‹ Où est Zénobie?Chapitre 7 sur 15 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

L'intérieur du banquier de la rue des Bourdonnais n'était jamais bien gai, mais depuis quelques jours il était devenu d'une tristesse mortelle.

M. Vernède voyait approcher avec effroi la terrible échéance du 1 1 septembre et sa fille, qui le consolait d'ordinaire de tous ses chagrins, n'essayait même plus de relever son courage et de réchauffer ses espérances.

C'est que la pauvre enfant venait d'être cruellement éprouvée.

Après un mois de bonheur presque sans mélange, — le mois qui s'était écoulé depuis le retour de Lucien, — le ciel s'était encore une fois obscurci et le ventdu malheur avait soufflé tout à coup sur ses chastes amours.

«34 OU- EST ZÉNOlilE ?

O.i lui avait d'abord annoncé que son Gancé allait être obligé de se réfugier dans quelque coin retiré des environs de Paris, et il et lit resté convenu qu'elle irait avec son père le voir dans sa retraite.

Il lui en coûtait de cesser ses visites quotidiennes; mais, pour préserver Lucien d'un danger, elle se serait résignée à bien d'autres sacrifices.

Et puis, un jour, M. Vernède était rentré le front soucieux, les traiis altérés. Elle l'avait interrogé sur la cause de sa tristesse et il avait reiusé de lui répondre. Seulement il lui avait dit qu'il fallait momentanément renoncer au projet qu'elle caressait de passer encore de douces heures auprès du lieutenant dans son asile champêtre.

Le banquier se souvenait du dernier mot de Lucien . • Ne lui dites pas que jo suis arrêté, « avait murmuré le jeune homme, avant de se livrer aux gendarmes.

Et ce père eut assez de puissance sur lui-même pour cacher a sa fille la triste vérité. A quoi bon lui briser le cœur? pensait-il. Si Bellefond réussit à se tirer des griffes de la police, mieux vaut épargner a Thérèse les angoisses de l'attente. S'il succombe dans cette lutte, mieux vaut encore qu'elle ignore à tout jamais sa condamnation.

Et il espérait qu'elle se contenterait des défaites qu'.l inventait pour lui donner le change, qu'elle croirait à une réclusion volontaire de Lucien, renonçant pour ne pas compromettre sa liberté aux ]o\p.b de ses entrevues avec celle qu'il chérissait plus que la vie.

M. Vernède comptait sans l'instinct des cœurs épris. sans cette prescience qui guide les amoureux et leur

fait deviner les dangers qui menacent leur amour, comme ils devinent réciproquement leurs plus secrètes pensées.

Thérèse ne s'abusa pas un seul instant sur la situation. Elle comprit sur-le-champ que Lucien devait être mort ou prisonnier, puisqu'il ne lui donnait plus signe de vie et que, pour savoir ce qu'il était devenu, il lui fallait s'adresser à un ami qui n'eut pas les mêmes raisons de se taire que le banquier de la rue des Bourdonnais.

Cet ami était trouvé. Timoléon Mâchefer, en sa qualité de vieux garçon, adorait les enfant? des autres, et il n'avait rien à refuser a la fille de son vieux camarade, Thomas Vemède, dont il ne partageait pas d'ailleurs toutes les idées.

Au contraire du financier puritain qui n'admettait ni les transactions ni les accommodements, l'ex- fournisseur pensait que, si graves que fussent les derniers événements, il y avait quelque chose à tenter pour en prévenir ou tout au moins pour en atténuer l'effet.

Sa devise était: ■ Aide-toi, le ciel t'aidera, » et, au lieu de s'armer, comme le banquier, d'une résignation farouche et de se confiner dans son désespoir, il agissait avec toute l'activité et toute l'énergie dont la nature l'avait doué.

Son premier soin avait été de s'enquérir du lieu où Lucien était détenu et de la tournure que prenait son affaire. 11 jouissait dans son quartier d'une notoriété commerciale et d'une considération personnelle qui lui permettaient de se présenter chez le commissaire de police sans craindre d'y être mal reçu.

