‹ Oubliés et dédaignésChapitre 20 sur 26 · PENDANT LA REVOLUTION · texte numérisé non relu

PENDANT LA REVOLUTION

Ouvrons un autre de ses livres. Le frontispice est saisissant. Quel est cet homme empanaché d'un hibou, qui se promène solitairement dans les rues obscures? C'est encore lui. Dans le fond, sous les réverbères marqués aux fleurs de lis, on voit passer le guet à cheval et le guet à pied; un amant enlève une dame, des voleurs crochètent une porte ; rien ne manque à la vérité

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de ce tableau ténébreux, pas même les petites étoiles qui clignotent sur un firmament noir. Au bas sont tracés ces mots : — Que de choses à voir lorsque tous les yeux sont fermés! — Ce livre s'appelle les Nuits de Paris, il est divisé en seize parties et comprend Thistoire nocturne de la capitale pendant six années. Un jour viendra où les peintres, les graveurs et les historiens le rechercheront curieusement, comme on recherche ces vieilles tapisseries où sont reproduits dans leurs plus petits détails les costumes et les mœurs d'un autre âge. A l'époque où Rétif de la Bretonne travaillait à cet ouvrage véhément, comme il l'appelle, il n'était pas rare de le rencontrer le soir, adossé contre une borne, les bras croisés, l'œil fixé obstinément sur la lueur tremblante d'une fenêtre, cherchant à pénétrer ce qui se passait à lintcrieur : travail, souf>er ou agonie. Son instinct le portait de préférence vers les ruelles les plus sinistres, là où les réverbères étaient éteints ou cassés, parmi les pantins et les catogans. Il ne redoutait rien. Le guet le connaissait, et, le voyant de loin venir, disait : c'est Rétif! puis le laissait faire. C'était le Don Quichotte de passé minuit, le ramasseur des ivrognes gelés, le protecteur des femmes que leur mari ou leur amant venait de jeter à la porte : — Prenez mon bras, madame^ et ne tremblez plus. — Il a su ainsi toutes les histoires espagnoles de I^aris, toutes les jalousies, toutes les

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passions, toutes les turpitudes, tous les mystères.

Ce n'est pas que des scènes gracieuses ou fantasques ne naissent parfois sous sa plume, t<5moin cette aventure poétiquement racontée sous le titre de Xuil au Luxembourg. Kntré dans le jardin par une grille laissée ouverte, il se trouve en pleine fôte d'Arcadie. « Toute la société était en bergers et en bergères ; on feignait de garder les troupeaux au clair de la lune ; on s'asseyait sur le gazon, en troupes ou deux à deux. Je pliai mon manteau, que je mis dans un coin, et je suivis en habit. Jamais je n'ai rien vu de si pittoresque, de si délicat... Bientôt il m'arriva une aventure à moi-même : deux jeunes personnes me prirent (le dirai-je r) pour un maréchal de France, auquel, apparemment, je ressemblais un peu. — Vous êtes en berger, monsieur le maréchal, me dit l'aînée ; rien qui vous distingue, c'est bien. Je souris. La jeune personne me prit une main ; sa sœur, âgée de treize ans, me prit l'autre, et nous marchâmes, nous courûmes. J'étais ému. Je ne sais quel charme élyséen était répandu sur tout le jardin ! La lumière de la lune," les ombres, la liberté, la beauté des femmes, surtout celle de mes deux compagnes, donnaient à cette partie l'air d'un rêve...

> Nous étions tout au bout du jardin, dans l'endroit le plus solitaire. C'est là qu'étaient réunis quelques groupes de bergers ; l'un d'eux" prit

sa flâte et il en joua presque aussi bien que le chevalier de Saint-Marc, de la rue B<5thisy. Toutes les bergères étaient enchantées ! Un autre avait sa musette, et Ton dansa une ronde ; j'étais de tout cela, tenant mes deux Grâces. Dans un moment où je louais leur légèreté, un homme vint leur frapper sur l'épaule ; elles lui dirent : Laissez-nous ! sans le regarder. Je levai les yeux sur cet homme... je lui ressemblais... Je compris que c'était le maréchal. Lui, de son côté, vit que les deux jeunes personnes le boudaient, et il se retira en riant... Cependant, pour ne pas me discréter, je m'éclipsai adroitement; je sortis par le jardin grillé, je traversai l'hôtel, le portier m'ouvrit, et je me trouvai dehors à quatre heures du matin. » T. VI, p. 2610.

