MO!«SIEU
■ M. le garde des sceaux, en me parlant dans sa lettre en datedhier, 3i juillet 1776, du Jommal de politique et d« littérature, me marque : « Je vous prie de vouloir bien » dire au sieur Panckoucke de ne plus faire rédiger p«r l« » sieur Linguet la portion littéraire de ce jourtul, etc.«
• Vous voudrez bien me certifier la réception de l'ordre du ministre.
■ Je suis, Monsieur, etc. >
L'injonction était impérieuse. Supprimé deux fois comme avocat et comme journaliste, Linguet
UNGurr. 31
adressa à Louis XVI une lettre plus irritée que suppliante, dans laquelle, défendant son article incriminé, il redouble d'invectives envers La Harpe, qu'il appelle petit homme orgueilleux, insolent et bas, — et envers l'Académie ellemême, qu'il regarde comme une institution inutile et dangereuse, « au point, dit-il, qu'un style ridicule, ampoulé, hors de la nature, on l'appelle un style académique ! »
Après avoir discuté le délit qu'on lui impute, il ajoute :
« Tout homme qui a donné un soufflet est réprchensible sans contredit ; on le met à l'amende, on lui enjoint d'être plus modéré ; mais on ne lui défend pas de remuer son bras à l'avenir. 11 serait absurde de condamner quelqu'un, pour l'oubli d'un moment, à une inaction de toute la vie. De môme, sire, je suppose que j'aie en effet manqué à l'Académie et à son favori ; il leur fallait des réparations, je le veux croire ; mais mon journal entier n'était pas composé d'outrap^es académiques ; il y avait des parties utiles ou du moins irrépréhensibles. Pourquoi les retrancher, sous prétexte que deu.x pages auront déplu à un corps à qui l'on croit devoir des ménagements? Pourquoi mettre ma plume en écharpe, parce qu'en la secouant j'aurai fait une tache à l'habit de quelque voisin?
» Sous quel malheureu.x, sous quel inconcevable ascendant aijc donc reçu la naissance? Quoi!
33 OUBUéS ET OÉDAIGNéS.
sire, dans les classes les plus viles, les plus immédiatement soumises à l'autorité de la police, les plus accoutumées à se voir sacrifiées à Tordre général, on observe des ménagements quand il s'agit d'enchaîner les bras d'un homme ; on ne renverserait pas la boutique ambulante du dernier des artisans sans avoir constaté et pesé le délit qui paraîtrait mériter ce châtiment ; et moi, dans deux carrières, un despotisme révoltant, des cabales honteuses ont réussi deux fois, sans forme de procès, à m'enlever mon état ! »
Ces récriminations, on le voit, sont écrites dans un style très énergique, très coloré. Linguet terminait, comme toujours, en demandant des juges : € Si le crédit de mes ennemis prévaut encore même à cet égard, dit-il, si leur influence réussit à m'cmpcchcr d'obtenir un examen, je me bornerai à gémir de la fatalité de ma destinée, qui rend inutiles pour moi seul les vertus de mon roi ! »
Le roi vertueux fit la sourde oreille.
Alors Linguet — dont la position nctaii plus tenable en France — prit un parti héroïque : il s'expatria et passa en Angleterre. C'était sans doute tout ce que voulaient ses ennemis, mais, par son habileté brûlante, il devait les dérouter encore plus d'une fois.
La création des célèbres Annales pnh tiques et littéraires le replaça en effet sur son picdcstal. Le succès de cette entreprise, qui eut plusieurs
UNGUBT. a3
contrefaçons à la fois, d<5passa ses espérances et ses désirs. Hors de Paris, il put foudroyer à son aise ceux qui avaient tenté de l'anéantir ; il eut, lui aussi, ses vengeances et ses représailles; elles furent pt)ussécs si loin, que le gouvernement anglais commença à s'en inquiéter. Quelques observations sur la législation britannique ft sur les mœurs de Londres lui attirèrent des emontrances sévères. N'étant point porté de nature aux concessions et ne voulant point céder un pouce de terrain, surtout à l'étranger, il se détermina à repasser la mer pour aller établir en Suisse le siège de ses Annales.
