CHAPITRE IX
A l'heure môme où M. Saint-Privat délibérait avec son auxiliaire Comillon sur la manière de conduire les opérations pour s'approprier enfin le testament du colonel La caussade, Maxime Trimoulac, ci-devant chevalier de Lubiac, était en conférence dans le boudoir de la baronne avec un individu de robuste apparence et de mauvaise mine, qui faisait tache sur le canapé de soie où il avait pris place à côté du fringant espion de Fouché.
Le guéridon était chargé de flacons de liqueurs comme le jour de la visite du sieur Bonnin, seulement le particulier mal accoutré fêtait leur contenu beaucoup plus largement que ne l'avait fait le père de Clarisse.
II est juste d'ajouter que Trimoulac lui tenait tête et même trinquait avec lui à chaque rasade, car il n'était pas
fier, l'exercice do ses fonctions de police l'ayant rendu sceptique à l'endroit des distinctions sociales.
L'homme qu'il accueillait si bien avait été longtemps son camarade et son égal dans la hiérarchie de la rue de Jérusalem et l.ubiac, parvenu au degré le plus -élevé de l'échelle policière, était resté fidèle à un ami qui pataugeait encore dans les bas-fonds du métier.
Si Tranquebar, il s'appelait Tranquebar ce vétéran de l'espionnage, si Tranquebar n'avait pas eu d'avancement, cola tenait surtout à mou manque de tenue, car il possédait toutes les qualités requises pour bien servir.
Il était fort comme Samson, brave comme Mandrin et aussi peu scrupuleux que lui; dévoué de plus à ses chefs, quels qu'ils fussent, et ne discutant jamais leurs ordre.-.
Sous Rovigo, il aurait empoigné sans hésiter un maréchal de l'empire ; sous Fouché, ministre de Louis XVIII, il aurait sans broncher arrêté un archevêque.
Par malheur, ce satellite modèle était affligé de deux légers défauts. II était buveur et joueur. Il est vrai qu'il portait fort bien la boisson, mais il lui était cependant arrivé parfois de se laisser vaincre dans salutte quotidienne avec l'eau-de-vie, et ces défaillances accidentelles avaient suffi pour le faire mal noter. Et puis ses appointements allaient régulièrement s'engloutir à la roulette du Ce-it- Treize, d'où il résultait que S3 toilette laissait généralement à désirer.
La femme de chambre de la baronne avait commencé par lui fermer la porte au nez, la première fois qu'il était venu demander Lubiac chez sa maîtresse, et il avait fallu un ordre formel du chevalier pour qu'elle se décidât à le
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laisser pénétrer dans le riche appartement de M 1 »* de Sainte-Gauburge.
Mais, depuis deux jours, il était admis sans difficulté, et, à celte dernière séance, la belle Zoé elle-même n'avait pas dédaigné de faire une courte apparition dans le boudoir pour encourager, par quelques bonnes paroles, l'auxiliaire dévoué de son cher Maxime.
C'est qu'il s'agissait de sauver une fortune. Sainl-Privat avait trop parlé et Trimoulac avait tout deviné. 11 ne doutait plus que la nièce de Zénobie n'eût péri à sa place et qu'elle ne portât sur ei'e le testament de son oncle.
Il avait deviné aussi le plan machiavélique de son concurrent, l'homme aux lunettes d'or, et compris que ce vieux drôle en savait maintenant tout autant que lui.
Hais, au lieu de perdre son temps à regretter de lui avoir raconté l'histoire de Vemmuraillement de Virginie, il s'était sur-le-champ mis en mesure de s'emparer du Lestement avant lui.
Pendant que le père de Clarisse délibérait encore, Trimou lac agissait.
11 avait déjà /ait deux visites aux souterrains de Montmartre, alors que Saint-Privat en était encore à organiser avec Cornillon s'i première expédition.
— Ainsi, mon vieux Tranquebar, dit-il en versant à son camarade une large rasade, tu crois que nous allons en linir cette nuit?
— Sije le crois I s'écria Tranquebar ; mais c'est- à- dire (pie j'en suis sûr. 11 faut même que nous ayons eu une satanée déveine pour fouiller six piliers sans tomber sur le bon. C'est vrai que depuis quelque temps je n'ai pas
de chance. Voilà huit joui s que je ponte à la roulette sans trouver un numéro ptein. v
— Bah! le plein sortira, mon vieux. Au jeu, comme ailleurs, il ne s'agit que de persévérer. Et, pour t'aider à battre les croupiers, voici une cartouche, répondit Lubiac, en posant sur le guéridon un rouleau de vingt-cinq napoléons.
Tranquebar l'empocha avec une prestesse remarquable et s'écria :
— A la bonne heure 1 tu comprends la vie, toi ! Tu sais ce que c'est que d'obliger un camarade sans lui faire de la morale.
— La morale, ça ne trie regarde pas. Et maintenant, cher ami, parlons un peu de nos affaires. Tu n'as rien vu de suspect ni dehors, ni dedans?
— Rien du tout. Dans ce quartier-là, on se couche avec les poules, et, aussitôt la nuit tombée, la place est déserte. A présent que je connais le chemin, j'entre dans les carrières comme chez moi. Je n'ai jamais rencontré personne aux alentours de la butte. Quant à l'intérieur de la caverne, il n'y a pas de danger qu'aucun bourgeois s'y risque. Je travaillerai là aussi tranquillement que dans un atelier.
