LE PAYSAN PERVERTI
De tous les romans de Rétif de la Bretonne, le Paysan perverti est, je ne dirai pas le plus connu, mais le moins généralement oublié. Il le composa dans la nuit , après la journée donnée aux impressions. Style , mœurs , gravures, tout concourt à en faire un des monuments les plus singuliers du dix - huitième siècle. A ce titre , nous essaierons d'en donner une idée ; car il ne suffit pas de crier sur les toits : Rétif de la Bretonne est un romancier digne d'examen ; encore faut - il le prouver si cela est possible. Et rien n'est mieux possible. Le Paysan perverti est un roman sans précédent en littérature, une œuvre vigoureuse qui a ses racines au cœur de
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l'humanité, un livre cynique dont on n'a jamaiê pu faire un mauvais livre, écrit par un paysan enragé au milieu d'une société de marquis et de duchesses, qui portaient tous alors au cou un imperceptible filet rouge. L'auteur l'a divisé en huit parties, ornées d'une grande quantité d'estampes. Rétif de la Bretonne a toujours attaché une importance extrême à l'illustration de ses ouvrages, et l'on reconnaît aisément que dessinateurs et graveurs ont travaillé sous son inspiration immédiate. Ce ne sont que types baroques et personnages impossibles, lesquels semblent appartenir à un autre monde ; des femmes, plus hautes que des Cauchoises et plus menues que des abeilles, hissées sur des mules imperceptibles à talons élevés, avec des coiffures extravagantes d'où s'échappent à flots rubans , plumes , dentelles , joyaux , bouquets ; des corsages d'une opulence hyperbolique et des paniers dont on croit entendre Icjrou/rou ; le tout empreint d'une exagération de grâce qui tend à faire de la femme un animal nouveau, agréable seulement aux yeux de son £uitasque inventeur. Les hommes ne sont guère mietu compris : leurs jambes ont une lieue de haut, et ce seraient encore de fort beatu Riodèles académiques quand même on viendrait à les raccourcir de moitié. Ces gravures sont d'ailleurs exécutées avec soin, et la plupart des figures respirent un moelleux rnvissant.
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Venons au texte. — « Mon cher frère, je mets la plume à la main pour te dire que nous sommes cntr«5s heureusement dans la ville d'A***, Georijet et moi, et que l'àne de notre mère n'a aucun mal, quoiqu'il nous ait fait bien de la peine, car il a jeté mon frère et mon bagage dans un fossé ; mais mon frère ne s'en ressent pas du tout, et rien n'est gâté. » Ainsi commence ce roman fougueux dont M. de Florian a dû bien rire, à moins qu'il ne fût, ainsi que Crébillon, l'ami de Rétif de la Bretonne; — et cela ne nous étonnerait aucunement.
Une fois débarqué, le paysan entre en apprentissage chez un peintre, où le mal du pays vient le surprendre et où il ne sait qu'imaginer pour se procurer d'honnôtes distractions. « Les soirées, après souper, quand il ne fait pas bon sortir, et comme je ne connais personne, je prends un livre et je lis tout haut des tragédies à la cuisinière. » Pauvre cuisinière ! Le dessinateur l'a représentée ourlant des serviettes, avec une larme au bord des cils, pendant que d'un air enthousiasmé, élevant son livre d'une main, le jeune villageois s'efforce de donner une intonation pathétique aux tirades du poète. On n'est pas plus classiquement vertueux que cela. Heureusement que, plus loin, le sentiment robuste de la nature reprend le dessus dans son cœur ; et de là naissent des pages réellement émouvantes, toutes odorantes de grftce
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et de mélancolie : « Ce matin, mes larmes coulaient de mes yeux comme de deux fontaines, en me remémorant une veille de Fête-Dieu, où )c fenais seul du sainfoin dans notre vallée du Vaude-Lannard. Que j'étais heureux ! tout était pour moi un sujet de plaisir : le temps demi-sombre qu'il faisait, le cri du cul-blanc solitaire ; Iherbe môme, Iherbe des coteaux avait une âme qui parlait à la mienne. Le fruit de la ronce sauvage me semblait délicieux, j'en mangeais pour me
rafraîchir la bouche Ah! si le bonheur était
là, pourquoi donc Tôtre venu chercher ici ? Pendant que je chantais, j'entendis une marche comme d'une jeune fille : je m'arrêtai, prêtant
l'oreille, et je l'entrevis derrière les noyers
Elle s'est approchée; à sa taille légère, je l'ai prise pour Fanchon Bcrthier, ou pour Marie- Jeanne Lévéque, ou pour Madelon Polvé ; c'était Fanchon qui venait des vignes : — Edmond, dit-elle, auriez-vous de l'eau ? j'étrangle la soif. — Oui, Fanchon, en voici sous les noyers. Je m'en privai pour elle, car j'avais soif aussi, et je lui tins le baril pendant qu'elle buvait. » Savez-vous une page de Galatce ou une églogue de Gessner qui vaille ce petit tableau, plein de senteurs agrestes ?
Cependant Edmond, qui est un garçon bien bâti, quoique un peu gauche, commence petit à petit à reluquer les filles du voisinage. Ses camarades r<.nt rainent à ra/»por/ célèbfc de Saint-
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Leu-en-Vaux, agréable village situé au bord de la rivière et tout ombragé de saules ; on nomme apports les foires du pays où se rendent les bateleurs et les coureurs à banne. On y danse les menuets de la ville, des passe-pieds, des sauteuses, des bourguignottes, des sabotières et des rondes morvandaises. Les gourmets s'y font apporter le meilleur vin de Coulanges. Le paysan, étourdi par le bruit qui l'entoure, se môle aux jeunes vigneronnes et va jouer avec elles, assis sur l'herbe, au jeu de Monsieur le curé : « — De trois choses, en ferez-vous une ? Une, volez en l'air ! Deux, prenez la lune avec les dents ! Trois, embrassez Ticnnette. » Et il embrasse Tiennctte sur les deux joues, deux joues plus satinées et plus vermeilles que des feuilles de rose. Puis, comme le soleil commence à tomber, il l'accompagne en causant jusqu'au sommet de la colline ; là, des rustauds pris de vin les accostent avec de grossiers lazzis ; il met habit bas et les rosse fièremcmt aux applaudissements de deux mille personnes. Mais, admirez la fatalité ! en arrivant à la ville, la foule le sépare de sa Tiennctte ; et parce qu'il n'a pas eu la précaution de lui demander son adresse, il rentre mélancoliquement à la nuit, le visage et le cœur égratignés. Les détails de cette fôte sont délicieux. Selon sa coutume, le paysan raconte tout cela à son frère, et son frère de lui répondre : « J'ai de l'orge à entasser et de la semence
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à préparer pour nos seigles que nous emblaverons ces jours-ci. Adieu, fais-moi part toujours de tes petites affaires. Pour finir, je vais te faire écrire deux mots par notre bonne mère. » Ces deux mots, les voici ; je donnerais la moitié de tous les romans du dix-huitième siècle pour ces deux mots : « Mon Edmond, je t'envoie des chausses de filoselle, avec des culottes de forten-diable, deux vestes et Phabit de bouracan pour te faire brave les dimanches et fôtcs. Je t'embrasse de tout mon cœur. Ta mère. » — Ahl Rétif de la Bretonne, que n'en êtes-vous resté à cette littérature !