Il s'empressa donc d'aller voir celui qui avait arrêté le lieutenant à demi-solde, et ce bienveillant magistrat ne fit nulle difficulté de lui dire que l'inculpé habitait provisoirement la Conciergerie et qu'il n'était poursuivi que pour son duel avec le Prussien.

Ces renseignements ne rassurèrent qu'à demi le bien avisé Mâchefer qui, sachant que la dénonciation venait de Maxime Trimoulac, prévoyait une persécution acharnée contre Lucien Bellefond, héritier du colonel Lacaussade.

Il ne doutait pas que le Trimoulac usât de toute l'influence occulte dont il disposait pour se débarrasser définitivement d'un compétiteur à la succession de son oncle, et, de plus, il savait maintenant que ce vil drôle avait, sons le nom de Lubiac, espionné jadis les Frères du Plâtre.

Là était le véritable danger, et ce fut de ce côté que Timoléon dirigea surtout ses investigations.

Il s'arrangea pour rencontrer certains Compagnon» de la Truelle qu'il connaissait, et il s'informa discrètement auprès d'eux des bruits qui couraient.

L'association était fort dispersée, et les conspirateurs se gardaient bien de se montrer et encore plus d'agir par ce temps de rigueurs politiques.

Les plus zélés attendaient, pour se réunir, une convocation du Grand- Maçonnant, et beaucoup d'autres espéraient qu'on ne les convoquerait jamais.

Mâchefer s'adressa surtout aux affiliés subalternes, mieux placés pour entendre souffler le vent qui se levait rue de Jérusalem, et il eut la satisfaction de constaterqu'au-

n ; ,GoogIc

cun d'eux n'avait appris que la police s'occupât de ce complot, déjà vieux de quelques mois.

Le gouvernement était d'ailleurs assez empêché pour le moment avec la politique extérieure et il n'avait probablement pas envie de revenir sur le passé, à moins qu'une dénonciation ne le mit sur la voie.

Malheureusement, de ce côté-la, l'ex-fournisseur des armées n'était pas sans inquiétude.

Il s'était abouché avec deux frères qui avaient précisément faire partie de l'escouade chargée de saisir le chevalier de Lubiac dans son pavillon delà chaussée deGlignancourt et ces hommes lui avaient signalé les allures suspectes d'un des leurs, le nommé Cyrille.

Cet individu qui commandait l'expédition du 2 juillet avait été vu plusieurs fois rôdant autour du ministère de la police et causant avec •'"- sns de mauvaise mine. Indice plus grave, depuis quelques jours, il ne se montrait pas dans son quartier et le bruit y courait qu'il avait fait fortune.

Ainsi renseigné, Mâchefer était tout à fait en mesure de répondre aux questions de la fille de son ami et il n'eut pas la cruauté de lui refuser les éclaircissements qu'elle souhaitait ardemment d'obtenir.

Il lui raconta tout, en commençant par la fatale aventure où Je hasard avait jeté Lucien. Il lui dit que le jeune homme, victime de son bon cœur, avait été rencontré par un espion au moment où il portait secours à un officier de l'escorte royale désarçonné par son cheval.

11 ne crut même pas devoir lui cacher que le blessé se

trouvaitêtre précisément ce marquis de Baffey, créancier de Thomas Vernède.

Enfin, il lui avoua que Lucien, dénoncé et arrêté le jour même, avait été enfermé à la Conciergerie où on le '.enait au secret le plus rigoureux.

Seulement, il lui affirma qu'il n'était accusé que de s'être battu en duel dans un fiacre.

Thérèse n'avait jamais entendu parler des Compagnons de la Truelle dont son père était le grand maître, et le moment eût été mal choisi pour l'initier à ce triste et périlleux secret.