A cette époque, il faut chercher dans les Mé' moires de Bachaumont le bulletin des allées et venues de cet infatigable touriste, qu'on est souvent exposé à perdre de vue.
« 12 juin 1778. On commence à s'impatienter du silence de M* Linguet. Depuis s«)n n* 24 de la première année, rien ne paraît. Ses partisans mêmes ne savent pas trop où il réside : on assure qu'on a délibéré à Genève si l'on y recevrait ce fugitif turbulent, et il a été décidé que non. On le croit occupé à chercher encore un lieu où il puisse prendre pied, lui et son journal, que les puissances regardent avec raison comme un libelle périodique. »
« 24 juillet. M* Linguet, n'ayant pu 8C fixer en Suisse, est venu à Paris pour l'arrangement de SCS afTaires domestiques ; il y est resté quel-
34 OUBUÉS ET DÉDAIGNÉS.
qucs jours et a obtenu la permission d'emporter SCS meubles et effets, même avec quelques immunités. On ajoute enfin qu'il a eu audience des ministres contre lesquels il a cric- si amèrement, »
Le thermomètre de sa faveur continue à monter. Voici ce qu'on lit trois jours ensuite :
c 2"] juillet. Les ministres accueillent librement M* Linguet. Il est même question de le mettre datis le corps diplomatique y jx)ur lequel on veut bien lui reconnaître d'étonnantes dispositions. >
€ 7 août. Par une lettre datée de Bruxelles, M* Linguet annonce aux journalistes de Paris que ses Annales vont recommencer le i5, et qu'il rendra compte de tout. Ses partisans sont comblés de joie et ses ennemis tremblent. >
c 29 août. Le premier numéro de la suite des Annales de M* Linguet a enfin paru, à la grande satisfaction de ses amateurs et au grand regret de ses ennemis. Par une bizarrerie qui accompagne partout la destinée de ce célèbre fugitif, on juge, à sa façon de s'expliquer sur le lieu où il commence son ouvrage, qu'il n'est pas encore bien sûr d'y rester. Il n'a point pu prendre pied ni à Neuchâtel, ni à Genève, parce que partout on a voulu lui donner un censeur dont il n'a pas voulu. A Bruxelles, il a été très bien accueilli du prince Charles, mais il a encore trouvé des contrariétés pour se fixer ouvertement dans cette
UNGUBT. a5
ville : il a été réduit à s'établir dans un petit village auprès d'Ostende, où il a monté son imprimerie.»
Cette existence nomade, et qui nous étonne si fort, était pour l'auteur des Annales un moyen puissant de popularité et de propagande. 11 l'avait bien compris. Nous n'avons plus, à l'heure qu'il est, de ces journalistes habiles à se déplacer sans déplacer leur renommée ni leur influence, de ces hommes redoutables qui transformaient la presse en camp volant ; aujourd'hui plantant leur tente à Londres, demain devant Bruxelles, après-demain en vue de Vienne ou de Paris ; de ces séditieux à qui le moindre coin de terre obscur suffisait pour, de là, se faire entendre de toutes les capitales et de tous les ministres ! Le journalisme, né pour ainsi dire avec Linguet, avait pris avec lui un essor prodigieux : dès sa naissance, il était arrive à son apogée.
Ouvrons encore Bachaumont, quelques volumes plus loin :
« 3i août. M* Linguet ti d'autant plus de peine à se départir de son rôle d\irélin moderne^ qu'il l'a trouvé très lucratif l'année dernière, et qu'une année de son journal, tous frais faits, lui a rendu cinquante mille livres net. Son projet était de profiter de l'engouement général pour se faire ainsi rapidement une fortune qu'il bornait à trois cent mille livres; alors il serait venu, disait-il, les manger paisiblement à Paris ; mais son inaction de quatre mois et les voyages qu'il a été obligé de
36 ouBuÉs rr oéoAJCifÉs.
