si vous étiez resté chez nous, vous sauriez que les braves sans-culottes de votre jeunesse n'ont jamais renoncé à l'espoir de revoir les beaux jours de l'an II. Il y en a bon nombre qui sont devenus préfets et même sénateurs sous l'Empire. Nous en connaissons même un qui est encore ministre sous Louis
Mais les autres, ceux qui n'ont pas eu part au gâteau; n'ont jamais cessé de comploter dans des caves, et, quand Bonaparte s'est échappé de l'Ile d'Elbe, ils étaient sur le point de tenter un grand coup.
— Et Bellefond était de la bande ?
— Certainement.
— Je n'en reviens pas. Et si tout autre que vous me disait cela...
— Vous ne le croiriez pas, je le vois bien. Il vous faut des preuves. Je vais vous contenter. Vous ne direz pas, collègue, que je ne fais pas tout pour vous être agréable 1
— Croyez quo je ne serai pas ingrat ; mais, de grâce
OU EST ZÉNOB1E ? 313
apprenez- moi dans quelle conspiration s est fourré ce jeune imprudent. .
— Jeune imprudent me plait. Mais j'arrive à son affaire. Avez-vous entendu parler des Frères du Plâtre?
— Jamais.
— Ou des Compagnons delà Truelle'!
— Pas davantage. Qu'est-ce que c'est que ces frères et ces compagnons?
— Des drôles qui se proposaient toutbônnement de faire une révolution et qui se nommaient ainsi entre eux parce qu'ils avaient la singulière habitude de murer les gens dont ils voulaient se défaire.
— Comment ! de les murer ? •
— Mon Dieu ! oui. Ils les déposaient tout vivants au fond d'un creux pratiqué dans une muraille et ils maçonnaient par-dessus.
— Mais c'est épouvantable !
— Oh I je ne connais pas de termes assez forts pour caractériser cet affreux procédé. Et ce n'est pas une fois par hasard qu'il leur est arrivé d'en user ainsi. Dès qu'ils avaient intérêt à supprimer quelqu'un, ils l'empoignaient et le muraient bel et bien.
— Où ? Cette abomination, je suppose, ne se pratiquait pas dans la première maison venue ?
— Non certes. Messieurs du plâtre avaient choisi un local parfaitement approprié à leurs opérations.
— Et serait-il indiscret de vous demander...
— .Où était situé ce local ? Nullement, cher collègue, nullement. J'ai d'autant moins de raisons pour vous le cacher, que je compte bien envoyer tous ces coquins-là
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OV EST ZÉN0B1E ?
devant la justice, et, comme leur procès sera public, tout Paria saura dans quel singulier endroit ils tenaient leurs
Figurez-vous qu'ils se réunissaient dans les carrières abandonnées qui s'étendent sous la butte Montmartre.
— Pas possible 1
— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.Cessouterrains sont immenses, et ils s'y introduisaient par un passage connu seulement des a Alliés.
— Et là, ils maçonnaient leurs victimes ?
— Mon Dieu 1 oui. Les piliers qui soutiennent les voûtes servaient à cet usage, et il parait que, si on les fouillait, on y trouverait les corps de leurs victimes.
— Mais à qui s'en prenaient-ils ? Car, enfin, je n'ai point entendu dire que des personnages marquants aient disparu dans ces dernières années.
— Oh I ce châtiment était surtout réservé aux traîtres ; par exemple, à des agents soupçonnés d'espionner l'association ou à des compagnons accusés de la trahir.
— Parbleu! mon cher collègue, vous avez vraiment fait là une découverte intéressante et qui vous fera grand honneur à la maison, car c'est à vous sans doute que l'autorité devra de mettre la main sur ces misérables.
— Oui, c'est moi qui les ferai pincer et je n'attends pour cela que l'occasion de les surprendre en flagrant délit de réunion dans les entrailles de la terre. 11 paraît qu'ils se rassemblent à la lueur des torches, avec des masques sur la figure. Oh ! c'est très-curieux et l'affaire fera du bruit.
Mais, à. ne vous rien celer, je dois à quelqu'un la révélation de ce secret.
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OU EST ZÉNOB1E ?
— Quelqu'un de chez nous ?