L'amour galope vite dans le cœur du paysan, et l'image de Tiennette n'y fait pas grand séjour. Un soir, la femme du peintre, ayant eu connaissance de son talent pour la lecture, le fit prier de venir lui tenir compagnie. C'était une beauté langoureuse , au regard provocant et t<iut chargé de coquettes amorces; il ouvrit le premier livre qui lui tomba sous la main, les Lettres du marquis de Rnielle, et il commença d'une voix émue. Par malheur, la cuisinière aux tragédies entra sur ces entrefaites et s'installa avec son ouvrage auprès de la croisée. « Nous en étions au milieu de la première partie, quand madame Parangon m'a dit de cesser de lire. >
Les choses ne vont pas plus loin. Toutefois, M. Parangon ne peut s'emp£cher de concevoir quelque ombrage pour l'avenir, et afin d'éloigner
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de sa femme ce rustique sipisbé, il imapine de lui faire épouser une de ses anciennes maîtresses. Kdmond tombe dans le piège ; sans renoncer à son amour pour madame Parangon, il se laisse prendre aux yeux de la jeune Manon Palestine, et bientôt les conseils de sa famille sont impuissants à l'empêcher de contracter un hymen honteux. Malgré les aveux arrachés à Manon clle-môme par un reste d'honnêteté, il l'épouse, en cherchant à s'étourdir sur son propre déshonneur : pour cela rien ne lui coûte, ni les paradoxes les plus absurdes, ni les sophismes les plus éhontés : « 11 y a des femmes estimables de deux sortes, écrit-il à son frère : celles qui furent toujours vertueuses, et celles qui, étant tombées, se trouvent par leur chute même raffermies dans le sentier de la vertu. Mademoiselle Palestine ne fut que se duitedans un Age où la raison n'est pas aidée par l'expérience. Au reste, cette aimable personne ne se croit pas innocente, elle en gémit, elle s'en humilie, elle en est plus complaisante pour moi, plus modeste et plus douce avec ses pareilles ; sa faute, mon ami, est plus que réparée à mon égard ; je ne sais en vérité s'il vaudrait mieux qu'elle ne l'eût pas commise. » A ces discours singuliers le pauvre frère ne sait que répondre ; il s'est marié, lui aussi ; mais quelle différence entre les deux mariages ! il a épousé une brave fille de son hameau, et voici le langage qu'il lui a tenu : « Kanchon, vous me paraissez bien
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soigneuse, vous serez bonne ménagère quand nous serons ensemble; vous aimez votre père et votre mère, vous aimerez bien ceux qui viendront de vous, et ils vous aimeront bien, et vous en ferez de bons sujets. Nous serons toujours de bon accord, car vous êtes douce et je ne suis pas méchant. Tout me revient en vous, Fanchon, des pieds à la tète ; vous êtes un peu délicate sur le manger, tant mieux, notre petite famille en sera mieux nourrie. Vous ne sauriez voir battre un chien ; vous élèverez doucement nos enfants par réprimandes tempérées de bonté, et vous les engagerez à bien faire par ce petit sourire gracieux que vous faites à présent. Vous êtes un peu dévote, c'est bien fait ; je ne le suis guère, moi ; mais j'aime le bon Dieu et le prie matin et soir p>our mon père, ma mère, mes frères et sœurs, et je ne vous oublie pas. Par ainsi, Fanchon, nous serons bien ensemble tous deux. > Vous concevez que celui qui parle de la sorte ne peut, ne doit rien comprendre aux beaux raisonnements de son frère le paysan pcr>-erti.
Ici pourtant commence un roman bien touchant, bien simple, bien navrant, raconté en peu de mots dans un coin de la deuxième partie. Manon Palestine, autrefois la maîtresse de M. Parangon, aujourd'hui la femme du pajrsan, est descendue au fond de sa conscience, et peu à peu son âme se purifie aux sources des larmes amères. Plus son mari s'éloigne d'elle, plus clic
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se sent attirée vers lui par nn amour ardent, humble, et d'autant plus cruel qu'elle s'en reconnaît moins digne. Sa conduite est irréprochable maintenant ; triste et résignée, elle cherche l'expiation de sa jeunesse dans les soins de son ménage et dans une aspiration constante vers le ciel. Mais le ciel l'abandonne à moitié chemin, les forces lui manquent au moment suprême ; enfin la douleur courbe cette pauvre repentie, qui, renonçant à toucher jamais le cœur d'Edmond, livré tout entier à des amours nouvelles, recommande son ûmc à Dieu, et s'endort dans le sommeil désespérant du suicide.
