CHAPITRE IV
LA GEOGRAPHIE DU CIEL
NOTRE rayon lumineux nous a ramenés sur la Terre; le Soleil est couché, l'ombre qui descend lentement enveloppe toutes choses dans un silence calme et religieux.
Peu à peu le paysage disparaît, les couleurs s'atténuent : à l'Ouest, le ciel du couchant prend des teintes roses qui tournent au mauve clair pour se fondre graduellement en des tons d'émeraude et d'opale. Quelques minutes encore et ce sera la nuit.
Voici maintenant les étoiles qui s'allument sur la voûte céleste. Chaque soir, devant cette magnificence, lorsque làhaut, sur ma terrasse, près de la coupole de l'Observatoire, j'aspire les senteurs de la vallée que disperse la brise, je ressens toujours la même impression; j'éprouve comme le sentiment d'un temps d'arrêt au cours des mouvements qui nous entraînent dans l'immensité de l'espace et du temps.
Sans aucun doute, voilà le spectacle qui a donné aux hommes leur première leçon d'astronomie, qui a posé à leur intelli-
(i) Le frontispice de ce cliapilrc représente une vue {générale de l'Observatoire Vcîkes, en Amérique.
gence les problèmes dont nous cherchons ^ encore la solution.
Avant que l'écriture fût connue, les pasteurs contemplaient les astres et observaient curieusement les phases de notre satellite. Pendant longtemps, les différents aspects de la Lune constituèrent tout leur calendrier.
Puis on constata le déplacement du Soleil dont les positions graduellement changeantes ramènent au bout d'une année le même aspect du ciel.
Les étoiles, au contraire, paraissant garder entre elles des situations invariables, il était naturel de les grouper sous différents noms : les appellations de la Grande Ourse, Or ion, les PJéiades, remontent aux premiers âges de l'humanité.
Mais, règle générale, il n'y a aucune relation entre la forme des groupes d'étoiles, les constellations, et le nom qui les désigne.
En quoi la Grande Ourse, appelée aussi Chariot, ressemble-t-elle à un animal ou à une voiture?
Et cependant, c'est un fait bien remarquable que chez tous les peuples un grand nombre de constellations portent des noms identiques.
LA GÉOGRAPHIE DU CIEL
Nous retrouvons le vocable de VOurse aussi bien chez les Asiatiques que chez les Phéniciens d'autrefois, chez les Grecs comme chez les Arabes, les Latins et même les Iroquois, ces anciens Peaux- Rouges de l'Amérique du Nord.
Les Hyades placés sur la tête du Taureau et connues sous ce nom chez les peuples orientaux ont été appelées Mâchoires de Bœufp&T les indigènes d'Amérique.
Nos Pléiades, chantées par Homère et Virgile, appelées chez nous Poussinière, étaient connues des Indiens sous le nom de Petits de la Poule.
Ces coïncidences sont trop étranges et trop souvent répétées pour être dues au hasard ; elles ne peuvent s'expliquer que par lui ensemble de traditions conservées et qui dénotent une même origine.
Nest-ce pas qu'il est bien curieux de voir l'Astronomie confirmer à sa manière la dispersion des peuples enseignée par la Bible et la communauté d 'origine des différentes races humaines ?
La nuit est maintenant complète.
A côté des étoiles que l'œil groupe instinctivement dans une figure qui s'impose en quelque sorte, remarquez ces astres plus petits dont la lum ière paraî toscilîer comme l'éclat d'un phare perdu dans la brume. Voez le groupe des Pléiades:
combien comptez- vous d'étoiles?
Tantôt six, tantôt sept, huit ou neuf; les unes sont comme des feux discontinus, d'autres se laissent soupçonner à longs intervalles.
Tous les astres n'ayant pas la même intensité lumineuse, il parut donc naturel de les ranger, de les classer d'après leurs apparences.
Les étoiles les plus brillantes sont celles de première grandeur, sans qu'une appellation de ce genre puisse nous faire préjuger de leur grosseur réelle.
Lorsque Mars est près de nous, ne paraîtil pas toujours plus brillant que Saturne, alors que cependant nous nous sommes
assurés que la rouge planète n'est qu'un pygméeen comparaison de sa grande sœur portant ceinture dorée.
Vues de la nacelle d'un ballon, les soldats d'une armée sont comparables à des fourmis; c'est que pour apprécier la grosseur d'un objet, nous le savons déjà, il faut tenir compte de sa distance. Les étoiles sont plus ou moins éloignées dans l'espace insondable, mais une illusion involontaire nous les fait projeter sur un même fond : celui de la voûte céleste.
Cette voûte elle-même n'existe pas réellement; ce n'est qu'une apparence créée de toutes pièces par notre imagination.