— Non, cher ami. Je n'ai rien a vous tacher et je vom avouerai que les Compagnons de ta Truelle m'ont été dénoncés par un des leurs.
Et vous croyez que ce dénonciateur est digne de foi ?
— J'ensuis sûr, etj'ai déjà du reste vérifié en partie ses affirmations.
Il faut vous dire que, dès la première restauration, le gouvernement avait eu vent de leurs menées, et que je fus alors chargé de les surveiller. J'y avais assez bien réussi, car je m'étais fait affilier et j'étais sur le point de tenir tous les fils du complot, lorsque le 20 mars me força de m'ex'iler. Malheureusement, je n'avais encore noué de relations qu'avec des Frères subalternes et je ne connaissais ni les chefs ni la caverne où se tenaient les grandes assemblées, mais j'y serais certainement arrivé.
Et, depuis !e retour des alliés, vous avez repris Parfaire.
Non, ma foi 1 J'en ai été détourné par mes occupations publiques et privées. Certain voyage de Périjmeux a absorbé une notable partie de mon temps. Mais, par une bonne fortune sur laquelle je ne comptais guère, kpeine étaîs-je rentré à Paris qu'un Frère du Plaire que fana fréquenté autrefois est venu me trouver et m'a dénoncé toute la bande.
Et vous n'avez pas encorefait votre rapport b Monseigneur?
— A. Fouchô ! Je m'en suis bien gardé, pour deux raisons : la première, c'est que, l'afiaire n'étant pas more, un autre aurait pu s'en emparer et me couper l'herbe sous le
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pied ; la seconde, c'est que je tiens essentiellement à ramasser tous ces gredins-là d'un seul coup de Blet etuvec de bonnes preuves qui les enverront tout droit en place de Grève.
— D'où il suit que vous n'avez pas encore dénoncé Belle fond ?
— Non. Je n'ai pas besoin de me presser puisque je le tiens, l'ayant fait mettre sous les verrous où il restera tout le temps nécessaire pour me permettre de rassembler les éléments d'une accusation capitale.
— Oh!
— Gela vous étonne ? Il y aura dans son dossier de quoi le faire condamner à mort, plutôt deux fois qu'une : conspiration contre le roi légitime, attentat à la sûreté de l'État, complicité d'assassinat. Je veux qu'il ait le cou coupé, et il l'aura, je vous en réponds.
Pensez-vous maintenant, mon très-cher, que j'aie beaucoup à me préoccuper désormais de mon compétiteur à ta succession de mon oncle? demanda Maxime Trimoulac en se renversant dans son fauteuil.
— Hé 1 hé ! ricana Saint-Privat, le mort saisit le vif, vous ne l'ignorez pas, cher collègue, et il suffirait de prouver que. Lucien Bellefond a survécu au colonel Lacaussade et qu'il en a hérité par testament pour que cette fortune vous échappât.
Mais, avant d'insister sur ce point, permettez-moi de ni'étonner encore que ce garçon ait trempé dans des assassinats. Qu'il ait conspiré, je le crois très-volontiers, mais le reste...
— Eh bien, cher ami, il est prouvé, archî-prouvé que
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ce vertueux lieutenant a coopéré à Venmarement ou à l'enmuraillement, comme il vous plaira, d'un individu condamné par les brigands en question.
Et savez vous qui il croyait expédier dans l'autre monde par ce chemin désagréable ? Votre serviteur, mon bon .
— Gomment! vous?
— Oui, moi, Maxime Trimoulac.
— Mais vous plaisantez, puisque vous voilà.
— Pardon ! je ne vous ai pas dit qu'où m'avait exécuté, mais qu'on avait cru m'exécuter.
— Et c'est un autre qui a péri à votre place ?
— Précisément.
— Et vous savez le nom de ce malheureux ï
— Non, pas encore, mais je le saurai. Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'avais été désigné à la vindicte des Frères du Plâtre et qu'un certain soir une bande de coupe-jarrets a pénétré sans bruit dans une maison où je devais me trouver. Ha bonne étoile me protégeait sans doute, car je n'y suis pas venu. En revanche, ils y ont rencontré un individu que, dans l'obscurité, ils ont pris pour moi. lis l'ont garrotté, bâillonné, emporté et finalement maçonné dans un des piliers de la carrière des buttes.