A partir de ce moment, l'auteur et le dessinateur retrous.sent leurs manches ; ce ne sont plus des idylles à la Segrais, des tableaux champêtres et parfumés d'innocence ; nous entrons dans une atmosphère nouvelle, étouffante. Le paysan part pour Paris, l'égout redoutable, dans le but de venger sa sœur, enlevée par un marquis italien. Ses étonnements à l'arrivée rappellent d'un peu loin les lettres de Rousseau, avec moins de philosophie dans le fond et plus de brutalité dans la forme, a Un fleuve d'immondices, à la moindre pluie, inonde les rues, et, en tout temps, l'homme à pied est éclaboussé par un limon gras et noir que lancent à droite et à gauche les pieds des chevaux et les roues des voitures. Les maisons n'ont pas de gouttière pour la pluie ; un échené saillant y jette :i flots sur les passants l'eau des
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toîts, et les inonde longtemps encore après que la pluie a cessé. » Tout cette fanj,'C est remuée avec une grande fermeté de touche ; il nous mène ainsi des rues de la Huchette et du Chat-qui- Pôche à la galerie du Palais-Royal (chez ce« filles de modes qui devaient si fort épouvanter, quelques années plus tard, le bon Ermite de la Chaussée-d'Autin), après avoir mangé en chemin, dans une guinguette, un ragoiit de cheval équarissé. Lorsqu'il a battu le pavé pendant quelques jours et qu'il a pris des leçons d'escrime suffisantes, il songe à se mettre en quête du marquis ravisseur, et le hasard le lui fait précisément rencontrer au seuil de la salle d'armes. « A quatre heures et demie, nous nous sommes joints dans un terrain vide, proche les grands boulevards, d'où personne ne pouvait nous voir à cause de la hauteur des murs environnants. » Le paysan blesse le marquis ; tous les deu.x essuient leur ép>ée et se serrent la main ; dans quelques jours ils seront les meilleurs amis du monde.
Sautez, bouchons! partez, Champagne! nous sommes à présent en partie d'actrices, b fine fleur de la Comédie Italienne : mesdemoiselles Batiste, Mantel et la Beaupré ; on rit, on boit, on chante, on dit mille folies à travers mille baisers ; puis à un signal convenu, voici que les bougies s'éteignent comme d'elles-mêmes, et bonsoir la compagnie ! C'étaient les grandes farces du dixhuitième siècle. — Voyez-vous d'ici ce jeune
seîpTicur cravaté de blanc, l'habit et la culotte de velours bleu-célcstc, les cheveux élégamment ramassés dans une bourse ? C'est le paysan perverti, l'apprenti peintre de tantôt. Complète est la métamorphose , au dedans comme au dehors. Il a pour maître en matérialisme un cordelier défroqué, du nom de Gaudct d'Arras ; ce Méphistophélcs bourgeois le conduit par la main à travers toutes les sentines dorées de la capitale et s'cflForcc d'éteindre en lui jusqu'au souvenir de la vertu. D'intrigues en intrigues, d'excès en excès, ils finissent bientôt par rouler au fond de cet abîme qui pourrait s'appeler Horribk'-sur-Débauche, si quelque Scudéry du ruisseau s'avisait de tracer une carte du Vice, à l'imitation de celle du Tendre.
Le frontispice de la cinquième partie intitulée Edmond riboteur, le représente « donnant le bras à Tonton, la petite blanchisseuse, suivi du frère de cette fille, la pipe à la bouche, et précédé de mauvais garnements, dont l'un tient Colette, amie de Tonton ; d'autres se battent et d'autres filoutent un homme ivre. Edmond en impose avec sa canne à ceux qui se battent, n C'est la partie charbonnée de l'ouvrage : là est la verve saignante, la fougue sans mesure ; Rétif de la Bretonne écrase sans pitié sous sa brosse les couleurs les plus discordantes. Son paysan perverti boit l'iniquité comme de l'eau : il donne dans la vie fiévreuse des sacripants et des crocs de
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billards, il cherche le plaisir dans l'excès môme de la turpitude, et, tombé au dernier degré du vice, il s'y ensevelit corps et âme. Ses maîtresses d'à présent ce sont des crieuscs de fruits, '"' chanteuses de café ou des marchandes de vio..: tes, aussi fanées que leurs bouquets et moins avides de baisers que de pain tendre . I^ gorge brûlée de liqueurs fortes et les yeux rouges d'insomnie, il passe ses journées entières au jeu de boule du carrefour Bussy avec des espions et des filles. Il faut l'entendre raconter une de ses aventures en style bruyamment imagé, et avec le cynisme d'un capttan d'estaminet : « Aujourd'hui j'ai été à l'académie, où j'ai gagné considérablement à des officiers qui le prenaient assez mal ; je me suis fâché le plus fort ; et, sentant bien qu'il fallait imposer à la critique, j'ai prouvé que j'étais franc joueur comme les antiques chevaliers prouvaient la beauté de leurs dames : j'en ai battu deux et fait peur aux deux autres. • Le soir de ce de. ' combat, le hasard veut qu'il se retrouve ;»>>.>. ses adversaires en compagnie galante. Les quatre officiers ne disent mot ; mais les regards vindicatifs qu'ils échangent entre eux ne lui annoncent rien de bon. En s'approchant de la cheminée, il est renversé sur une couverture et berné comme le Sancho de Cervantes. « Lorsqu'ils ont été las, ils ont cessé ; j'ai provoqué celui qui aurait le plus de cœur, au combat.
— Nous verrons après le repas, m'a-t-il répondu. » Ici se ddroulc une scène épouvantable d'anxiété : l'odeur du sang humain semble monter au plafond, les bougies tremblent. « On s'est mis à table ; j'ai été forcé de m'asscoir à la place d'honneur ; quelques coups d'ceil de la petite Sailli, de l'Alsacienne et de la Dupont ellemême, m'ont fait comprendre qu'il fallait user de finesse. J'ai pris mon parti, j'ai mangé, j'ai bu môme aux appas de Sailli; mais j'avais toujours l'œil sur les mains de mes ennemis, qui paraissaient enragés. Vers le dessert, Sailli :;'est levée, a mis le flambeau de la cheminée sur la table, fait la folle, agacé les mousquetaires, en tâchant de me heurter du pied pour me rendre attentif. La cuisinière s'étant fait entendre à la porte pour un service, l'Alsacienne a couru ouvrir, la Dupont s'est retournée ; Sailli s'est assise presque sous la table, puis, se levant avec précipitation, elle a renversé d'un seul coup table, lumières, bouteilles, carafes pleines d'eau, sauces, etc. Je me suis élancé par dessus tous ces débris, et j'ai gagné la porte. • C'est écrit pendant quatre pages sur ce ton infernal. I^st-ce encore de la littérature ? Je ne sais. Mais, dans tous les cas, c'est de la peinture saisissante et violente.