En réalité, les étoiles sont des corps ronds comme notre Soleil, répandant comme lui une lumière propre, flambeaux
Eclat relatif des étoiles visibles à l'œil nu, de la première grandeur à la sixième.
qui peuvent même éclairer comme lui des planètes analogues à la Terre, à Mars ou à Saturne.
Et maintenant, essayez de compter une à une ces étoiles dont les rayons illuminent les plages lointaines de l'océan des cieux?
En face de ce spectacle sublim e devant lequel personne ne saurait rester indiff'érent, en présence de celle mystérieuse prodigalité, les hommes de tous les âges se sont depuis longtemps posé le même problème.
N'est-ce point cette pensée que développe l'écrivain sacré nous rapportant les paroles du Tout-Puissant à Abraham : « Examine le ciel et, si tu le peux, compte les étoiles.. . » et plus loin : « Je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel... »
Ce problème du nombre des étoiles simplement visibles à l'œil nu n'est pas
aussi difficile qu'on serait tenté de le croire.
Par une nuit claire, d'un horizon à ^'autre, une bonne vue ne distingue que 3 000 étoiles environ. Mais, à chaque moment, nous n'apercevons qu'une moitié de la voûte céleste, l'autre moitié nous demeurant cachée par la Terre ; nous devons donc doubler le chiffre précédent et nous arriverons à un ensemble de 6ooo étoiles.
Tel est le nombre approximatif des points brillants que notre vue simple peut distinguer dans le ciel entier.
Certaines personnes toutefois en comptent un peu plus, l'acuité visuelle n'étant pas la même pour tous.
A l'œil nu, on peut atteindre jusqu'à la 6« grandeur, soit un total de 7 647 étoiles
avoir épuisé la liste des lettres des alphabets grec et latin.
Ainsi l'étoile la plus brillante portera le nom de alpha (a) (i), la suivante s'appellera bêta (Ti), et ainsi de suite: gamma (• -^ delta (0), epsilone (e), zêta (l); puis viennent nos lettres a, b, c, d, etc., et enfin des numéros d'ordre auxquels on ajoute souvent les initiales d'un catalogue.
Quelques étoiles seulement, au nombre de 80 environ, ont reçu un nom de baptême comme Allaïr, de la constellation de l'Aigle; Deneb, de la constellation du Cygne; Aldébarariy du Taureau; Alcor, étoile de cinquième grandeur dans le Chariot.
Mais ces moyens seraient bien insuffi-
La sur/ace de ces carrés représente le nombre des
étoiles visibles à l'œil nu, depuis la première
grandeur {21) jusqu'à la sixième {Siji).
ainsi réparties d'après les plus récentes évaluations :
2 1 étoiles de première grandeur
52 étoiles de deuxième grandeur
157 étoiles de troisième grandeur
5o6 étoiles de quatrième grandeur
I 740 étoiles- de cinquième grandeur
5 171 étoiles de sixième grandeur
Soit un total de 7647 étoiles des six premières grandeurs.
Maintenant, autre problème : lorsque nous parlerons d'une étoile déterminée, comment la reconnaîtrons-nous?
Nos constellations divisent le ciel en véritables départements; nous pourrions donc nous contenter d'assigner à chaque étoile un numéro d'ordre dans sa constellation. Mais on a préféré garder les anciens lisageset n'employer ces numéros qu'après
sants pour fixer la position d'une étoile déterminée. Aussi les astronomes ont-ils eu recours, depuis longtemps, à des données plus précises.
Pour repérer la position exacte d'une ville sur la Terre, nous savons que les géographes emploient deux distances : la longitude ou distance du lieu au premier méridien, la latitude ou distance du lieu à l'équateur.
Mais la sphère céleste est en tout point j comparable à la sphère terrestre. Nous pouvons y remarquer deux points fixes: deux pôles autour desquels paraissent tourner
(1) Ces noms sont ceux par lesquels on désigne les lettres grecques : b, qui se prononce bé en français, s'épelle bêta en grec; e, epsilone, etc.
Notre mot alphabet tire son origine de la première lettre grecque a, qui s'appelle alpha.
Il t. AU hl'Jl r.Kl
J^vui.
li () n i\ A 1
-% .fy
TW
ff^-^^^^c^^^Mr,
-ac*i^
Les constellations de l'hémisphère boréal. (D'après l'atlas de Flamsteed.)
toutes les étoiles en un jour, en raison de la rotation de la Terre sur son axe. On peut donc imaginer des cercles analogues à nos méridiens et qui passent par les pôles célestes. On peut aussi couper ces sortes de méridiens (i) par la moitié au moyen d'un véritable equateur, comme sur nos mappemondes.