— Ahl mon Dieu I et quand donc s'est passé cet horrible événement?demanda Saint-Privat en s'efforçant de cacher son émotion.
— Le crime a été commis le premier dimanche du mois de juillet dernier, vers neuf heures du soir, répondit Trimoulac.
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— Et c'est ici, dons celte maison, qu'ils ont eu l'audace de s'introduire pour exercer de pareils violences ?
— Ici? niions donc! pour qui me prenez- vous ? Est-ce que vous croyez que je suis homme à compromettre le domicile de cette bonne Zoé? Non, non, personne ne sait que je plante quelquefois ma tente rue de la Grange-Batelière, et il n'y avait pas de danger que les Frères du Plâtre m'y vinssent chercher.
L'enlèvement a eu lieu, si vous tenez à le savoir, dans un pavillon où j'ai gardé un simple pied-à-terre et où je couche fort rarement.
— A la campagne peut-être?
— Dans la banlieue, tout près de la barrière Rochechouart... chaussée de Clignancourt.
Pour le coup, Saint-Piivat faillit étouffer de joie.
Le secret qu'il venait chercher et qu'il n'avait pas encore pu, malgré loute sa diplomatie, arracher à son adversaire, il le tenait maintenant, et c'était Maxime Trimoulac qui le lui avait livré sans le vouloir.
^Car il n'y avait plus l'ombre d'un doute, c'était bien Virginie Lasbaysses qui, attirée par une lettre faussement signée Lucien Bellefond, était venue se jeter dans lagueule du loup.
Soint-Privat en avait la certitude par les révélations de Comillon, comparées uux renseignements que le courrier de la malle lui avait fournis.
.Le jeune homme qui allait, soi-disant, rejoindre son père bleesé à Waterloo, c'était la nièce de Zénobie voya-
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géant sous d'autres habits que ceux de son sexe; et ce prétendu jeune homme, descendu dans la petite maison de la chaussée de C:ignancourt, avait été saisi et enlevé par des inconnus.
Tout cela était acquis au dossier que le père de Clarisse s'efforçait de reconstituer. Tout cela, il le savait en entrant chez la dame de Sainte-Gauburge, amie de Maxime Trimoulac, ex-chevalier de Lubiac.
Mais il ne savait pas, au début'de sa visite, et il savait maintenant, ce qu'on avait fait de la pauvre innocente.
Ses ravisseurs, il les connaissait parfaitement depuis que Trimoulac avait commis l'imprudence de lui raconter l'histoire du crime où Lucien avait trempé.
Virginie avait été emportée par les Frères du Plâtre qui la prenaient pour l'espion signalé à leurs vengeances, traînée dans les carrières de la butte Montmartre et murée dans un des piliers de ce sinistre souterrain.
Et, i elon toute apparence, le testament était dans la poche de Virginie.
M. Saint-Privat n'avait plus rien à apprendre.
Et, pour que rien ne manquât au bonheur inespéré qui le mettait enfin sur la trace de ce papier dont la possession équivalait à un trésor, Maxime Trimoulac, l'héritier naturel, ne soupçonnait pas encore que la personne exécutée à sa place portait sur elle les dernières volontés du colonel.
ïl ne connaissait que la fin d'une lugubre aventure dont Saint-Privat connaissait le commencement et dont il «lait seul en mesure de tirer des conséquences profitables.
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A dater de l'instant fortuné où il vit la lumière, l'ex-directeur du cabinet noir n'eut plus qu'une seule et unique pensée, celle de se taire et d'abréger l'entrevue.
Il n'avait plus besoin de faire des invites, de risquer une demi-révélation pour en obtenir une entière, de provoquer les confidences de son adversaire par une apparente franchise.
Tout à l'heure encore il cherchait à avancer ; maintenant, il n'aspirait qu'a reculer.
Il craignait même d'en avoir trop dit en parlant du travestissement masculin de la jeune Térigourdrae,
Hais, pour produire l'effet qu'il en attendait, ce changement de front devait être exécuté avec une dextérité toute piirticulière.
En effet, l'amant de Zoé était encore très-lucide, en dépit de la quantité de verres de rhum qu'il avait vidés tout en causant.
