V. — Rachat des chemins de fer
M. Kachkarof fait une étude assez détaillée des revenus et dépenses des chemins de fer de l'Etat. Ici comme dans les autres parties de son livre l'auteur se contente de citer des données arithmétiques et d'en exprimer les conclusions également par chiffres. Sa position officielle, aussi bien que le caractère même d'un travail publié par le Ministère des Finances, interdisait toute possibilité de critique directe. Mais en matière de finances il n'y a rien de plus éloquent que les chiffres. S'ils sont, comme chez notre auteur, groupés consciencieusement, les conclusions ressortent d'elles-mêmes.
(( L'étendue du réseau de l'Etat était, en 1885, de
1924 werstes et, au milieu de l'année courante, de 23.058 werstes ». Les recettes du Trésor, provenant des voies ferrées, ont dû par conséquent subir une augmentation considérable. Mais « quand on examine ce que rapportent les chemins de fer de l'Etat, le plus intéressant n'est pas, à proprement parler, le chiffre même de leur res>enu, c'est la comparaison de ce chiffre a\>ec toutes les dépenses occasionnées au Trésor tant par V exploitation que par la possession en g-énéral des lignes qu'il exploite, et la recherche de rinfluence que cette possession ex,erce sur la balance du budget » dit très justement notre auteur (page 93). Une semblable comparaison nous a permis de prouver entre autres choses que les chemins de fer rachetés par M. Witte, avec tant de précipitation et dans des conditions si abusives, sont ruineux pour le Trésor (voir plus loin pages 7 et 8).
Les tableaux que M. Kachkarof donne aux pages 94 et 95 conduisent absolument aux mêmes conclusions. En 1893 les dépenses des chemins de fer ont dépassé les recettes de 35.612,422 roubles papier. Le revenu s'est élevé à 85 millions et les frais à 120 millions, dont 52 1/2 millions de roubles papier absorbés par le service des obligations émises pour la construction et l'achat de ces lignes. En 1894, les frais d'exploitation, d'après le tableau de M. Kachkarof, se sont accrus de 21 millions de roubles papier (80 millions au lieu de 59 millions). L'auteur ne donne encore ni la somme affectée au service des obligations pour 1894, ni le chiffre des débours nécessités par l'entretien et l'amélioration des chemins de fer de l'Etat.
La première, comme nous l'avons vu plus haut d'après le compte rendu du Contrôle, atteint au moins le chiffre de 80 mUlions de roubles. M. Kachkarof évalue la recette à près de 116 millions. Donc, suivant
son calcul, en 1894 les dépenses ont excédé les revenus de 44 millions (80 + 80 — 116), chiffre identique à celui que nous indiquons plus loin, page 8. En fait, cette évaluation reste au-dessous de la vérité, car nous n'avons pas pour Tannée 1894 la somme consacrée à la réparation des lignes. En 1893, il a été dépensé de ce chef, d'après le tableau de M. Kachkarof, 5.179.850 roubles. En 1894, ces frais ont été au moins doublés (voir plus loin, page 8). La perte réelle du Trésor, par suite des opérations de rachat de M. Witte, dépasse maintenant la somme annuelle de 5 о millions de roubles papier! Les commentaires sont superflus.
Ajoutons pour compléter ce tableau, que dernièrement le Messager du Ministère des Voies et Communications a signalé la nécessité de commander pour les lignes rachetées, cent cinquante locomotives et trois mille wagons I
VI. — Conséquences des traités de commerce avec l'Allemagne et TAutriche
La conclusion de ces ruineux traités constitue, comme on sait. Tune des charges les plus graves contre M. Witte. Dans notre livre et dans notre brochure, nous avons consacré plusieurs chapitres à cette question. Rappelons encore que, dès la fin de 1892, nous avons commencé dans la Nouvelle Reçue une campagne contre M. Witte, après avoir appris qu'il s'était engagé vis-à-vis des représentants de l'industrie métallurgique silésienne, à conclure coûte que coûte un traité de commerce avec Г Allemagne (1) Nous avons prédit alors toutes les funestes conséquences de ce futur traité.