Le bon Mâchefer crut devoir cependant lui laisser entendre que le lieutenant Bellefond, signalé pour ses opinions, pourrait bien être impliqué dans quelque complot et que sa détention menaçait d'être longue.

H avait naturellement ajouté à ces confidences les consolations que lui suggérait son amitié pour Thérèse et, tout en lui recommandant de ne rien dire de leur conversation à Thomas Vernède, il lui avait promis de s'employer activement à obtenir la mise en liberté du cher prison-

11 s'était abstenu aussi de lui parler des précieux renseignements qu'il rapportait de Périgueux sur l'héritage du colonel, estimant avec raison que les questions d'intérêt n'étaient rien aux yeux de la jeune fille, alors qu'il s'agissait peut-être de la vie do son fiancé.

Encore moins l'instruisit-il des inquiétudes que lui causaient le sort de la nièce de Zénobie et la résurrection fort inattendue de M, Lubiac.

Trois jours après l'arrestation de Lucien, Thérèse savait donc tout ce que son père aurait voulu qu'elle ignorât.

Sa vie était horrible. Condamnée à composer son visage quand elle se trouvait en présence de M. Vernède, elle passait ses journées à pleurer seule dans sa chambre, dévorant sa douleur, et n'osant même plus interroger Mâchefer, qui venait presque tous 1ns soirs conférer longuement avec le banquier.

Elle avait pourtant un ami et môme un confident dans la personne d'Ésope. Le brave marchand de salaisons s'était privé pour elle des services que le petit bossu commençait à rendre dans le magasin de la rue Montmartre et il permettait qu'il lui ttnt compagnie

L'enfant restait des heures entières assis sur un tabouret aux pieds de la fille du banquier, et ils dévidaient ensemble l'écheveau des souvenirs.

Ils se racontaient les épisodes dramatiques de celle matinée ou, à eux deux, faibles créatures, ils avaient réussi à délivrer le captif de M. Saint-Pnvat et ils priaient Dieu de les inspirer encore une fois pour arracher Lucien a ses nouveaux geôliers.

Far malheur, la Conciergerie était de moins facile accès que la maison de la rue d'Enfer, et ils n'entrevoyaient pas le moyen d'en ouvrir les portes au prisonnier.

Thérèse désespérait d'y réussir, mais Ésope n'avait pas renoncé à essayer.

Il écoutait attentivement les récits de la jeune fille, qui se plaisait a lui redire jusque dans ses plus petits détails l'histoire de la malencontreuse aventure de son fiancé;

OU EST ZÉNOBIE ï

sa rencontre avec un agent de police au moment oii il relevait M. de Baffoy, son voyage à l'hôtel de la rue de Varennes, en compagnie de cet infâme agent, qui l'avait Reconduit jusqu'à la rue du Jour pour être sûr de le faire arrêter.

Le matin du quatrième jour, le petit bossu eut une idée.

Ésope demanda à Thérèse la permission de ne pas, comme d'habitude, passer la journée avec elle.

11 eut même l'audace de lui faire un gros mensonge en lui disant que le caissier Frantz avait besoin de lui au magasin pour enregistrer un fort arrivage de sardines ei de harengs saurs.

La jeune fille ne se fit pas prier pour lui donner sa liberté.

Elle était, ce matin-là, plus triste encore que de coutume et elle ne se sentait même pas le courage d'écouter les consolations de son Qdèle compagnon d'infortune.

L'enfant partit donc sans qu'elle cherchât a le retenir, et, nu lieu de prendre le chemin de la rue du Jour, il se dirigea vers la Seine.

Où allait-il ainsi? 11 le savait bien.

Il avait appris que Lucien n'aurait pas été arrêté si sa générosité ne l'eût pas entraîné & secourir un officier du roi, un grand personnage, un marquis, et, quoiqu'il ne se fit pas une idée bien nette des distinctions sociales, il se disait que, si ce seigneur voulait s'en mêler,- Lucien ne resterait pas longtemps en prison.