faire lui ont écorné considérablement son petit trésor, en sorte qu'il faut recommencer sur nouveaux frais. Au reste, il aurait les trois cent mille livres qu'il désire, et un million, qu'on ne croit pas que son caractère turbulent lui permit de goûter la vie qu'il a en perspective; il sera toujours le premier à troubler son propre repos, et, comme lui a dit un de ses confrères, le plus cruel ennemi qu'il ait, c'est lui-même. »
Ce mot à'Arétin moderne part de Voltaire, qui avait pour ses ennemis, et même pour ses amis, des sobriquets terribles. Voltaire n'aimait pas Linguet : il se garait, comme de la peste, des traits acerbes de l'avocat ; néanmoins, il lui faisait bon accueil. Voltaire en agissait ainsi également avec Palissot, cet autre adversaire (mais adversaire indigne) du parti philosophique.
Arctin moderne! L'expression est cruelle, mais elle est juste en de certaines applications. Oui, il y a quelque chose du Fléau des rois dans l'e-xigence de Linguet, dans son àpreté à la polémique, dans sa versatilité impudente. Comme Arctin, il se jette à travers tous les événements, il s'impose dans les grandes questions ; lui-même a défini son caractère par ces trois mots : opiniâtre, inflammable, inflexible. Le succès prodigieux de ses Annales est dû beaucoup aux sarcasmes dont elles sont remplies, aux hardiesses de tout genre qu'il s'y est permises '. I. Sur un ezetnpUirt aoooté ptr M. Fdii Bodto, ca iSa6 oa
UMGUBT. 97
Le maréchal duc de Duras y ayant été tourné en ridicule, voici Tcpigrammc à deux tranchants qui fut composée à cette occasion :
Monsieur ic '. pourquoi ccuc rcM:rvc
Lorsque î , liausse le ton?
N 'avez-vous pas votre bâton ?
Au moins, qu'une fois il vous sen'e.
Bien que les feuilles de Lin^^et se publiassent par des presses étrangères, une dénonciation solennelle n'en fut pas moins faite par M. d'Éprémesnil, en parlement, toutes les chambres assemblées, les mardi 11, vendredi 14 et mardi 18 juillet 1780. Dans cette dénonciation, qui ne fut imprimée qu'un an après, Linguet est convaincu d'avoir :
« Érigé la force en véritable droit ;
> Fondé toutes les couronnes sur du sang ;
» Soutenu qu'entre les rois et les sujets, le ciel s'explique par des victoires;
1 837, nous lisons les remarques suivantes : <• Je ne suis pas surpris du bruit que fit cet ouvrage dans le temps ; Linguet a un style plein de chaleur et d'originalité; on trouve par-ci par-là des vues hardies, des poussées dans l'avenir, des pages vraiment remarquables. Du reste, ce Linguet est toujours de mauvaise humeur et mécontent de tout: on ne tait guère ce qu'il veut. « Cela ne se lit plus, et il fut un temps où les écnb de cet homme taisaient fureur, comme aujourd'hui ceux de l'abbé de Pradi, de M. de Montlosier, etc. •
A leur tour, où sont les écriu de M. de Monilosier et de l'abbé de Pradt, ces oubliés de la Rcsuuraiion?
