IV
Arrivé au sommet du morne , Marius arrêta son cheval. Il était dans le Simon, au vent de l'île, Depuis huit heures du matin il n'avait rien mangé , et avait toujovu^s galopé , précédé d'un jeune nègre, qui, grimpé sur une rosse pareille a la sienne , le guidait dans ces chemins qu'il ne connaissait pas. Seul , le mulâtre eût pu dire la cause de son voyage.
La veille , il était parti de Saint-Pierre dans
une pirogue, dont le patron avait reçu, pour le conduire jusqu'au Fort-Royal, la somme de quatre gourdes. Un des trois nègres rameurs était venu, selon Tusage, déposer chez lui, a six heures, la pagaie du canot j car une pirogue n'est autre chose qu'un canot, beaucoup plus long, plus effilé et presque pointu a chaque extrémité. On en dislingue de deux espèces aux colonies , celles qui ont des toits et celles qui sont découvertes. Les découvertes se nomment bombotes, et les esclaves qui les mènent, bombotiers. Elles s'emploientparticulièrement au service des rades. Les autres supportent sur quatre barres de fer plantées dans le bord, un petit toit dont la grandeur et la hauteur varient selon la force du bâtiment. Cela dessine sur l'eau une figure de gondole, d'autant plus que la poupe et la proue se relèvent tant soit peu. Ces canots se meuvent à la rame. Ordinairement trois rameurs suffisent, et un patron, lequel se place a l'arrière pour gouverner. On gouverne avec une pagaie qui est d'un bon tiers plus grande que celle dont on se sert pour nager ; aux îles on ne doit pas voguer ou ramer, mais
nager, La pagaie est faite comme une pelle de four , elle est longue de six à sept pieds , le manche qui est rond occupe les deux tiers ou les trois quarts de cette longueur, et la pelle le reste. Elle est large d'environ huit pouces sur un pouce et demi d'épaisseur dans son milieu , diminuant jusqu'à six lignes sur les bords.
On prit Teau a onze heures ; à quatre heures du malin les neuf lieues qui séparent Saint-Pierre du Fort-Royal étaient franchies. On débarquait sur la savane , cette vaste et charmante promenade qui se déploie devant le vieux fort Bourbon. Marius se donna à peine le temps de boire une tasse de café. A cinq heures , il était en mer, dans un autre canot de poste , car c'est ainsi que se désignent ces pirogues, et il voguait vers le canal du Lamentin. En fuyant il voyait apparaître peu a peu les côtes qui entourent la baie , et dont les merveilles charmaient d'autant plus ses yeux , que le spectacle en était plus neuf et plus inattendu pour lui. En venant au Fort- Royal , a la clarté de la lune , et nous pourrions presque dire de l'azur du ciel , il avait
'j6 OlJTHE-MER.
bien remarqué les pittoresques accidens des côtes, le longdesquelles glissait sa barque; mais cen*étaientpluslesmêmes figures. Ce n'étaient plus ces rochers escarpés d'une hauteur démesurée, ces grands cônes perpendiculaires blancs, roux ou grisâtres , crevés ça et la de grottes et de trous où se nichent les paille-encul et autres oiseaux de mer. Ce n'étaient phis ces mornes , qui tout à coup s'affalent et se présentent entre-coupés de pierres bizarrement groupées ou distancées. Ce n'étaient phis ces pans de montagnes coupés a pic et comme des tranches de pâté , avec leur intérieur rayé de bandes de terres de différentes couleurs. Les touffes de lianes qui pendent de leurs sommets , et sortent miraculeusement de leurs anfractuosités avaient disparu , et les gros écueils où la vague pleure ainsi qu'un enfant, et ces langues de sable jaune ou noir, qui se prolongent si long-temps sous les flots.
Moins étrange et moins rapprochée , la scène était plus large d'abord , ensuite plus variée et plus grandiose. Quelque chose de serein et de calme succédait aussi au sentiment
terrible qu'inspirent quelques-uns des restes de cette nature née dans les convulsions. Le jour se levait. Le mulâtre pouvait distinguer V Islet' à-Ramier s , qui est aussi l'islet à tous les soldats français que le conseil de discipline condamne k la prison. Puis dans la même direction , mais un peu plus loin , ces terres qui forment une espèce de presqu'île , et où se trouve d un côté la paroisse des Anses-cVArlet, de l'autre les Trois-Islets^ Pour la partie de la baie , à droite , vers le fond, elle est trop enfoncée, pour que l'œil puisse percer la brume qui l'enveloppe ; elle commence au Cul- de- Sac- à-Vache et finit a la Rmère-Salée. Si l'on continue a suivre le cercle , on remonte successivement le Petit-Bourgs le Trou-au-Cliaty puis enfin le Lamentin , qui est a gauche de la ville du Fort-Royal.