Dans sa naïveté, il en était encore à croire que la reconnaissance se mesure toujours au bienfait.

; ,GoogIc

OU EST ZÉNOBIE î

Il ignorait d'ailleurs absolument que M. de Baffey et le lieutenant étaient rivaux en amour, et cette ignorance le servait à merveille, car il n'aurait sans doute pas osé se présenter à l'hôtel de la rue de Varennes, s'il avait pu seulement soupçonner l'antagonisme qui opposait l'un a l'autre deux hommes nés pour s' entendre, sinon sur le terrain de la politique, du moins sur celui des sentiments.

Cette heureuse ignorance avait fait aussi qu'il s'était abstenu de confier son projet a Thérèse, laquelle l'en aurait assurément détourné, si ello l'eut connu.

Mais, s'il ne doutait pas d'intéresser te marquis aux infortunes de M. Bellefond, il était beaucoup moins certain d'arriver jusqu'à lui.

A peine connaissait-il l'emplacement de la rue de Varennes, où il n'avait peut-être jamais passé de sa vie, et, dans son imagination, l'hôtel habité par l'officier des mousquetaires noirs, prenait les proportions d'un de ces châteaux forts qui figurent dans les contes de fées, protégés par des murs d'acier et défendus par des géants.

Et cependant le chétif et courageux bossu n'avait pas hésité une minute.

Il voyait pleurer sa prolectrice, et il ne voulait plus que sa protectrice pleurât.

Pour la consoler, il aurait bravé tous les géants du monde, et il L'avait bien prouvé le jour où il était allé hardiment frapper à la porte de la maison de la rue d'Enfer.

La demeure du marquis ne pouvait pas être plus redoutable que cette bastille dont les portes ne s'ouvraient que pour laisser passer le bras d'un eslafier saisissant les imprudents qui s'aventuraient à y frapper.

ii *i.

; ,GoogIc

Ésope chemina donc sans hésiter vers le faubourg Sai ut-Germain. 11 passa le pont Neuf, suivit les quais de la rive gauche jusqu'à la rue du Bac et trouva sans trop de peine la rue de Varennes.

Mais, avant d'arriver à l'hôtel qui portait le n° 19, il ralentit le pas.

Les difficultés allaient commencer.

En 4815. pas plus qu'aujourd'hui, peut-être même encore moins qu'aujourd'hui, il n'était facile à un enfant mal vêtu de s'introduire dans une des demeures aristocratiques de ce noble quartier.

Ésope n'avait même pas la ressource d'y entrer pour demander l'aumône ou, ce qui revient au même, pour chanter des chansons destinées à provoquer la générosité des habitants, ainsi que cela se pratique dans certaines régions de la grande ville.

Il s'attendait à se casser le nez devant une majestueuse porte cochère et il se creusait la cervelle pour trouver les moyens de la franchir.

En arrivant devant l'obstacle redouté, il eut deux grandes surprises.

La première, ce fut de trouver ouverts les deux battants de cette porte, plus majestueuse encore qu'il ne l'avait rêvée; la seconde, ce fut d'apercevoir, en face de ladite porte et au beau milieu de la chaussée, un couple dont l'attitude était faite pour attirer son attention.

Une jeune fille de belle taille, vêtue avec recherche, stationnait sur le pavé peu fréquenté de la me de Varennes, flanquée d'un homme de mauvaise mine.

Tous deux semblaient absorbés par la contemplation de

OU EST ZÉNOB1E ? «3

ce nui se passait dans la cour de l'hôtel, et il n'était pas difficile de deviner qu'ils mouraient d'envie d'y entrer quoiqu'ils hésitassent visiblement à en franchir le seuil.

Cependant, leurs allures en somme n'avaient rien de très-extraordinaire et le bossu ne les aurait peut-être pas . remarquées.