t Bravo ! mon élève, lui crie de loin Gaudct d'Arras. Tu vois à présent l'amour, non comme on l'envisage en commen<j'ant à vivre, mais tel
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qu'il est réellement... Qu'est-ce que la vie ? La durée d'un drame où nous faisons notre personnage. La représentation est-elle finie, le tyran poignardé, le prince légitime remis sur le trcine, la princesse opprimée délivrée par le héros, etc., tout cela va souper ensemble. Allons donc, comme les personnages d'une pièce de théâtre, fermement à notre but, sans nous embarrasser des coups de poignard qu'il faut donner pour arriver au dénoùmcnt. Faisonsnous craindre, aimer, admirer : que tous les moyens nous soient bons. Au fond, que risquons-nous ? De nous faire un sort heureux. Les lois, ce vain épouvantail des âmes timides, que nous feront-elles ? Le pis qu'elles puissent donner, c'est la mort. Mettons-nous donc audessus de toute crainte. Que rien ne puisse t'arrêtcr ni t'épouvanter dans la carrière que nous allons parcourir. Quelle foule de sensations délicieuses nous saurons nous procurer ! Toujours hors de nous-mêmes, la vie s'écoulera comme un instant... Voyons donc tout en grand, mon ami ; la noblesse de l'homme consiste à faire rapporter à lui le plus d'existences qu'il est possible. >
A ce langage vigoureusement cmontt, a cette ardente apologie du vice, il est impossible de méconnaître en Gaudet d'Arras le prototype de ces héros de roman qui se sont tour à tour appelés Vautrin, Trenmor ou Lugarto ; c'est le
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mime dessin dans la physionomie morale, le môme ricanement sans fin, la môme négation au bout des mômes théories, presque le môme langage. C'est de part et d'autre une égale exagération de forces criminelles, la lutte de l'orgueil contre la destinée, en un mot réternelle rébellion du Lucifer symbolique. Rien ne nous serait plus facile que de comparer. Mais à quoi bon ? Notre intention n'est pas d'excuser Rétif pour cette peinture hardie ; nous voulons seulement faire toucher du doigt le chaînon qui relie intimement cet écrivain de la borne à la plupart de nos écrivains de boudoir ; — de manière que ce soit le moins coupable d'entre ceux-ci qui lui jette la première pierre.
Qui le croirait pourtant ? A cette heure où il semble que le roman va forcer toutes les barrières, voici que l'action s'arrôte brusquement pour faire place à de savantes discussions d'art et de belles-lettres, pendant près de cent pages. On se lasse de tout, môme de la débauche ; le paysan vient de l'éprouver. Et puis, disons-le aussi : comme il errait vaguement et sans dessein à travers Paris, il a rencontré tout à coup devinez qui ? — Madame Parangon, ses premières et vives amours. « Tous mes membres ont tressailli. Ah ! bon Dieu ! que cette femme a une
beauté impérieuse ! C'est en beau la télé de
Méduse ! » Ce mot est sublime.
Il veut se faire comédien. « Comédien ! s'é-
..." "rri 174 OUBUis ET DéDAIGWiS.
crie Gaudct d'Arras. Dis-moi donc, a»-tu les poumons assez forts pour beugler la tragédie, ce genre de drame monstrueux, prétendu perfectionné chez nous, et qui, dans la vérité, n'a pas le sens commun ? Dis, dis, pourras-tu assez emphatiquement représenter ces personnages chimériques, aussi loin de la nature que de nos usages, qui parlent pour parler, qui se battent les flancs pour enfanter de belles chutes, des éclairs de pensées, etc., etc. ? Auras-tu un front aussi dur que d'Alainval pour supporter sans mourir de honte ou d'indignation ces brouhahas outrageants ? Certes, je craindrais pour toi que quelque jour tu ne t'élançasses pardessus l'orchestre et ses quatorze rangs de sièges usurpés sur le parterre, pour fondre l'épée à la main sur tes hueurs maudits ! » — Passe pour l'état de comédien, dit le paysan. Je me fais auteur. — Très bien î répond Gaudet d'Arras. « Mon ami, rien de plus doux que le sucre ; mais un vil et malheureux esclave l'arrose de sueurs et de larmes amères. Le sucre est la littérature ; l'homme du monde en jouit et y trouve ces plaisirs délicats que tu connais. L'auteur, le pauvre auteur, est le colon infortuné qui sue et qui s excède de travail. Jamais, au moins durant sa vie, il n'est autrement regardé que comme un esclave public. » Suivent alors des appréciations critiques de Shakespeare, de Corneille t l'cnvcrvé • et de plusieurs de nos
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auteurs français. Ces appréciations en cinq ou six lijjncs seulement sont toutes d'un trait assure, et quelques-unes dénotent un sens littéraire des plus judicieux, a — Personne n'a autant approché des Grecs que Shakespeare, dont nous méprisons si fort les disparates. — Racine est le Raphaël des poètes ; mais il a cherché la nature dans une belle imagination, au lieu de la chercher dans la nature môme. — Voltaire met dans ses tragédies, en apparat de représentation, ce que Racine a mis en peinture touchante du sentiment, ce que Crébillon a mis en nerf. — Suivras-tu Linguct, dont le style raboteux étincelle par le choc de ses inégalités, et qui, marchant comme les chevaux ferrés à glace, fait comme eux jaillir un feu triste et obscur ? — Marivaux te gâterait. — Prévost est trop vigoureux, même quand il rabâche. — Peut-être voudras-tu te jeter dans les choses hardies, pour te donner une certaine réputation et te dispenser d'avoir un autre mérite ? Considère le sort de l'abbé Du Laurcns : un Busiris en soutane vient de le faire périr au fond d'un cachot. » Le paysan se rend à ces bonnes raisons ; il écrase sa plume, et le roman recommence de plus belle.
Cette fois il atteint à son apogée d'épouvantement. Edmond, guidé par l'intérêt, épouse une vieille de soixante-quinze ans *, trois mois après elle meurt ; Gaudet d'Arras et lui, accusés de
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ravoir empoisonnée, sont arrêtés par la garde. Une lutte atroce s'engage sur le seuil d'un cabinet... Le paysan s'empare d'une baïonnette, et en un clin d'œil il a fait mordre la poussière à quatre soldats, à l'exempt et au commissaire ; Gaudet d'Arras traîne ce dernier dans une chambre voisine où il l'enferme tout sanglant. — Cette boucherie est rendue par le dessinateur avec une grande ftirie. — Mais une nouvelle escouade dompte nos forcenés et les conduit en prison. Tous les deux passent en jugement Gaudet d'Arras expire sous l'épée du bourreau ; et le paysan perverti, condamné aux galères, part avec la chaîne pour Toulon. Cela se passe dans la septième partie.