Saint-Privat crut que le meilleur moyen d'éviter de le mettre en éveil c'était de ne pis lever brusquement la séance et de prolonger la conversation jusqu'à ce qu'il eût trouvé un joint pour se ménager une retraite convenable.
Ce parti qu'il adopta conciliait tout, car, s'il craignait de se livrer davantage, il désirait aussi compléter sur certains points les indications fournies involontairement par le ci-devant chevalier de Lubiac.
D'abord, il importait au père de Clarisse de s'assurer que ce n'était pas la un conte inventé, pour le dérouter, par l'imagination fertile de son ennemi.
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H voulait savoir aussi jusqu'à quel point cet ennemi était sûr de ce qu'il affirmait et quel parti il se proposait d'en tirer ultérieurement.
— C'est incroyable, en vérité, B'écria-t-il d'un air convaincu; allez donc persuader au public que de pareilles atrocités se perpètrent au dix-neuvième siècle et en plein Paris encore I J'en douterais moi-même, mon cher collégue, si la pratique de notre métier ne m'eût appris que la réalité dépasse souvent les inventions les plus osées des faiseurs da romans,
— Peuh ! j'en ai vu bien d'autres, mon très-cher, et ce procédé maçonnant, quoique assez neuf et même assez ingénieux, ne m'a pas trop surpris.
— Je conçois cela. Quand on a comme vous manipulé de haut les affaires de la maison, on ne s'étonne plus de rien. Moi, je suis un peu rouillé et moins blasé aussi sur les scélératesses de messieurs les conspirateurs. Cela fait que je m'étonne quelquefois mal à propos et que vous devez me trouver bien naïf.
Hais, dites-moi donc, je vous prie, comment vous avez connu tous cesdétnilsî C'est uniquement pour l'amour de l'art que je tiens à être renseigné.
— Je vous l'ai déjà dit, mon cher ; c'est un Compagnon de la Truelle qui est venu me trouver spontanément pour me livrer les secrets les plus intimes de ses coinpfes.
— Et vous êtes certain que cet homme ne ment pas?
— Absolument certain. Je m'étais lié jadis avec lui quand je surveillais la bande et j ai eu plus d'une occa-
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MI OU EST ZÉN'OBIE T
sion de m "assurer de son bon vouloir et de sa sincérité.
— Ainsi i! yous a mis à même de faire arrêter to'ite l'association. Voilà une capture qui fera votre fortune, cher collègue, et monseigneur le duc d'Otrante un manquera pas dévoua récompenser assez généreusement pour que vous puissiez vous passer de la succession de votre oncle.
— Ta ! ta ! ta ! comme vous y allez, mon bon. Fouché n'est pas si donnant que cela et je ne renonce nullement à l'héritage de ce cher colonel.
Au surplus, moi révélateur ne m'a pan, je vous l'ai déjà dit, livré les Frira du Plâtr* au grand complot. Il n'est qu'affilié trtis-subal terne et il ne connaît pas les chefs. Il n'a même jamais vu la figure du président île ces bandits, de celui qu'ils appellent le Grand Maçonnant, et il ne sait pas son vrai nom. Mais nous arriverons par la suite n les démasquer tous.
— OUI je n'en doute pas. Une conspiration, c'est comme un chapelet dont on a arraché un grain ; les autres grains se dédient promptement. Tenez, dans l'affaire deGeorges Cadoudal, c'est une bourre de fusil ramassée sur la falaise de Biville qui a été le point de départ de l'instruction et, moi qui vous parle, je fus mis sur la piste des auteurs de la machine infernale par un des fers du cheval qui traînait le tonneau plein de poudre.
— Il y a plaisir à causer avec un homme aussi expérimenté que vous, dit un peu ironiquement Tïimoulac.
Du reste, le dénonciateur en question m'a déjà donné des indications précieuses, en m'apprenant notamment
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que les séances des conjurés se tenaient sous la butte Montmartre et en me montrant le chemin qui conduit à leur caverne.
— Est-ce que vous y avez pénétré déjîi?
— Pas tout à fuit. Le' temps m'a manqué pour entreprendre une exploration de ce repaire, exploration qui d'ailleurs ne serait peut-être pas sans danger. Je. nie suis contenté d'aller étudier l'entrée, et je l'ai trouvée sans trop de poïne, quoiqu'elle soit fort habilement dissimulée dans les broussailles qui couvrent le pied de. la butte. Je me suis même avancé assez loin dans un corridor étroit.