38 OUBUés BT DÉOAIGNéS.
• Traité la magistrature française de corps séditieux, et ses remontrances de déclamations monotones, pédantesques et incendiaires ;
> Insulté tous les tribunaux français par des accusations continuelles d'inconséquence, d'oppression, de meurtre ;
» Fait de la banqueroute publique un droit de la couronne, un devoir de chaque nouveau roi ; » Outragé le barreau ;
> Et tout cela, non dans un passage, dans un article, dans une feuille, mais dans les volumes de ses Annales, « qui forment un corps de doc- B trine médité, suivi, combiné, développé dans > la vue de prêcher aux souverains le despo- » tisme, aux peuples la révolte, au genre humain » la servitude ! »
Ici l'exagération atteint des proportions icilcs, qu elle dispose presque à l'indulgence pour Linguet. C'est, en vérité, accorder trop d'importance à des paradoxes écrits au courant de la plume, lancés au hasard par un étourdi, dont la bonne foi d'aujourd'hui ne ressemble plus à la bonne foi d'hier. Voir un corps de doctrine médité et suivi dans les Annales, c'est voir avec les yeux de la rancune. Linguet, soit qu'on l'envisage comme légiste ou comme économiste, est l'homme des contradictions. Aujourd'hui il vante les douceurs du régime asiatique, il atténue les cruautés des Césars, démontrant que « la fermeté, poussée par un sou%'erain jusqu'à la
LINGUET
rigueur, n'est jamais à charge aux peuples, et qu'il y a tout bénéfice à rouvrir les sources de l'esclavage ; » il fait voir Néron sacrifiant ses maisons et ses jardins pour loger les particuliers qui n'avaient point d'asile, faisant vendre du blé au plus bas prix ; il rappelle ce mot de Tibère à un intendant de ses finances : « Je veux bien qu'on tonde mes brebis, mais non qu'on les écorchc. » Demain, changeant de langage, il écrit, à propos de Joseph II : c Sans vouer à ces malheureux qu'on appelle rois une haine aveugle et indistincte, j'ai conçu pour la royauté une horreur qui ne finira qu'avec ma vie. »
Voici encore une suite de paradoxes de Linguct qui n'ont pas été dépassées, même dans ces derniers temps :
« La société, en général, est contraire à la population ; les lois aident la population comme les liqueurs fortes aident l'estomac, en altérant les organes de la di^'cstion.
» Les lois font pendre les voleurs ; et il n'y aurait pas de voleurs s'il n'y avait pas de société.
» Les lois produisent les guerres, et les guerres enlèvent une partie des habitants du monde.
» Les lois pressent les hommes sur un petit espace et les entassent dans les villes et dans les maisons, ce qui fait que les épidémies se répandent avec plus de promptitude.
3o OUBUés ET DÉDAIGNÉS.
» Les lois entraînent la famine, c'est à dire l'habitude de l'abondance, qui rend la disette in8uppf)rtable, et l'usage de l'agriculture qui nous tue bien plus que la stérilité, etc., etc. >
Comme on le pense bien, la dénonciation de M. d'Éprémesnil n'eut d'autre effet que de redoubler la verve de Lingtiet. L'ex-avocat ne se doutait guère alors qu'il allait bientôt jouir tout à son aise des avantages d'un despotisme qu'il avait imprudemment préconisé.
Il n'y avait pas moyen de venir à bout de Linguet autrement que par la violence ; le gouvernement français résolut de l'employer encore une fois à son égard. On l'attira à Paris sous un prétexte quelconque, et, un jour de septembre qu'il allait dîner avec un de ses amis au bois de Vincennes, il fut tout surpris de voir s'arrêter son carrosse précisément en face de la Bastille, d'entendre s'abaisser le marchepied, et de se trouver entouré d'agents qui lui intimèrent, au nom du roi, l'ordre de mettre pied à terre. En pareil cas, les plus pétulants personnages ne savent qu'obéir. Au nom du roi, Linguet se laissa conduire et enfermer, — et le dîner qu'il rêvait sous la tonnelle s'accomplit tristement ù l'ombre des barreaux.