La huitième partie nous transporte dans l'intérieur de son frère Pierrot, ce brave garçon qu'on a vu déjà figurer au commencement de l'ouvrage. Tout chez lui est simple, calme et reposé ; les lourds rideaux à sujets rouges entourent le lit ; les assiettes de faïence, inclinées en avant, sont rangées symétriquement audessus du buffet ; assis sur un escabeau, devant l'âtrc aux lueurs assoupies, il semble absorbé par des pensées inquiètes. Den^ère lui, un peu dans l'ombre, sa femme allaite son dernier né. On ne saurait exprimer avec quel charme les yeux se reposent sur ce tableau d'une douceur biblique ; car tout est contraste dans cet étrange rr.man : l'auteur y emprunte tour à tour
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la palette de Ribeira et celle de Gérard Dow, il écume et il soupire ; c'était un sanglier, c'est un mouton maintenant. — De temps en temps les deux époux rompent le silence pour s'entretenir du malheureux Edmond. Plusieurs années se sont écoulées ; par suite des démarches de ses protecteurs, il est parvenu à obtenir sa grâce ; et depuis cette époque^ on n'a pas eu de ses nouvelles. Seul, sans argent, sans habits, il a quitté le bagne et s'est embarqué nuitamment pour Marseille. On suppose que dans le trajet il aura été englouti par les flots. Pourtant la moitié de sa famille est morte de douleur, son frère est regardé comme un paria dans le hameau qu'il habite. « Les petits enfants ne veulent plus jouer avec les miens , dit-il ; nos voisines fuient ma femme, les hommes ne m'accostent plus en venant de l'église ou de par les champs. Je les salue toujours, moi, et ils ne me le rendent plus ; mais je les salue toujours, et je m'enveloppe dans ma confusion. Et je dis à ma femme le mot de l'Evangile : Si nous ne saluons que ceux qui nous saluent, quel mérite auronsnous ? Elle me répond par un Soupir qui me fend le cœur ; et chaque soir nous allons ensemble sur les tombes de mon père et de ma mère, de son père et de sa mère, et nous crions à Dieu : merci ! >
Cependant, depuis quelques jours, on a vu errer un misérable dans les environs ; sa barbe
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est en désordre, ses vêtements sont déchirés, il est manchot et ne sort des bois qu'aux approches de la nuit. La jeune sœur de madame Parangon, Fanchctte, l'a rencontré. « Tout à l'heure, sur la brune, un pauvre, privé d'un bras, m'a demandé l'aumône ; une barbe longue et touflfue déguisait ses traits, mais le son de sa voix m'a foit impression. Je lui ai donné trois livres, à cause de l'intérêt qu'il m'inspirait. En les recevant, il m'a fixé. Je l'ai vu pâlir et s'éloigner précipitamment » Plus de doute, c'est Edmond, c'est le paysan perN'erti ! et, en effet, son frère Pierrot reçoit le lendemain une lettre de lui. Cette lettre est un chef-d'œuvre. La voici tout entière : « Avant-hier, j'ai baisé le seuil de ta porte; je me suis prosterné devant la demeure de nos vénérables parents. Je t'ai vu, et les sanglots m'ont suffoqué. Ton chien est venu pour me mordre ; il a reculé en hurlant dès qu'il m'a eu senti, comme si j'eusse été une bête féroce. Tu l'as pensé sans doute toi-même, tu as lancé une pierre, elle m'a atteint, c'est la première de mon supplice... Ta femme t'a appelé, vous êtes sortis ensemble pour aller aux tombeaux. Je vous devançais. Vous avez prié. Et tu as dit à ta femme : La rosée est forte, la pierre est trempée, le serein pourrait te faire mal ; allons-nous-en. La rosée, c'étaient mes larmes ! » Y a-t-il dans aucun roman une situation plus douloureuse et plus attendrissante, dites-moi?
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Manchot, aveugle, vieux avant la vieillesse, flétri par les lois, le paysan perverti trouve encore au terme de sa carrière une sainte et noble femme qui ne répugne pas à venir essuyer ses plaies et à le guider par la main jusqu'au seuil d'une autre vie. Cette femme, vous l'avez devinée sans doute, c'est madame Parangon, qui a sillonné le drame à de nombreux intervalles et dont l'amour, contenu longtemps par le devoir, éclate maintenant en transports sublimes. Devenue veuve et libre d",elle-mème, elle n'hésite pas à offrir sa main au forçat, au meurtrier ; et c'est là une des plus belles pages de sentiment qui se puissent lire, les Irtrmcs aux yeux. Le paysan croit qu'une nouvelle existence lui est devenue possible ; tout semble en effet lui présager un avenir de calme et de bonheur, il se berce des espérances les plus douces, il fait des projets sans nombre pour ceux qui lui sont chers, il croit enfin que le ciel lui a pardonné...
Voici le dcnoùment nu, brutal, froid, dans toute sa rigidité implacable :
< Le jour de la cérémonie du mariage, la voiture était arrêtée dans la cour et la portière s'ouvrait. Une pierre lancée de la rue par une blanchisseuse séduite autrefois par Kdmond, et qui venait d'entendre dire qu'il s'était marié, a frappé les chevaux ; ils partent. Ivdmond , qui ne voit pas et qui ne peut se garantir, est renversé ; une roue lui passe sur la poitrine et la
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brise ; il meurt sotis les roues * mêmes dn
carrosse. »
Tel est ce roman orageux, plein de grandes lignes heurtées et fourmillant de détails microscopiques. Nous l'avons raconté tout au long, en tâchant de donner une idée de la manière de son auteur. Maintenant on peut juger.