(l) Voir la Nouvelle Revue du 1" mars 1893, Л/. WUie et les finances russes, chapitre ii et ix.
M. Kachkarof laisse la conclusion de ce traité en dehors du cercle de ses recherches. Seulement dans une note, à la page 89, il observe que « Taugmentation considérable de l'importation de la fonte, comparativement à Tannée 1893, résulte de l'accroissement de l'importation par suite de l'abaissement des droits de douane dû au traité avec l'Allemagne ».
En revanche, à la page 90, l'auteur donne le tableau de l'exportation et de l'importation, c'est-à-dire de la balance de notre commerce extérieur, à toutes les frontières pour les vingt-trois dernières années, et il en ressort une condamnation sans appel portée contre les traités de commerce de M. Witte. Empruntons seulement à ce tableau les chiffres des huit dernières années en milliers de roubles papier :
Balance de notre Commerce extérieur
Excédent de Vexportation sur Vimportation
en millions de roubles
Rappelons qu'en 1892, année de disette, le gouvernement russe défendit l'exportation du blé et que cette interdiction fut maintenue pendant une partie de l'année 1893. A la fin de cette dernière année, éclata, grâce à M. Witte, la guerre douanière.
Si l'on compare Tannée 1891 avec l'année 1894", la première qui a suivi la conclusion du traité de commerce, on constate que la balance de nos échanges avec l'étranger, qui jusqu'à l'année 1891 avait suivi une progression constante en notre faveur, a baissé de 300 millions de roubles depuis la conclusion des traités de commerce avec l'Autriche et l'Allemagne.
Cette chute soudaine de 423 millions à 124 millions a été provoquée tant par la diminution de l'exportation russe que par une importation subitement accrue de près de 200 millions de roubles !
En résumant les recherches de M. Kachkarof sur les résultats financiers des dix dernières années, travail publié par le Ministère des Finances^ nous trouvons qu'elles conduisent aux conclusions suivantes :
1° Tous nos budgets depuis dix ans se sont clôturés par d'énormes déficits. L'accroissement des revenus de l'Etat résulte exclusivement des nouveaux impôts et de la tension démesurée des forces contributives de la population ;
2° Ces déficits ont été couverts par des emprunts ; depuis dix ans la dette du Trésor s'est ainsi accrue de 1 1/2 milliard de roubles. Pour les deux premières années (1893 et 1894) de la gestion de M. Witte, les engagements du Trésor ont subi une augmentation de 995 millions de roubles papier.
Ajoutons encore que si, en 1895, M. Witte n'a réussi à faire que pour 300 millions de roubles de nouvelles dettes, c'est seulement grâce aux révélations de mon livre.
3° Si les sommes nécessitées par le service des intérêts ne se sont pas élevées proportionnellement à l'augmentation de la dette, cela vient surtout de ce que l'amortissement a été supprimé ou réduit ;
4° Les arriérés, surtout en ce qui concerne les im'pôts fonciers, se sont accrus depuis dix ans dans des proportions extraordinaires, et cela particulièrement dans les provinces du centre, ce qui prouve d'une façon incontestable la désorganisation croissante de notre agriculture;
5° Le rachat des chemins de fer par TEtat aeu pour le Trésor des conséquences funestes : les dépenses de
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ces lignes dépassent les recettes de plus de 50 millions de roubles par an ;
6** Les traités de commerce conclus par M. Witte ont eu la répercussion la plus désastreuse sur la balance de notre commerce extérieur : cette balance a baissé en 1894 des trois quarts de la somme de 1891 !
Le lecteur s'est convaincu, je Гезреге, que si le Ministère des Finances avait voulu publier des recherches expressément destinées à prouver combien mes études critiques sont irréfutables, il n'aurait pu le faire avec plus de succès que par la publication du travail de M. Kachkarof.
Açril i8q6.