— C'est prodigieux ! Je suis passé cent fois devant ce tas de sable qui porte les moulins de Montmartre, etja n'y ai jamais aperçu la plus petite fente. Je me demande où peut bien déboucher ce fameux corridor.
— Sur l'esplanade, au bas et du côté droit de la colline, sur la face qui regarde la chaussée de Clignancourt.
Mais au fait, collègue, dit tout à coup Trimoulac, pourquoi me demandez- vous cela?
— Oh 1 mou Dieu, pour rien, balbutia Saint-Privat. Pure curiosité de ma part.
— Avouez que vous tenez à vous assurer de la réalité de l'accusation qui pèse sur voire ami Lucien Dollefond.
— Bellefond n'est pas mon ami, je vous l'atteste.
— Qu'il le soit ou non, son affaire est claire. Ce beau lieutenant à demi-solde se trouve précisément au nombre des associés que mon dénonciateur connaît personnellement.
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— Cela ne prouverait pas encore qu'il ait participé aux exécutions criminelles.
— Pardon ! j'ai la preuve qu'il a coopéré au moins à la dernière, celle dont fut victime mon malheureux remplaçant.
Saint- Privât no put s'empêcher de tressaillir en pensant que Lucien avait contribué à tuer la messagère fidèle qui lui apportait des millions.
— Son dénonciateur assistait donc à cette abominable Bcène? demanda-t-il.
— Il était un des frères qui furent chargés parle Grand- Maçonnant d'aller m'empoigner dans ma petite maison de la chaussée de Clignancourt, répondit Maxime Trimonlac.
— Alors, il est aussi coupable que tes autres, et, a votre place, moi, je lui garderais rancune.
— Oh ! je ne suis pas vindicatif de mon naturel, et puis les révélateurs ebliennent toujours leur grâce, vous le savez aussi bien que moi, collègue. Celui-là ne l'ignore pas non plu», et il est tout disposé à témoigner en justice quand le moment sera venu.
En attendant, pour lui enlever toute velléité de retourner à ses anciens amis, je l'ai fait enfermer, sous un prétexte quelconque, a la Force, où on lui donne toutes sortes de douceurs, afin de le maintenir dans de bonnes dispositions.
— Sage précaution, collègue. J'admire votre prudence et je commence à craindre que mon client ne se soit mis dans un bien n
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Hais, excusez-moi si j'insiste. Cette histoire est si amusante que j'éprouve le désir bien naturel d'en connaître tous les détails.
Expliquez-moi donc, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, comment ces misérables ont. pu prendre pour vous un particulier quelconque. Ils devaient avoir votre signalement, que diable !
— Oui, parbleu! mais vous- savez, la nuit, tous les chats sont gris, dit le proverbe. Les estaffiers du Grand-Maçonnantoaï vu, dans la pièce du rez-de-chaussée où ils pensaient me trouver, un individu assis qui leur tournait le dos.
Il parait que ce quidam avait à peu prèB ma taille et ma tournure. Messieurs les Frères du Plâtre vont vite en besogne, lis ont sauté sur lui en renversant ta lumière ; ils l'ont attaché, bâillonné et mis d:ms un sac.
— DaiiS un sac !
— Tout bonnement. C'est leur méthode, à ce que m'a ditmon espion.
— Et ils l'ont emporté?
— Oh ! lestement. La butte Montmartre n'est pas loin. Deux complices les attendaient et faisaient le guet à l'entrée du souterrain.
L'une de ces sentinelles était Lucien BellefonU. Mon homme l'a parfaitement reconnu.
— En vérité, je n'en reviens pas I
— Que direz- vous "donc, quand vous saurez que ledit Bellefond a suivi le cortège dans l'intérieur du souterrain où toute la bande était rassemblée, y compris son prési-
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ÏI6 OU EST ZÉNOB1E ?
dent masqué et armé de ses insignes, que là l'homme en sac a été jugé, condamné etenmuraillé, séance tenante. Votre lieutenant n'a pas mis la main au plâtre, mais sa . présence suffit amplement pour constituer une complicité d'assassinat, ou je r,e m'y connais pas.