Le cœur humain y est fouillé et mordu comme avec une pointe de burin, la vie palpite et crie à chaque entaille. « Rien là dedans, comme a dit La Harpe, n'est bien conçu, bien digéré, » ce n'est pas même écrit en français, et pourtant on se laisse entraîner malgré soi parrimpré>'u de l'action, par la vérité chaude de certains tableaux, surtout par les éclats qui jaillissent de ce style comme d'un fer rouge battu. A de certains moments, Rétif de la Bretonne rappelle Hoggarth, avec plus de désordre dans la composition ; d'autres fois, on serait bien embarrassé de trouver à qui le comparer.
La Paysanne pervertie, qui est la suite ou plutôt le complément du Paysan^ ne fut publiée que quelques années plus tard ; conçue dans le même esprit, elle n'obtint cependant qu'un succès secondaire.
Ce fut à l'occasion à\x Paysan perverti que Rétif se lia d'amitié avec Mercier. Sians connaître Rétif de la Bretonne autrement que par ses productions, Mercier, emporté par son caractère généreux, consacra plusieurs articles de journaux, et
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plus tard tout un chapitre du Tableau de Paris, au Paysan perverti. Fntrc aiifre> choses excellentes, il a dit ceci :
c Le silence absolu des littérateurs sur ce roman plein de vie et d'expression, et dont si peu d'entre eux sont capables d'avoir conçu le plan et formé l'exécution, a bien droit de nous étonner, et nous engage à signaler l'injustice ou l'insensibilité de la plupart des gens de lettres qui n'admirent que de petites beautés froides et conventionnelles, et qui ne savent plus reconnaître ou avouer les traits les plus frappants et les plus vigoureux d'une imagination forte et pittoresque. Est-ce que le règne de l'imagination serait totalement éteint parmi nous, et qu'on ne saurait plus s'enfoncer dans ces compositions vastes, morales et attachantes qui caractérisent les ouvrages de l'abbé Prévost et de son heureux rival, M. Rétif de la Bretonne ? »
Le pauvre Rétif qui n'était pas accoutumé à pareille aubaine, lui répondit une lettre toute surprise et qui dut bien faire sourire Mercier. « Pourquoi ôtes-vous juste? lui demandait-il dans cette lettre. — Parce que j'ai une conscience, répondit Mercier; parce que je vous ai lu et que je sais lire. .Mes confrères ne savent pas tous lire : ils lisent en auteurs; moi, je lis en qualité d'être sensible et qui demande à être remué. Vous m'avez donné des idées que je n'aurais pas eues sans vous ; voilà le fondement de mon estime, et de là à l'aveu public il n'y a qu'un pas. >
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APOGEE.
C'en était fiait désormais. Le nom de Rétif de la Bretonne venait d'être inscrit au livre de la littérature contemporaine. Saisie au.x chevci« en une heure de colère, la fortune montait, moitié souriant, moitié boudant, son escalier obscur et sans rampe. En moins de dix ans, il amassa plus de soixante mille francs. 11 devint célèbre. 11 eut un nom en dépit de la critique, de tout le monde, en dépit de lui-même et de ses habitudes populacières. Les libraires vinrent à sa rencontre, la province le rechercha. 11 ne prit pas une place au milieu des écrivains d'alors, il resu une exception étrange au milieu d'eux. Sans grammaire et sans orthographe, il balança la vogue des savants et des beaux esprits. Ce fut un spectacle unique.
A cet homme qui eut toutes les ambitions et toutes les audaces, il prit la fantaisie de s'attaquer à Jean-Jacques et de refaire l'Emile sous le titre de P École des Pères ; cet ouvrage, sorti mutilé des mains de la censure, eut l'honneur
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d'être attribaë pendant quelques jours à Diderot. L'École des Pères fut suivie des Gynographes, do FAndrographe et du Tesmographe, qui forment les 3*, 4*, et 5* volumes des Idées singulières. Par une de ces extravagances sérieuses dont il a le monopole, il plaça à la fin du Tesmographe une farce de théâtre, intitulée le lioule-dngtie et dirigée contre son propriétaire qui venait de lui donner congé.
Il avait alors quarante-trois ans, ce qui lui inspira l'idée de faire le Quadragénaire ou rAge de renoncer aux passions : mais, loin de renoncer à l'amour, jamais au contraire il ne s'y était livré avec plus de fougue juvénile. Son Quadragénaire renferme la plupart des lettres qu'il écrivait aux filles de modes d'un magasin de la rue Saint- Honoré, au coin de la rue de Grenelle, et quelques réponses de ces demoiselles. Les modistes ont toujours été sa grande passion. Il se connaissait en rubans et en dentelles autant qu'une élégante ; nul mieu.Y que lui ne savait distinguer les chapeaux à la Washington des chapeaux à la Philadelphie ; les Poufs en griffe d'avec les Poufs à la Pandour, et les Chcrsonnes d'avec les bonnets au parc anglais. Un de ses grands bonheurs, lorsqu'il avait terminé sa journée à l'imprimerie, c'était de se déguiser en commissionnaire et de remettre, sous ce costume, aux plus jolies boutiquières, des poulets amoureux qu'il signait du nom de mousquetaire Leblanc. De cette façon
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il pénétrait dans les intérieurs, étudiait les physionomies et, suivant Fimpression produite par son style, il revenait le lendemain en habit de mousquetaire chercher la réponse à la lettre qu'il avait portée lui-même en veste de ramoneur.
Son ouvrage le plus estimable et celui dont à coup sûr le succès a été le plus général, sinon le plus retentissant, est ce délicieux petit tableau des mœurs campagnardes qu'il a appelé ia Vie de mou père. Là tout est frais, calme, majestueux comme la vertu môme ; on croirait lire le pendant de l'histoire de Tobie; aussi un homme d'Etat disait-il avec raison : « Je voudrais que le ministère en fit tirer cent mille exemplaires, pour les faire distribuer gratis à tous les chefs de bourgs et de villages. » Malheureusement Rétif de la Bretonne ne persista pas dans cette voie pure et douce qui eut été pour lui la voie du salut littéraire. L'amour de l'amour l'emporta sur l'amour de la famille. Le roman qui suivit, la Malédiction paternelle ou Lettres de Xicolas <i ses parents, ses maîtresses et ses amis, est, selon ses propres termes, « une éruption violente de sentiment. •
Jetons encore de côté, pour alléger notre bagage, une vingtaine de volumes, et réservons notre examen pour un ouvrage dont la vogue a égalé celle du Paysan perpertiy et qui, par l'immensité des tableaux qu'il embrasse, a forcé
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Tattcntion pendant plusieurs années. Nous voulons parler des fameuses ('miUmporaincs.