S'agit-il maintenant de fixer la position d'une étoile, nous prendrons sa distance à un premier cercle passant p3r
(i) Ces cercles en astronomie sont appelés cercles horaires.
les pôles; nous aurons j'A5ce«5/on droite de l'étoile analogue à notre Longitude; puis la distance à l'équateur, ce qui nous fournira la Déclinaison, analogue à notre Latitude.
Grâce à ce procédé très simple, aucune étoile ne pourra être confondue avec "sa voisine, puisque sa place dépend de deux nombres, deux distances, qui varient p3ur chaque point de la voûte céleste.
Il n'y a qu'une seule différence entre les deux méthodes : Pour la sphère terrestre, les mesures sont faites sur le globe, tandis que s'il s'agit du ciel les mesures
c^u. a.Hiwi..
Pl.^XISPHEHH ,oMr!c \l,£
Pour apprendre à se reconnaître dans le ciel, on se sert d'alignements d'étoiles. * (Gravure tirée de l'atlas de Flamsteed.)
sont rapportées à la voûte céleste, c'està-dire à une sphère vue en dessous et de l'intérieur.
A la fin du xvii" siècle , les catalogues ne comprenaient que la position de I 553 étoiles 1 C'était bien peu.
Mais à partir de i6io, date de l'invention
Sur la sphère terrestre, la distance d'un lieu à l'équateur s'appelle latitude. Sur la sphère céleste la distance d'une étoile à l'équateur s'ap' pelle déclinaison.
La distance d'une ville h un premier méridien s'appelle longitude si^r /a Terre, celle d'une étoile à un premier cercle horaire prend le nom ^'ascension droite sur la sphère céleste.
des lunettes, la tâche est reprise avec ardeur.
En 1725, Flamsteed donne un catalogue de 3 3io étoiles. Plus tard, pendant que l'orage de 1789 gronde dans Paris et fait tomber les têtes, l'astronome J. Lalande s'enferme dans l'Observatoire de l'École militaire et dirige ses lunettes vers le ciel où il étudie le cours silencieux des astres ainsi que leurs révolutions moins sanguinaires.
En i83o, Lalande fournit un catalogue de 47390 étoiles repérées. Pour qui sait les difficultés que rencontre l'astronome dans les observations de ce genre, la multiplicité de ces observations, la correction et les longs calculs à effectuer pour arriver à déterminer la position précise d'une seule étoile, l'œuvre de Lalande nous apparaît prodigieuse et presque fantastique.
Et tout cela n'est rien en comparaison du catalogue d'Arge-
LA GEOGRAPHIE DU CIEL
lander; en 1862, cet astronome a porté le nombre des étoiles repérées à 324198!
Le Rép. John Flamsteed,
célèbre astronome anglais
A partir de i865, dix observatoires anglais et allemands travaillent à compléter l'œuvre d'Argelander et y ajoutent en une vingtaine d'années 1 3o 000 étoiles, soit au total plusde45ooooétoiles.
On avait déjà dépassé la neuvième grandeur.
Mais les difficultés samoncellent à mesure qu'on avance et que les instruments pénètrent plus profondément dans les espaces célestes. Le travail paraît sans fin, et à travers les puissants télescopes, l'horizon de l'univers recule indéfiniment. C'est en vain qu'au milieu du XIX* siècle on a tenté de dresser des cartes comprenant cinq degrés carrés. En une trentaine d'années, 80 cartes seulement sont terminées, alors que pour représenter de la même manière le ciel entier, il en faudrait i 5oo! soit un travail total de plus de cinq siècles I
Dès qu'on approche de la Voie lactée, qui apparaît sous les grossissements télesco-
J. de Lalande ou Lalande {1706-1839), astronome français, qui a fourni en i83o un catalogue de 47 3go étoiles repérées.
Argelander, astronome allemand, auquel nous
devons un magnifique catalogue d'étoiles
piques comme un véritable semis d'étoiles, la tâche devient absolument impossible.
Les astres sont si serrés, si nombreux, que les astronomes ne peuvent plus les recon naître. Sur certaines cartes de cinq degrés» carrés, il faudrait repérer 18000 étoiles.
Entre temps, la photographie céleste avait fait de grands progrès. Il y avait alors à l'Observatoire de Paris deux astronomes, MM. Paul et Prosper Henry, qui, travailleurs infatigables, se décidèrent à mettre la photographie au service de la géograph te du ciel, « Et d'ailleurs, écrivait en 1887 raniiral Mouchez, nul mieux qu'eux, n'était préparé pour résoudre ces difficultés, car suivant les traditions trop abandonnées aujourd'hui des grands" astronomes des siècles passés qui s'occupaient eux-mêmes de la construction de leurs