Mais il possédait la mémoire des figures et il reconnut aussitôt celle de l'homme, quoiqu'il n'eut guère eu le loisir de l'examiner auparavant.

C'était celle du drôle qui l'avait saisi par le collet et qui l'avait jeté dans une cave le jour où il s'était risqué, pour obliger M Ue Yernède, à heurtera l'huis de ce bon M. Bonnin.

L'exécuteur des basses œuvres du châtelain de la rue d'Enfer était affligé d'une de ces physionomies qu'on n'oublie pas, et !e pauvre Ésope frissonna en apercevant les traits de son bourreau.

Que venait-il faire là? Telle fut la première question que le petit bossu se posa, question assez difficile à résoudre.

Le nommé Bourdache avait endossé pour la circonstance ses plus beaux habits et cherchait à se donner un air bourgeois qu'il n'attrapait guère, car le passant le moins expérimenté l'aurait pris sans hésiter pour un agent de police.

Aussi, l'enfant qui ne manquait pas de finesse pensa-til tout d'abord que ce vilain particulier venait la pour espionner l'hôtel.

Mais la présence d'une femme jeune et jolie s'expliquait moins aisément.

; ,GoogIc

OU EST ZÉNOB1E î

Elle paraissait être en excellents termes ay^c le drôle qui l'accompagnait et ils avaient engagé un dialogue vif et animé.

Ésope était prudent comme tous les êtres qu'une difformité naturelle a voués pour toujours à la timidité.

Il sentait d'ailleurs à merveille que ces gens ne se tenaient pas là sans motif, et qu'avant de s'aventurer plus loin il serait sage Je savoir ce qu'ils voulaient.

Au lieu d'affronter d'emblée les questions et probablement les rebuffades du portier de ce superbe hôtel, il se mit donc à rôder aux alentours, feignant de chercher entre les instertices des pavés ces trouvailles innommées que poursuivent les vagabonds des rues.

Ses vêtements misérables, son air humble et même sa bosse s'accordaient à merveille avec l'apparence qu'il tachait de se donner, et il put s'arrêter impunément derrière Bourdache, qui le prit pour le rejeton d'un chiffonnier.

Agenouillé dans le ruisseau, qu'il faisait semblant d'explorer, le petit ami de Thérèse ne perdit pas un mot de la conversation du salarié de M. Saint -Privât avec la fille de son maître.

Car c'était la belle Clarisse qui observait en ce moment la porte de l'hôtel, sous la protection de l'époux de sa cuisinière.

— Je vous le disais bien, mam'zelle, grommelait Bourdache, que votre escapade n'aboutirait à rien.

— Tais-toi, répondait Clarisse. J'entrerai, dussé'-je rester ici jusqu'à demain.

; ,GoogIc

— Mais puisque le suisse qui garde cette baraque vient de me chasser en me déclarant que son maître ne recevait personne >

— Il ment. Son maître va beaucoup mieux. Père me l'a avoué hier.

— Voire père! ah, sacrebleu ! parlons-en. S'il savait que j'ai eu la faiblesse de consentir à vous accompagner ici, je ne coucherais pas ce soir à la maison.

— Tais-toi, te dis-je. Mon père te récompensera, car il est aussi intéressé que moi à ce que Lucien soit mis en liberté.

— Je-n'en sais rien, mais ce que je fais fort bien, c'est que votre père depuis son retour ne vous a pas dit un mot de toute cette histoire et que, sans les bavardages de M me Boutard, vous n'auriez jamais eu l'idée extravagante de venir demander à ce marquis la grâce de l'officier,

— Mms Boutard a mieux agi que toi, dit Clarisse d'un ton décidé. Elle sait que je veux Lucien Bellefond et elle m'a indiqué le moyen de l'avoir.

— il estjo'.i le moyen. Vous ne savez pas le premier mot des combinaisons de votre père et vous allez vous jeter en travers de ses batteries. Mille tonnerres! faut-il que je sois bète de m'ôtre laissé entortiller I

— Assez 1 s'écria l'héritière de M. Bonnin. Les combinaisons, je m'en moque comme de la dot dont on me rebat les oreilles depuis tantôt deux mois.