Kctif de la Bretonne était, comme nous venons de le dire, le plus intrépide coureur d'aventures qui se puisse voir. Rien ne l'effrayait, rien ne l'arrêtait. Une porte se trouvait-elle ouverte devant lui, il entrait; il montait l'escalier. — Est-ce vous? disait une petite voix. — Oui, répondait-il. Ft puis, à la grâce de Dieu ! Toutes les jolies femmes qu'il a rencontrées, il les a suivies ; toutes les femmes qu'il a suivies, il leur a parlé ; le plus grand nombre de celles à qui il a parlé l'ont écouté. Quelle perspective ! — Les Contemporaines ou Aventures des plus jolies femmes de l'âge actuel, sont le résultat de ses e.xcursions et de ses espionnages persistants à travers Paris ; elles présentent un ensemble fprmidablc de soixante-cinq volumes et sont classées de la sorte : Les Contemporaines mêlées, les Contemporaines du commun, les Contemporaines graduées, les Françaises, les Parisiennes, les Provinciales, et le Palais-Royal. Imaginez un énorme magasin de nouvelles, un panorama à la façon de Boccace et de la reine de Navarre, vaste agglomération des joies, des misères, des amours, des hontes et des scandales d'un siècle à l'agonie ; vous aurez l'œuvre de Rétif de la Bretonne. Les Contemporaines mêlées comprennent une centaine d'aventures environ, au nombre desquelles nous recommandons comme étant d'une
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lecture agrdablc : Le Mari à l'essai, le Premier joli pied, la Morte vivante, et la Fille de trois couleurs. Dans les Contemporaines du commun, Tauteur se sent plus à l'aise ; il est tout à ^t dans son élément avec les ravaudeuses, les horlogères, les fleuristes, les batteuses d'or et les houssières-panachères ; voire même les éventaillistes et les marchandes de marrons boulas^ marrons grillés. On voit qu'il ne se gêne pas du tout pour prendre la taille aux grisettes qu'il rencontre sur son chemin, et que sa plume est habituée à traiter lestement le chapitre de leur vertu. On remarque particulièrement dans cette série : Les Quatre jolies rôtisseuses, la Belle parfumeuse, et le Deuxième joli pied. Les Contemporaines graduées montrent d'abord les femmes du bel air : la duchesse, la marquise, la baronne ; études de peu d'importance. Vieil» nent ensuite les femmes de guerre et les femmes de robe : la Maréchale, la Présidente, la Baillive, la Procureuse et l'Huissière ou le décocu et Yex-cocu. Puis enfin, après les bourgeoises et les femmes de lettres, ce sont les comédiennes, de haut et de bas étages : tragédiennes, opéradiennes, arietteuses, dramistes, actrices du théâtre d'Audinot, paradeuses et danseuses de corde de chez Nicolet. Là s'arrêtent les Contemporaines proprement dites, soit quarantedeux volumes ; chaque contemporaine est accompagnée d'une esumpe. Les Françaises^ Les
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Parisiennes et Les Provinciales {cm V Année des Dames nationales) complètent cette volumineuse collection. C'est aux Parisiennes, excellent ouvrage de mœurs, qu'il fut question de donner le prix d'utilité publique en 1788. Quant au Palais-Royal, c'est une production dans le goût du Pornngraphe, avec un but moins moral peut-être, mais plus féconde en renseignements et en détails singuliers.
Ces Contemporaines, dont nous venons de tracer la classification en peu de mots, ont longtemps occupe Paris ; elles ont eu la vogue des plus célèbres romans de nos jours. Non pas qu'elles soient toutes également intéressantes, mais elles oiTrent une inépuisable fécondité d'imagination et une variété infinie de caractères. Elles ont particulièrement l'avantage sur tous les contes moraux de cette époque de peindre les mœurs avec une inflexible réalité. Chaque ligne est fouillée dans le cœur, sous une impression toute récente et qui laisse sentir le frais du baiser ou le chaud d'un verre de vin.
Aussi les héros de Rétif n'avaientils pas de peine à se reconnaître dans ses ouvrages. « Combien de fois, dit-il, au milieu des rues où je méditais silencieusement, parmi les embarras des chars rapides, des pesantes voitures de bois, de boues, de pierres, environné de troupeaux de moutons et de bœufs, entraîné par la foule qui sortait des églises, des spectacles, ou qui pour-
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suivait un voleur, combien de fois ne me suis-je pas vu retenu par le bras : — Vous avez bien peint monsieur un tel avec madame une telle, c'est leur aventure mot pour mot. »
Cette publication fut pour Rétif de la Bretonne Tapogée de sa fortune et de sa réputation. Le grand monde lui-même commença à s'enquérir curieusement de cet écrivain, vivant en dehors des salons et n'ayant d'autre compagnie que celle des ouvriers imprimeurs, ses confrères. Etait-il grand ou petit ? brun ou blond ? Quel était son âge, son caractère, ses habitudes ? se demandaiton dans plusieurs cercles aristocratiques. Maints grands seigneurs se hasardèrent à coller leurs regards aux vitres des auberges, dans l'espoir d'y découvrir ce drôle de corps, maiè ce fut en vain. Il fallut user de subterfuges pour l'attirer au milieu d'une société pour laquelle il ne se sentait pas fait, et qu'il avait évitée jusque-là avec autant d'obstination qu'elle en mettait maintenant à le rechercher.
Un jour de novembre 1789, il reçut une invitation à dîner de M. Senac de Meilhan, intendant de Valenciennes, avec lequel il avait eu quelques relations d'affaires dans le temps. C'était un homme fort aimable, occupé lui-même de littérature et de poésie. Rétif de la Bretonne, cédant sans doute à ces considérations, se rendit chez lui, rue Bergère, à l'issue de Ui séance de l'Assemblée nationale. 11 pouvait être trois heures.
