I. L'Espion ani^lais, tome III, p. m
94 OLBLIKS ET DÉDAIGNÉS.
Au fait, pourquoi n'égayerais - je pa« cette étude du récit de cette anecdote ? Elle n'est pas dans le ton de la bonne compagnie, j'en con\'iens; mais voyons, nous sommes entre bibliophiles ; la porte est bien close; copions ces pages de /'If^pion anglais, et prenons-les pour ce qu'elles valent :
t Palissot, qui travaillait alors à l'Année littéraire, se rendit un jour chez Poinsinet, pour l'inviter de la part de Fréron à ses festins, les plus délicieux de Paris. Le petit Poinsinet, enchante, se rengorge et ne demande pas mieux. Le jour est pris : le matin, Palissot arrive chez lui, l'œil morne, la figure allongée ; il lui annonce que Fréron est bien malade, qu'il est mourant, mais qu'il n'en veut pas moins que le souper ait lieu ; qu'il prétend lui remettre le sceptre de la critique et le déclarer son successeur, en présence de toute la société. Tant de tendresse et une si profonde connaissance de ses talents font couler des larmes de tristesse et de joie des yeux du journaliste futur. Il promet de se rendre à la lugubre cérémonie ; il arrive, conduit par son introducteur. Dès qu'on nomme M. Poinsinet, tout le monde se lève et témoigne pour sa personne la plus grande vénération. T chambre, comme celle d'un maladie, cia»t irés faiblement éclairée ; il a peine à distinguer personne ; tout marquait la consternation, 11 approche du lit du mourant ; un médecin lui tàtait assidûment le pou! nnonçait qui! n'avait
FltÉROI*. 95
plus longtemps à vivre. Un bruit sourd part en roulant : le docteur explique au candidat ce langage ; il dit que M. Fréron lui témoigne sa sensibilité de le voir. Le cœur du jeune poète se serre ; il s'attendrit, et exprime autant qu'il peut sa reconnaissance. Il regardait le visage du moribond, il n'y trouvait aucun vestige de forme humaine. « — En quel état déplorable est réduit ce grand critique en si peu de temps i dit-il à l'oreille du médecin. — C'est une érésipèle hémorroïdale, réplique celui-ci, accompagnée d'un hoquet ; c'est une bouffissure épouvantable ; ses yeux, son nez ont disparu ; sa langue, embarrassée, ne peut plus rendre que des sons inarticulés. Je puis seul les expliquer, par la grande habitude que j'ai eue avec lui, et surtout par celle de voir des malades de cette espèce ; mais la tôte est très saine.
< De temps en temps, il partait quelques sifflements, que l'interprète lui rendait : c'étaient toujours des choses obligeantes pour M. Poinsinet, qui, navré de douleur, ne répondait que par ses soupirs. ICnfin, après quelques minutes de cette conversation entrecoupée, des sons plus profonds s'étant fait entendre, Tesculape témoigne au |X>ète que le malade, se sentant défaillir, veut l'embrasser, lui donner l'accolade, et le faire reconnaître pour l'héritier de son talent à tous les spectateurs. L'héritier désigné se courbe, et mouille de ses pleurs les joues du moribond,
96 Ol/BLIKS ET DÉDAIGNÉS.
singulièrement gonflées. « — Illustre critique ! sY'cric-t-il, puissé-jc remplir dignement l'emploi que vous me confiez ! puissé-je mériter les suffrages de la respectable compagnie ! puisse votre dernier souffle, passant dans mon àme, y trans> mettre ce génie puissant qui vous animait ! * Pendant qu'il prononçait ces paroles, tout le monde l'avait entouré ; une très grande clarté s'était répandue dans l'appartement, et un •■•'■•-• général ayant éclaté de toutes parts, le my> se doute de quelque tour. On approche les lumières, il regarde, il voit Et quoi ? le cul de
Fréron qui était encore arrosé de ses larmes. Celui-ci se lève à l'instant ; il l'embrasse cordialement, et du bon côté. « — C'en est fait, lui dit-il, grand poète ! nous voilà liés d'une amitié éternelle ; vous êtes des nôtres. Pardonnez cette plaisanterie à un usage établi parmi nous : H n'est point d'initié qui ne subisse une pareille épreuve. Purifiez-vous les mains et le visage, et allons nous mettre à table '. >
Je vous avais prévenu, lecteur.
Une bonne humeur si constante, jointe à un tel lu.xe, était bien faite pour oflFusquer les philosophes. Leur ennemi vivait comme etuc ! leur ennemi soupait comme eux ! leur ennemi hantait les grands seigneurs comme eux ! Cela les déroutait complètement. A force de chercher, ils