Bourdache allait répliquer, mais M 1 Clarisse lui serra fortement le bras d'une main, en lui montrant de l'autre ce qui se passait dans la cour.

«6 OU EST ZÉXOB1E ï

-■' '■■ Deux valets d'écurie pansaient dans un coin un cheval superbe. celui -là même qui avait désarçonné M. do Baffey, et, au milieu , à la place d'honneur, un riche landau venait de s'arrêter, sortant de la remise et conduit par un cocher en grande livrée.

Vers ce beau carrosse s'avançait, à pas comptés, une vieille dame escortée do deux suivantes.

Cette noble personne avait grand air dans ses atours surannés. Elle ressemblait vaguement à H me de Maintenon.

— C'est la tante, il faut que je lui parle, dit Clarisse. Et elle s'élança dans la cour, sans souci du portier, qui

se précipita hors de sa loge pour lui barrer le passade, et ne parvint à saisir que Bourdache, avec lequel il se colleta.

Ésope, qui n'avait pas perdu un mot de l'entretien, profitant de l'occasion, se glissa le long desmurailles et alla se tapir dans un coin.

L'action hardie de Clarisse attira l'attention de la vieille dame, qui s'arrêta en demandant d'une voix cassée :

— Qu'est-ce ? mais qu'est-ce donc ?

Et de fuit, pour une respectable douairière, il y avait bien de quoi s'émouvoir, car la cour de l'hôtel présentait en ce moment un spectacle tout à fait insolite.

Une jeune fille à l'a.ir évaporé, courant pour échapper au suisse préposé a la garde du portail; un homme de mauvaise mine se colletant avec ledit suisse et tin petit mendiant se faufilant entre leurs jambes pour aller se blottir dans une encoignure.

; ,GoogIc

Ce fut Clarisse qui se chargea de répondre.

— Madame, demanda- t-elle, c'est bien vous qui fîtes la comtesse des Orgories '?

La douairière interpellée dans celte forme rsstz malséante se redressa en s'appuyant sur une canne à bec de corbin, regarda la demoiselle entre les deux yeux, et lui dit sèchement :

— Qu'est-ce que vous lui voulez à la comtesse des Orgeries ?

— J'ai une grâce à lui demander, balbutia Clarisse.

— Fort bien. Noua verrons cela tout a l'heure. Apprenez d'abord, ma mie, qu'on n'aborde pas de la sorte une femme de mon âge et de ma qualité.

— Excusez-moi, madame. J'ai demandé à vous parler dans votre appartement, et votre portier m'a refusé l'entrée.

— 11 a bien fait. Qu'est-ce que ce croquant qui se gourme avec lui en co moment?

— C'est le... le secrétairede mon père.

— Peste ! Votre père a de jolis secrétaires. On jurerait qu'il a pris celui-ci sur les galères du roi.

Et s'a dressant au suisse :

— Picard, cria-t-elle, jette-moi ce drôle dans la rue. C'était déjà à moitié fait, car Bourdache avait pris de

l'âge, et, quoique vigoureusement bâti, il n'était pas de force à résister.

— Maintenant, la belle, reprit tranquillement la comtesse en puisant une prise de tabac dans une fort belle tabatière, exposez-moi voire cas. Je consens à vous eit-

n ; ,GoogIc

tendre, car je n'ai pas de préjugés, moi. Je suis de l'école de Jean-Jacques Rousseau, qui venait me voir habillé en Arménien, quand il habitait Ermenonville, et je pense que tous les hommes sont égaux- vous êtes de basse extraction, ça se voit, et il y avait un des Orgeries à la première croisade, mais je ne tire pas vanité de ma naissance et la preuve c'est que je vous écoute.