Il demeura prisonnier pendant près de deux ans. On connaît cette boutade dont tous les recueils de facéties se sont emparés : t Qui êtes-
LINGUET. 3l
VOUS ': dcmanda-t-il un matin à une personne qui entrait dans sa chambre. — Monsieur, je suis le barbier de la Bastille. — Parbleu ! vous devriez bien la raser! »
Quelques personnes influentes s'employèrent immédiatement pour lui ; mais il avait insulté de très hauts personnages, il fallait une correction. Pendant ce temps, son journal était continué à l'étranger par des amis beaucoup trop dévoués. « Il y a toujours, dit une correspondance suisse, des gens habiles à succéder, non seulement aux morts, mais môme aux vivants, lorsqu'ils peuvent le faire avec impunité. C'est ainsi qu'on voit à Genève (à Genève maintenant) MM. Mallct du Pan et Durey de Morsan continuer les Annales de M. Linguet. Ils se sont flattés sans doute que ce prisonnier ne reparaîtrait pas de sitôt, car, malgré les éloges qu'ils lui prodiguent, on ne croit pas qu'il se vît de bon œil remplacé par ces messieurs. Malheureusement, les efforts inutiles qu'a dernièrement faits le sieur Le Qucsne en sa faveur, en se jetant aux pieds de l'empereur Joseph II, alors à Versailles, donnent lieu de craindre qu'ils ne jouissent longtemps de leur usurpation. Le nouveau journal n'entre que furtivement en France. »
Le jour que Linguet fut mis en liberté, la vieille forteresse dut pousser un gémissement, car, ce jour-là, le furieux publiciste jura qu'il ferait tomber ses murailles et qu'il ne resterait
pas d'elle une pierre. Il s'enfuît d'un trait à Londres, où il écrivit, d'une main tremblante de rage, ces fameux Mémoires sur la Bastille, qui ont été comme un premier coup de pioche, et qui font de Linguet le véritable démolisseur de cette prison d'État. Sans Linguet, peut-être existerait-elle encore ; mais Linguet ne pardonnait point ; il la traita comme il avait traité le parlement, comme il avait traité l'Académie. La Bastille tomba, cinquante-trois ans, jour pour jour, après la naissance de l'auteur des Annales!
Peut-être le moment est-il venu, à présent que la popularité de Linguet n'ira pas plus loin, de montrer en lui l'homme privé. Il a cinquante-quatre ans. La peur le serre: il habite à Londres une maison quatre fois trop grande pour lui ; il sort rarement, il a encorelafièvrede la Bastille. Une dame, qui est sa maîtresse et qui p>ossède quatre années de plus que lui, fait subir invariablement à tous les visiteurs un interrogatoire préalable ; la moitié des cheveux de cette dame, pour nous servir d'une expression empruntée à l'auteur des Bohémiens, a revêtu la livrée de llnnoceoce. C'est madame Buttet, ou plutôt Zélie, comme il la nomme familièrement ; lui, c'est Zulmis, — deux noms de touncrcUes qui ont égayé le public.
Cette madame Buttet, femme d'un négociant de Nogent-le-Rotrou, était %'enue à Paris pour solliciter une séparation. Ayant échoué dans sa demande, miJgré les talents de Lin-
LiNGurr. 33
guet, clic aima mieux demeurer avec son défenseur que d aller rejoindre son époux.
Il existe un portrait de Lin^ifuet, par Saint- Aubin, d'après un dessin de Cochin. Le critique des Mimoires secrets (tome XI 11), en rendant compte du salon de 1775, s'arrête devant le portrait de Végolste Linguet, qu'il trouve très ressemblant : « Son air roide, dit-il, le caractérise à meneille. »
Voltaire et Beaumarchais portaient leur esprit sur leur figure ; ils rallichaicnt hardiment, courageusement ; c'étaient bien là les gens de leur haine et de leur gaieté. Ces deux tètes vives, qui ont des regards si agressifs, une bouche si preste, une oreille si éveillée, je les aime. Voltaire et Beaumarchais possédaient toutes les roueries, et ne se faisaient pas faute d'user de toutes, excepté de la rouerie du visage ; celle-là, ils la dédaignaient, ils n'en voulaient pas. Linguet est le premier qui ait appliqué sur sa physionomie ce masque immobile et comme plâtré que • devait perfectionner M. de Talleyrand. Tout le feu de sa pensée, il le contenait avec soin jusqu'au moment calculé de l'explosion ; — jusque-là il avait la dignité glaciale, le geste court, la parole rare, la voix aigre.
Je suis peu apte à me prononcer sur ses mérites d'avocat ; je sais seulement que lui et Beaumarchais (ce nom, à propos de Linguet, revient continuellement et tout naturellement se placer
34 OUBUéS ET DÉDAIGNÉS.
SOUS ia plume) introduisirent une véritable révolution dans le barreau, en substituant aux formes habituelles de la discussion des matières judiciaires une sorte d'éloquence bâtarde, originale, spirituelle, empruntée à la littérature de bas lieu, et qui fut, depuis, dun si funeste excmp'" ?•• Palais.