— C'est incontestable et il ne se rencontrerait pas dans tout l'univers un tribunal pour l'absoudre.
Mais, encore une question, cher collègue; ce sera la dernière. Vous ne soupçonnez pas qui pouvait être le pauvre diable qui a subi l'affreux supplice à vous destiné ?
Ce n'était pas sans hésiter que M. Saint- Privât s'était déridé à formuler cette interrogation.
La situation était brûlante. Une parole lâchée à Taux pouvait mettre Maxime sur la voie et l'aider à découvrir l'identitéde la victime.
Mais, d'autre part, le père de Clarisse tenait à s'assurer que son adversaire n'avait encore établi aucun rapprochement entre le sort de .cette victime et la disparition de Virginie Lasbayssps. C'était pour élucider ce point important qu'il avait risqué la demande.
— Je n'en sais rien encore, répondit sans le moindre embarras l'ex-chevalier de Lubiac. 11 se pourrait bien que ce fût tout simplement quelqu'un de la maison que les chels m'avaient dépéché pour me faire une communication urgente. Us étaient fort agités ce soir-là, les chefs, et les ordres ne s'expédiaient pas très-régulièrement, bu bruit du canon des alliés. J'ai su depuis que deux ou trois agents avaient disparu dans la bagarre. Ma supposition est donc assez plausible.
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Saint-Privat respira.
— C'est évident, s'écria-t-it.
— Au surplus, reprit Trimoulac, nous verrons un jour ou l'autre ce qu'il en est.
— Comment cela?
— Mais, oui, lorsqu'on jugera le procès des Frères du Plâtre, ou du moins, faute de mieux, celui du lieutenant Bellefond, membre de cette société. Car il f.iut vous dira que je lui ménage une petite surprise à ce cher Lucien. Quand!) sera devant ses juges, il nieratout, bien entendu. Alors., je produirai mon traître qui racontera la scène de la caverne. Ce sera un vrai coup de théâtre et vous pouvez prévoir le résultatde sa déposition. La cour se transportera en grand appareil dans les carrières de Montmartre.
Oh I on en jasera dansParis, je vous en réponds, et l'affaire prendra place parmi les causes célèbres.
Mon dénonciateur se fait fort de désigner dans le souterrain le pilier où a été enfermée la victime. On le démolira en présence des magistrats etle corps du délit, connne ils disent, apparaîtra à tous les yeux.
Ce programme, exposé d'un ton dégagé, fit courir dans les veines de Saint-Privat un frisson d'espoiret d'anxiété.
— Si je le laissais faire, pensa l'ex- directeur du cabinet noir, cet imbécile se chargerait de se déshériter lui-même.
■ Il ne se doute pas que c'est la nièce de Zénobie qu'on a murée et qu'en trouvant son corps on trouverait aussi le testament.
La réflexion vint promptement et Saint-Privat se dit :
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— C'est fort bien. Trimoulac perdrait l'héritage qui reviendrait à Bellefond, mais je serais évincé du même coup. Je ne l'entends pas ainsi, et j'aviserai à temps.
Et il conclut qu'il n'avait plus rien & apprendre de son adversaire it que le moment était venu de lever la séance, en couvrant toutefois sa retraite par quelques discours habilement calculés.
— Ma foi, collègue, s'écriâ-t-i! ; je me tiens pour battu sur ce point et je vois que je ne ferai rien avec Lucien
bellefond. Mais savez-vous que vous l'avez échappé belle?
— C'est vrai. Le diable m'a protégé visiblement ce jour-là. Figurez-vous que j'avais donné rendez-vous dans mon pied à terre de la chaussée Cli?nancourt à un espion anglais que j'avais vu lu veilla au quartier général de Wellington. 11 me fit savoir dans l'après-midi qu'il ne pouvait pas venir. C'est ce qui m'a sauvé. Si j'avais eu le malheur d'aller au pavillon, j'étais pris. Mais je piéférai faire un lour aux galeries de bois, où j'ai quelques connaissances...
— Entre autres, une certaine Zulma...
— Ah ! ah Ivous vous rappelez le filage à la poste restante. Mais chut 1 la chère baronne pourrait vous entendre.