Loin de rassurer la fille de M. Saint- Privât , cette étrange profession de foi la jeta dans un trouble inexprimable.

Or ne lui avait jamais parte sur ce ton-là, et comme elle n'était pas en état d'apprécier à toute leur valeur les exploits en Palestine de l'ancêtre de la comtesse, elle étaîl fort tentée de répondre à celte sortie par des impertinences.

Mais, d'autre part, l'air de la dame lui imposait, quoi ■ qu'elle en eût, et sa langue, fort déliée d'ordinaire secollaii à son palais.

Et puis, elle se souvint qu'elle venait solliciter et que ce n'était pas le moment d'engager une dispute.

Son embarras finit par toucher M™ 8 des Orgeries, qui reprit plus doucement:

— Allons, ma petite, expliquez-vous et soyez brève. On m'attend pour le reversi chez la baronne de Boisséant.

— Madame, articula Clarisse d'une voix étranglée, je viens vous supplier d'user de votre influence pour qu'on rende la liberté à un brave officier.

— Un officier ! gageons qu'il a servi l'usurpateur.

— Il est ou plutôt il était lieutenant au 25* de ligne, car il a donné sa démission.

— A la rentrée du roi. J'en étais sûre. Et on l'a sans doute mis en prison parce qu'il conspirait contre le gouvernement légitime ?

<— Non, madame. C'est pour avoir tué en duel un Prussien.

— C'est différent, alors ; je déteste les Prussiens. Leur grand Frédéric ne fut jamais qu'un soudard prétentieux, quoiqu'il ait été fort lié avec M. de Voltaire, et si votre lieutenant n'a que ce méfait sur la conscience...

— Jevouslejure, madame.

— Bon I mais pourquoi vous intéressez-vous tant à ce brigand de la Loire, car il a dû être brigand de la Loire, ce soldat de Bonaparte.

— Parce que je veux l'épouser, dit Clarisse sans broncher.

— Ça, c'est une raison, fillette, et je vous sais gré de ne pas barguigner pour avouer quo vous êtes amoureuse de lui ; mais, moi, qui ne suis point éprise de ce beau militaire, pourquoi voulez-vous que je le protège?

— Parce qu'il a sauvé la vie à votre neveu.

— Comment? qu'est-ce à dire?

— Oui, madame, à votre neveu, le marquis de Baffey, qui était tombé de cheval et qui serait mort sur la place

si M. Lucien Bellefond ne l'avaitreleié et rapporté chez voua.

— Ah! ah! fort bien, je vois de quoi il s'agit. Mais, dites-moi, mon cœur, comment êtes- vous si bien informée des aventures de mon neveu?

— C'est mon père qui me les a opprises.

; ,GoogIc

230 OU EST ZÉKOBIE ?

— Et qui vous a envoyée ici en anr.bassade, sans doute?

— Non, madame ; il ignore la démarche que je fuis en ce moment.

— Allons ! allons ! voilà qui n'est pas trop mal pour la fille d'un traitant, car il doit Aire traitant, votre père ?

— Je... je ne sais pas, murmura la fille de l'ex-directeur du cabinet noir.

— Peu m'importe, au surplus, dit la douairière. Je ne vois aucun mal à ce qu'une fille de votre condition épouse un officier qui a servi l'ogre de Corse. Ce sera un mariage assorti .

— Alors, madame, je puis espérer...

— Espérez, mon enfant, espérez. Je me serais déjà occupée de récompenser l'homme qui a rendu ce service à Henri... Henri, c'est mon neveu, qui va fort bien à présent, et qui m'a toujours dit ne pas connaître son sauveur. Maintenant que je sais son nom, je recommanderai son affaire à Fouché, qui n'a rien à me refuser depuis qu'il s'est marié , le mois passé, dans notre monde, où il cherche à le pousser pour faire oublier son vote à la Convention.

— Oh 1 que de bontés, madame ! s'écria Clarisse radieuse, et que je serais heureuse de venir vous remercier... avec mon père.