Ses habitudes étaient celles d'un homme de travail. Même à Pari, au milieu de ses plus grands et plus vrais triomphes, il se levait régulièrement à deux heures du matin, dans toutes les saisons. Il n'avait pas de secrétaire et il ne faisait qu'un seul repas |>ar jour.
11 était réellement religieux. Faisant allusion à d'Alembert, sa bête noire avant ou après La Harpe, il s'écriait : « N'est-ce pas une charlatanerie révoltante que cet acharnement théorique contre des dogmes qui gênent si peu dans la pratique? Est-il permis à un homme raisonnable, (jui :i passé trente ans, de mettre seulement en question s'il croira à son catéchisme
Quelques-unes de ses saillies méritent d'être retenues. Un jour, comme on parlait devant lui des Confessions de Jean-Jacques, il se leva de son fauteuil, et dit brusquement : ■ Rousseau est un fou qui, après nous avoir pendant sa vie débité mille extravagances, termine la fiarcc en nous jetaat son pot de chambre au nez ! • Une autre fois, s'exécutant lui-même de bonne grâce, il donna cette défi"'»'"! des journaliste* : - Ce
UNOUBT. 35
sont des cirons périodiques qui grattent l'dpidermc des bons ouvrages pour y faire naître des ampoules. >
Ketoumëe contre lui, larme de la critique, qu'il maniait avec si peu de ménagement, lui arrachait des cris de colère. Il écrivait au libraire Lacombe, directeur du Mercure : « Je ne veux de mal à personne, mais, quoique indulgent par caractère, je deviens vindicatif par raison. Je m'aperçois qu'on n'est ménagé dans le monde qu'autant qu'on y paraît méchant. La littérature est à cet égard un monde très perfectionné. Ainsi je n'attaquerai jamais le premier, mais j'ai juré de ne me laisser jamais attaquer impunément. Je tiendrai ma parole et vous serez bientôt le maître d'en faire l'expérience. Il paraîtra de moi, à la Saint-Martin, trois ouvrages intéressants, au moins pour leur objet ; critiquez-les, je serai le premier à vous applaudir si c'est avec raison ; mais parlez-en décemment si vous en parlez, ou bien je relirai mon Voltaire pour y apprendre comment il faut traiter un journaliste qui s'oublie. >
Il a été dit, en commençant, quelques mots sur l'universalité de ses connaissances. Je trouve, dans le catalogue interminable de ses œuvres, une série de brochures traitant des sujets les plus singuliers et les plus divers, telles que : Discours sur l'utilité et la prééminence de la chirurgie sur la médecine; Bruxelles, 1787. — Pros-
pcctus d'un nouveau spectacle de musique, 1762. — Réflexions sur la lumière ou Conjectures sur la part qu'elle a au mouvement des corps célestes, etc., etc.
Des couleurs choquantes dénaturent, ça ci ia, ce tableau d'une e.xistence puissante et brillante. Mon devoir d'historien m'interdit de les supprimer. Des attaques nombreuses ont été dirigées contre la probité de l'auteur des Annales .*tout jeune encore, il fut accusé d'avoir enlevé un cheval au duc de Deux-Ponts, son bienfaiteur. Plus tard, la rumeur publique voulut qu'il eût ouvert le secrétaire de M. Buttet, le mari de sa maîtresse, — alors qu'il demeurait chez lui, à peu près comme Voltaire entre M. et madame du Châtelet, — et qu'il y eût soustrait, de connivence avec Zélie, une somme de cent mille livres. Ces griefs, à la réalité desquels je me refuse, sont reproduits fréquemment dans les feuilles du temps, — ainsi que ranecdotc du soufflet qu'il reçut en pleine rue, à Londres, du pamphlétaire Thévenot de Morandc.
Knfm, — car j'ai hâte d'en finir avec ces tristes choses, je trouve, dans la Police dévoilée, de .Ma nuel, le récit des torts vrais ou sup{x>sés que Linguet eut envers' Dorât, surnommé par lui l'Ovide français, torts qui lui ont été reprochés même au Palais. Il s'agissait de cent louis, que Dorât l'accusait d'avoir enlevés à sa cassette (Dorât et cent louis! Domt. mort avec plus de