Les causeries avec la marquise de Montalembert remplissent une grande partie des Nuits de Paris; Rétif s'était lié de sympathie avec elle, im soir qu'il l'entendait soupirer à sa fenêtre. On sait quel est le début de ces sortes d'aventures. — Qui que vous soyez, s'était écrié Rétif, ne craignez pas de confier vos souffrances à un être qui connaît le inalheur ! — O homme noir, que me veux-tu ? avait répondu la marquise, et l'entretien s'était engagé sur ces frais. Depuis, il n'avait pas manqué de se rendre régulièrement toutes les nuits sous son balcon ; quand il s'en trouvait trop éloigné, il s'y faisait conduire dans une brouette. Une fois arrivé, il racontait i la

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marquise ses impressions de la nuit, ses rencontres, les observations recueillies en chemin. S'il y avait du bien à faire quelque part, une aumône à glisser sous la porte d'une mansarde ou une jeune fille à retirer du vice, c'était la marquise qui s'en chargeait, en remerciant Rétif du fond de son cœur. Cela n'est pas une fiction. « A demain ! lui disait-elle, et puissiez-vous rencontrer beaucoup d'autres malheureux! » Il vaguait encore une heure ou deux par les rues désertes avant de rentrer chez lui, et, comme il avait l'habitude de porter toujours une écritoire dans sa poche, il s'en allait écrire sa relation de nuit sur une borne, à la lueur d'un réverbère, ou, plus ordinairement, sur les parapets de l'île Saint- Louis.

La Révolution vint le surprendre au milieu de ce livre. Il n'en continua pas moins ses promenades en dépit des rondes de sections et des metteurs à la lanterne; mais la fenêtre de la marquise se referma. Dans le dernier volume des Nuits de Paris, volume très rare, il retrace les désordres du peuple-roi avec une vérité d'épouvante à laquelle ont rarement atteint les Mémoires contemporains. II est vrai de dire qu'il joua souvent sa tète à ce jeu terrible de spectateur au premier rang. Entre autres particularités audacieuses, il avait une petite échelle de corde qui lui ser\'ait à s'introduire nuitamment dans le jardin des Tuileries en escaladant les grilles. Poussé par une

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invincible mais non point stérile curiosité, il se mêlait à tous les groupes, était de tous les mouvements et de toutes les séditions ; dans ces caslà, disons-le à sa louange, il lui est arrivé fréquemment de détourner le couteau d'un assassin et de plaider la cause d'une victime. Orateur malencontreux, les patriotes le repoussaient en haussant les épaules; les femmes le regardaient de travers. Deux fois même il fut dénoncé ; mais son âge et surtout la simplicité de ses vêtements le protégèrent mieux que ne l'eussent fait son nom et ses ouvrages.

Il a raconté un dîner qu'il fit en 1 793 et où se trouvait mademoiselle deSaint-Brice, ancienne femme de chambre du petit Dauphin. « -Auprès du feu, dit-il, l'aimable Saint-Brice nous détailla les particularités de la fuite du roi. On la pria ensuite de nous donner les détails de sasalvation de la prison de la Force, avec madame et mademoiselle de Tourzel, lors des massacres de septembre. Elle s'y refusait. .M. de Lalande se mita genoux le premier, l'abbé Delille en fit autant ; je les imitai. — Un mot ! un mot qui sera la vérité ! Nous la fléchîmes. Elle nous raconta comment le municipalTallien les avait tirées de prison, à travers les sabres nus, et les avait conduites, elle et mademoiselle de Tourzel, dans le Petit Saint-Antoine (quant à madame de Tourzel, le même municipal avait eu la précaution de l'envoyer sur-le-champ à Sainte- Pélagie) ; comment elle avait été conduite chez

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ses parents par le citoyen Tallien lui-même ; comment elle n'avait pas encore été redemandée... Ce récit fut très intéressant. Je n'ai revu qu'une fois depuis mademoiselle de Saint-Brice. » La République devint fatale à Rétif. Il y perdit sa réputation et son argent. 11 ne perdit pas le courage. Kn proie à des préoccupations funestes, il trouva le loisir de publier son Théâtre complet, soit dix-sept pièces plus ou moins écrites au point de vue de la représentation : drames, comédies, opéras-comiques. Kn parlerons-nous ? pourquoi pas ? Quand ce ne serait que pour citer quatre ou cinq pièces dont quelques auteurs ont su s'accommoder fort bien : le Père Valet, et les Fautes snnt personnelles. Ce dernier drame particulièrement renferme un quatrième acte qui serait applaudi partout ; on y voit une fille amener son père sur la scène, noble vieillard privé de lu raison depuis le crime de son fils, et qui n'a constamment à la bouche que ces paroles : Dites-moi, ai-je encore de l'honneur? — Epiménide est un essai de comédie antique avec des chœurs où l'on trouve quelques strophes d'un bon jet. D'autres pièces, telles que la Cigale et la Fourmi, et celle qui porte le titre singulier de Sa Mère l^'allaita, ne manquent ni de grâce ni de sentiment. Le Loup dans la bergerie, si souvent plagiée, est une comédie mêlée d'ariettes. Les vers en sont tournés avec cette facilité de confiseur qui commence

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à Quinault pour ne pas s'arrêter à M. Scribe. En voici un échantillon :

Je portais 5culc un jour Une belle coiffure; Je trouvai daasla cour Un monsieur fait au tour, Qui me dit : — Je vou» jure, Vous êtes un amour !

D'après cette citation, il est aisé de voir que Rétif de la Bretonne, né cent ans plus tard, eût très convenablement tenu sa place parmi les drainaturges et les vaudevillistes de notre époque. Cependant il ne put jamais réussir à se faire jouer autre part que sur des théâtres de société.

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