— Je l'en dispense, dît vivement la comtesse. Adieu, petite.

Elle appuya ce congé d'un geste qui arrêta court les élans de reconnaissance de M'ieuonnin et elle grimpa, assez lestement pour son âge, dans le landau qui l'attendait.

OU EST ZÉÎSOBIE ? Ml

L'attelage sortît de la coup au grand trot et Clarisse courut rejoindre Bourdache, qui se promenait dans la rue de Varennes en grognant comme un ours démuselé.

Pendant cette singulière conférence entre une comtesse de la vieille roche et la fille d'un espion, le pauvre Ésope était resté tapi contre la muraille.

11 aurait bien voulu se mêler aussi de prier pour Lucien et s'il ne vint pas se jeter aux pieds de la douairière, c'est qu'il n'en eut p;.tf le courte, car il comprenait fort bien <jue la demoiselle plaidaitjla cause du lieutenant.

Mais les grands airs de M m e des Orgeries l'intimidaient â ce pointqu'il n'osait pas bouger et, d'ailleurs, un secret instinct l'avertissait que cette belle jeune fille avait en cette affaire un intérêt opposé à celui de Thrèse Vernède,

Le bossu ne connaissait pas Clar iss, mais en la voyant escortée de l'homme dont le bras nerveux l'avait si méchamment saisi naguère à la porte de 1 maison de la rue d'Enfer, il s'était dît qu'il fallait se défier d'elle.

Par malheur, sa prudence n'avait pas avancé ses affaires, puisqu'il n'avait pas pu voir le marquis, et il lui restait bien peu de chance d'arriver jusqu'à lui.

11 en était à se demander s'il ne ferait pas mieux de battre en retraite, sauf à renouveler le lendemain sa tentative, lorsque par malheur les valets d'écurie qui pansaient lecheval l'aperçurent etse mirent, l'unàl'objurguer en termes grossiers, l'autre à appeler le suisse pour le aire jeter dehors.

Ésope, comprenant que c'en était fait pour ce jour-là 4e ses espérances, allait fuir quand il vit paraître, sur

OU EST ZÉNOBIEÎ

te perron de l'hôtel, un homme de haute taille et de belle mine, enveloppé dans une rube de chambre et la tête entortillée de bandages.

Le pauvre bossu comprit aussitôt que là Providence lui venait en aide en lui envoyant M. de Baffey.

Il s'arrêta et se découvrit en le regardant d'un air si suppliant, que le marquis lui fit signe de venir à lui.

— Que veux-tu, mon enfant? lui demanda-t- il doucement.

— Vous demander la grâce du lieutenant Bellefond, monsieur, dit Ésope.

— Le lieutenant Bellefond ! Est-ce lui qui t'envoie

— Non, monsieur. Il est en prison pour s'être battu en due).

— Voilà qui est fortétrange, murmura M. de Baffey. Et il reprit tout haut :

— Mais enfin tu viens de la part de quelqu'un.

Le bossu, troublé, réfléchit un instant, et crut bien faire en inventant un mensonge.

— Je viens de la part d'une demoiselle qui doit épouser H. Bellefond.

De M»b Vernède I

— Oui, monsieur, c'est son nom,

— Et tu dis qu'elle t'a chargé de me demander d'intercéder pour M. Bellefond ?

— Oui, monsieur, je viens de la rue des Bourdonnais et... elle m'attend.

Le marquis, très-ému, resta muet, mais ses yeux

OU EST ZENOBIE T 353

brillaient d'un toi feu que le pauvre Ésope recula de deux pas.

— Va dire à M Ue Vernède que j'ai reçu son message et qu'avant trois jours j'irai moi-même lui porter ma réponse, murmura enfin M. de Baffey.

Le bossu comprit que l'audience était finie et ne sachant trop s'il devait se réjouir ou se désoler, il salua jusqu'à terre et se précipita dans la rue.

Page 1