Je vous disais donc que je passai au Palais-Royal celte fameuse soirée du dimanche 2 juillet, et, comme un bonheur n'arrive jamais seul, j'y fis précisément la rencontre de H. Lucien Bellefond, qui me chercha querelle au café de la Rotonde, et même commît la sottise de me remettre sa carte.
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— C'était donc loi, pensa M. de Saint-Privat qui Be rappelait à merveille cette scène à laquelle il avait assisté en prenant une bavaroise eu lait.
— Et maintenant, cher collègue, reprit Maxime Trimoulac, maintenant que vous êtes entièrement fixé sur la valeur de la future intervention de votre prdtégé Bellefond, j'espère que nous allons reprendre l'entretien au point où nous l'avons laissé et que vous ne ferez plus difficulté de m'apprendre tout ce que vous savez sur la nièce de Zénobie Capitaine.
Je suis le maître de la situation, vous n'en pouvez disconvenir, car je viens de vous démontrer surabondamment que j'étais en mesure de me passer de vous, tandis que vous avez absolument besoin de moi.
— Tu te trompes. Je n'en ai plus besoin, se dit à luimême le père de Clarisse.
— Cependant, continua l'iuiiidcM me i"]e Saint-Gauhurge, je suis d'avis que toute peine mérite salaire. Complétez donc vos confidences, videz le fond de votre sac et si j'y trouve quelque indication utile, parole d'honneur, je ne vous refuserai pas une part de prise; seulement, je garderai la plus grosse, ainsi que cela se pratique loyalement à bord des corsaires. Je représente le capitaine et vous un matelot, donc...
— Pardon, cher collègue, dit le bonhomme, je crois que nous ne partagerons rien du tout, car je n'ai malheureusement plus rien à vous dire. J'ai vidé mon sac, comme vous dites.
— Allons donc! c'est impossible I vous aviez commencé
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une conversation qui promettait. Cherchez b:en et je suis sur que vous retrouverez le souvenir d'une foule de choses très-intéressantes dont vous aviez à me faire port.
— Non, je vous assure.
— Voyons", je vais vous aider. Où en étions nous restés ? Ali 1 voilà I vous veniez de me révéler que Virginie était arrivée à Paris sous des habits d'homme.
Trimoulac avait, sans le savoir, nrn le ooigt sur l'endroit sensible.
A ces mots qui lui rappelaient qu'il en avait peut-être trop dit, Saint Privât se leva un peu plus vite qu'il n'aurait fallu et dit d'une voix légèrement altérée :
— Je crains d'abuser de vos instants, cher collègue, et je vais prendre congé de vous.
— Quoi! si tôt I s'écria Trimoulac. Laissez-moi dumoins le temps de vous présenter à Zoé. Elle sera ravie de vous voir.
— Mille grâce;, collègue, mille grâces et mille excuses pour le dérangement que je vous si causé, bredouilla Saint- Privât qui s'empressa d'enfiler la porte.
— Virginie dans un pilier... le testament dans la poche de Virginie, murmurait-il en descendant l'escalier. Je l'aurai ce testament, je l'aurai, dussé-je, pour me le procurer, faire sauter les buttes Montmartre.
Pendant qu'il se livrait à ce monologue, Maxime Trimoulac, qui l'avait laissé partir en l'appelant tout bas : vieille buse, Maxime se promenait à grands pas dans le boudoir de la baronne et grommelait ces phrases incohérentes :
— Le drôle n'est pas venu ici sans .motif... pourquoi &'est-il sauvé si subitement ?... pourquoi est-il devenu
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muet après avoir bavardé d'abord comme une pie borgne?... est-ce que par hasard i] m'aurait soutiré quelque renseignement?... et les siens, quedois-je en pens-r?... a-t il inventé que Virginie voyageait habillée en homme ?
Mille tonnerres ! s'écria-t-il toutà coup on s'arrêlant et en frappant du pied, j'avais oublié que j'ui écrit à Périgueux pour donner rendez-vous à Virginie, chaussée Clignancourt... elle y est venue déguisée... c'est elle que les Frères du Plâtre ont murée... et ce vieux coquin ss.it tout maintenant... et il est capable d'aller démurer la fille pour avoir le testament.
Ah ! sacrebleu ! je t'en empêcherai bien, mon bonhomme, et je te ferai voir prochainement de quel bois je me chauffe.
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