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On attendait encore deux dames et plusieurs messieurs. A quatre heures et demie, tout le monde étant arrivé, on se mit à table. Rétif fut placé entre une sorte d'amazone au.x mouvements mâles, à la voi.x haute, au regard assuré, qu'on lui dit être une madame Denis, marchande de mousseline rayée ; et une autre dame, plus timide ou plus fière, à qui l'on ne donna point de qualité. Les autres convives étaient un petit homme, propret, en surtout de laine blanche ; un beau garçon de vingt à vingt-cinq ans, à physionomie ouverte ; un quatrième un peu boiteu.x, et deux autres qu'il ne remarqua pas. On causa politique ; la marchande de mousseline rayée demanda à diverses reprises : — Que dit le peuple ? Elle fit beaucoup d'amitiés à Rétif et lui demanda la permission d'aller le voir, ce qu'il n'eut garde de refuser. Bref, le repas fut des plus animés. Rétif, d'ordinaire renfrogné et taciturne, devint fort éloquent dès qu'on le mit sur le chapitre de ses ouvrages : il charma tout le monde par le feu et l'abondance de son élocution, surtout madame Denis, surtout l'homme à la physionomie ouverte.
Le lendemain, voici le billet qui lui fut remis de la part de M. de Mcilhan : « Madame Denis, marchande de mousseline rayée, est la duchesse de Luynes ; l'autre dame, la comtesse de Laval ; le beau fils, qui se faisait nommer Xîcodème, Mathieu de Montmorency ; l'homme un peu acre, un peu boiteux, l'évèque d'Autun ; l'homme au
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surtout blanc, l'abbé Sieyès. C'est pour vous que cette compagnie est venue. On m'avait chargé de vous inviter. »
Tels étaient en cfTct les personnages brillants dont Rétif avait excité la curiosité, et qui avaient voulu le voir de près. Leur désir ne se borna pas là. La duchesse de Luynes vint au bout de trois semaines lui faire la visite qu'elle lui avait promise ; clic revint même plusieurs fois, tantôt avec son neveu, tantôt avec l'abbé Sieycs. Ce dernier, voulant donner à Rétif de la Bretonne un témoignage de sa sympathie, lui avait envoyé tous ses ouvrages politiques.
A peine cette aventure se fut-elle répandue dans le public, que tout le monde voulut Tavoir à souper. Ce fut une mode, une folie. Le duc de Mailly et le comte de Gcmonville renouvelèrent la scène des travestissements, en se faisant passer à ses yeux pour des académiciens de Picardie T lue l'embrassa plusieurs foi» : tous les deux ne pouvaient se lasser de le voir et de l'entendre. Cette première partie fut même suivie d'une seconde, h laquelle assistèrent la duchesse de Mailly, madame de Chalais, sa sœur, et la comtesse d'Argenson. Rétif Bnit par prendre son parti en galant homme et par s'amuser de la flatterie des grands, d'autant plus que ce n'était pas un commensal ordinaire, celui qu'il fallait avoir par force ou par surprise. Il ne caressait pas, il se laissait caresser.
RÉTtr DB LA ■MCTONNK. ICI
J'insiste sur le côté brillant et heureux de U vie de Rétif de la Bretonne, porce que ce côté est à peu près ignoré. Oui, Fauteur si dédaigneusement surnommé le Rousseau des halles, le Voltaire des femmes de chambre^ eut de grandes relations et de hautes amitiés. Il fut jusqu'au dernier moment le camarade de Beaumarchais. Chez Crébillon le fils, il rencontra Collé, qui lui sauta au cou et parut enchanté de le voir. En vain fuyait-il toutes prévenances, sa sauvagerie ne put lui faire éviter les éloges de Delille ; et le hasard se chargea plusieurs fois de le mettre en présence de Barnave, Mirabeau, Grégoire, Lanjuinais, Kotzebue, Joseph Chénier, Joubert. Lui-môme sollicita pendant trois ans la faveur d'être présenté à madame de Staël, et il eut avec elle plusieurs entretiens qui le transportèrent d'enthousiasme.
Non, ce n'était ni un sauvage, ni un homme à rejeter de la société, celui que l'honnête Lavater appelait le Richardson français. Il recevait du monde, comme nous l'apprend un récit de M. Marlin, auteur de lettres sur la Révolution et de romans publiés chez Lenormant. « Les Contemporaines me tombèrent sous le? yeux, raconte M. Marlin, et me donnèrent le désir des autres ouvrages de l'autre ; je fis la demande à madame veuve Duchesnc. M. Rétif en prit occasion de m'écrire. Je le vis peu après à Paris : il me reçut comme un compatriote et avec une di;>uoc-
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tion flatteuse ; son accueil m'encouragea ; je répétai ma visite et il m'en fit plusieurs, en sorte que nous devînmes un peu plus que simples connaissances. 11 voulut me donner à dîner dans un jardin qu'il avait au faubourg Saint-Marceau ; j'y trouvai, avec M. Rétif et son épouse, quelques invités, parmi lesquels j'en distinguai un dont les traits, dans leur ensemble, marquaient du génie, et qui avait dans les manières une '^^ de dignité moins imposante qu'aimable. Il i.^.ui jeune encore et s'était déjà fait de la réputation par ses poésies. Le nom de l'écrivain achèverait son éloge, mais ce poète aujourd'hui occupe un poste si haut, il est devenu si puissant, que je ne veu.x pas le faire rougir de s'être rencontré avec un homme aussi obscur que moi. 11 croirait que je sollicite son crédit, quoique je ne sois ambitieu.x que de son estime '. >
Cet invité n'était autre que M. de Fontanes, un des plus intimes amis de Rétif.
Cet aperçu rapide de quelques-unes des relations de Rétif de la Bretonne devrait sufBre à dissiper une partie des ombres grossières et malsaines qu'on s'est plu à accumuler autour de lui. J'ajouterai quelques documents encore. Rétif demeura toujours exempt de trois vices : le vin, la paresse et le jeu. Ce fut un parfait homme d'une loyauté et d'une probité à toute épreuve. Son caractère était brusque, mais bon ; ses colères ne duraient pas. On ne peut guère lui reprocher que
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ses attaques, plus inconsidërdcs qu'injustes, contre quelques-uns de ses confrères. En revanche, il avait le cœur sur la main comme il avait la vérité sur les lèvres. Il a retiré de la perdition un grand nombre de jeunes filles, soit en les ramenant dans leur famille, soit en les secourant de ses propres deniers et en les plaçant honorablement. Il y a là de quoi excuser quelques amours débraillées et les drarts d'une imagination toute de feu.