— C'est égal. II faut achever l'ouvrage le plus tôt possible, sans quoi nous aurions à compter avec un autre chercheur de trésors.
— Oh! si celui-là montre son nez pendant que nous serons à la besogne, je me charge de l'expédier et de le murer aussi proprement que si je faisais partie des Compagnons de la Truelle.
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— Tiens! ce serait drôle, ricana Tri mou tac ; mais je préfère éviter de recourir à la violence. J'ai mes raisons.
Par exemple, je voudrais bien voir la figure que fera cet imbécile lorsqu'on arrivant dans la caverne, il trouvera les piliers éventrés et les oiseaux dénichés.
— Tu pourras te donner ce plaisir-là, si le cœur t'en dit.
— Non. Ce serait imprudent. Dès que je tiendrai le testament, je ie brûlerai et nous évacuerons la place.
Quand on est millionnaire, on évite avant tout de se compromettre et je serai archi-millionnaire.
— Moi pas, dit laconiquement Tranquebar.
' — Je comprends ce que parler veut dire, cher ami, et je n'oublie pas ce que je t'ai promis : six milles livres de rente viagère et la pâtée cbez moi une fois par semaine.
— Et il y aura de cette eau-de-vie-la, j'espère î
— Jusqu'à plus soif, mon bonhomme, et il y aura encore des revenants-bons. Tu mo connais, tu sais que je ne suis pas regardant. Quand la roulette t'aura trop maltraité... là... tu m'entends...
— Assez, Lubiac. Entre nous, c'est à la vie, à la mort.
— J'y compte. Ne crois-tu pas que ce soir nous ferions bien de nous mettre à la besogne un peu plus tôt ?
— J'y serai à neuf heures.
— Et moi je te rejoindrai à neuf heures et demie. Je tiens beaucoup à ne pas avoir à revenir dans cette vilaine caverne.
— C'est de ta faute si nous sommes obligés de nous y reprendre à trois fois. Tu n'as pas pu m 'indiquer le bon
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endroit. Ça fait que j'ai donné bien des coups de pioche inutiles.
— Tu ferais mieux de dire que c'est la faute du juge d'instruction chargé de l'affaire de Cyrille.
— Cyrille, l'homme du Plâtre?
— Ehl oui, celui qui m'a vendu ses frères. J'ai cru faire merveilles en le collant a la force pour l'empêcher de jaser. J'étais mêmed'accord avec lui et II s'était laissé arrêter de Irès-bonne grâce, sous une prévention assez vague de complot contre la sûreté de l'État.
Entre nous, je crois qu'il ne demandait pas mieux que d'être mis à l'ombre pour se garer des coups de couteau de ses bons amis de la Truelle qui le soupçonnent de les avoir trahis.
Tout marchait à souhait. Je voyais mon drôle quand je voulais, et je comptais lui demander au dernier moment des indications précises sur la place où on avait muré le particulier saisi à mon domicile.
Voilà-t-il pas que le procureur du rot évoque l'affaire pour faire du zèle. On désigne pour instruire un juge encore plus zélé. C'est toujours comme ça après un changement de gouvernement. On met mon Cyrille au secret le plus absolu. Défense pour tout le monde, même pour moi, de communiquer avec lui. Je cours chez Louché pour faire lever la consigne. Fouché est invisible. Depuis qu'il a épousé, il y a un mois, une lille du noble faubourg Saint-Germain, on ne peut pius l'aborder.
Et voilà pourquoi Cyrille n'a pas pu me désigner le pilier en question.
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Que veux-tu ? on ne pense pas à tout. J'étais pressé. Je suis allé te trouver pour. te proposer de me donner un coup de main. Tu as accepté et, depuis avant-hier, tu travailles comme un nègre. Ce n'est, nprès tout, qu'un retard et nous touchons au but.
— J'y compte bien, sacrebleu ! car il n'y a plus qu'un pilier à attaquer, et, si la particulière que tu cherches n'y était pas, c'est que ton homme t'aurait menti.
— Elle y sera. A ta santé, Tranquebar !
— A la tienne, mon vieux.
Ah ça ! sais-tu que ces Frères du Plâtre sont des lapins qui n'y vont pas de main morte. Sept corps extraits par ton serviteur et celui qui reste a découvrir, ça fait une jolie collection.
— Oui, il y a de quoi envoyer en Grève toute la bande, dit Trimoulacen haussant les épaules.
— Et tu n'y manqueras pas, je suppose ?
— Peuh! je n'en sais trop rien. Je vais être riche et j'ai envie de nie retirer des affaires. Il est possible que je me taise sur les méfaits de ces gens-là... à moins pourtant que >e ne juge indispensable de me débarrasser du lieutenant Bellefond. Jone lai pas encore dénoncé comme complice du Grand Maçonnant, mais je penserai à lui demain, quand j'aurais vu flamber le testament de mou. oncle.
A ce moment une portière fut soulevée et une tête brune apparut au fond du boudoir.
Tranquebar, que la présence de la baronne intimidait toujours, se leva comme s'il eût été poussé par un ressort, salua militairement et prit son chapeau pour sortir.
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Lubiac ne chercha point à le retenir et les deux amis se séparèrent, après avoir échangé tout bas trois mots si-
— A ce soir I
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