Des génies de paix et de bonheur semblaient voler dans cette baie; chaque bouffée de vent condensait ou diminuait les vapeurs qui flottaient sur l'étendue des eaux et des terres; chaque pas delà lumière, en grandissant , teignait difiéremmcnt ces voiles liias
78 OUTKE-MEK.
accrochés aux saillies du paysage. Le mulâtre qui n'avait pas vu de monumensk Saint-Pierre, puisqu'il n'en existe pas et qu'on ne peut appeler monumens d'énormes bâtimens construits dans la mauvaise architecture provenue de la grecque et de la romaine ; le mulâtre comprenait à présent le découragement de l'homme vis-a-vis d'une nature qui pouvait tailler une architecture pareille , et par-dessus le marché , la douer de cette magie. Il ne pouvait, surtout, se lasser de mesurer les hauteurs gigantesques des Trois-ïslets , revêtues d'une sombre verdure , d'où s'échappaient de grosses taches jaunes , et où le soleil qui posait en ce moment le pied sur leurs crêtes bosselées , faisait poudrer une éblouissante poudre d'or.
Enfin la pirogue s'élança dans le canal du Lamentin , et les deux rives se rapprochèrent. Du même regard on pouvait les embrasser. Au Lamentin , le pays est plat et les accidens comme ceux de tout à l'heure , ne se présentent plus qu'à de rares intervalles. Mais le canal est charmant, les mangles qui le bordent des deux côtés y jettent un ombrage
des plus agréables ; et dans certaines parties où le passage se rétrécit, ils tressent audessus de la tête un véritable parasol. Il est vrai qu^on paie un peu chèrement cette fraîcheur , car elle entretient un nombre si prodigieux de moustiques et de maringouins, que Tair en est quelquefois épaissi.
Ce que nous appelons à la Martinique raangles , on l'appelle à la Guadeloupe palétuviers. Ces arbres affectionnent le bord des rivières et de la mer, et on peut écrire sans hyperbole et sans métaphore , qu'ils portent des huîtres pour fruits. Leurs racines tordues en sont hérissées.
Les nègres, en jouant des avirons, donnaient ces explications et d'autres, k leur passager , avec lequel , vu la couleur de son visage, ils ne se gênaient nullement pour risquer leur science. Ce qui surprenait surtout Marius dans ce long mur vert qui les suivait depuis si long-temps, c'était la singulière propriété des rejetons de ces mangles, qui, après s'être élevés a vingt-cinq et trente pieds, retombent éplorés dans la rivière, d'où ils ressortent de nouveau pour de nouveau rc-
descendre , inépuisable navette qui court dans l'air et trace, sans jamais les rompre, ces galeries à merveilleuses arcades. Remarquons entre paranthèses que ce n'est pas le seul arbre , dans ces contrées , qui jouisse de ce privilège singulier. Çà et Ta , mais plus avant dans les terres, dominaient les panaches des sveltes palmistes, ils rappelaient au mulâtre encore imbu de son Homère , cette belle déesse qui surpasse , en marchant , la foule des nymphes de sa cour. Il arrivait aussi qu'aux détqurs du canal , ou dans un marais formé tout à coup, on rencontrait un crabier, triste héron de nos rivages perché sur de longues pattes, jaunes, qui jetait un cri aigu , et s'envolait lourdement k travers le feuillage.
Marius , sans y songer , était distrait et dour cement bercé par la nouveauté de ces spectacles. Ce que son cœur blessé gardait de rancune à l'homme, ne l'empêchait pas de savourer les charmes du pays. Il laissait aller son regard. D'ailleurs, se disait-il, lorsque l'amertume de ses désenchantemens était près de déborder sur ces féeries ;, cette na-
OUTRE-MEK. Si
tiire m'a vu naître , sous ce ciel j'ai respiré , sous ces arbres je me suis couché; jeune, on m'a trempé dans ces ondes. Et il se taisait et il ne maudissait plus.
Le patron lui annonça enfin le bourg du Lamentin, un des plus considérables de l'ile. La place est entourée de mauvaises maisons , au seuil desquelles fourmillaient des masques de toutes couleurs, mais toujours cependant dans les proportions accoutumées, c'est-àdire peu ou presque pas de blancs , plus de rouges , beaucoup de noirs. Dans les villes, c'est le contraire , le blanc et le rouge dominent. Les noirs sont voués spécialement aux travaux de la culture.
On indiqua à Marius un petit blanc qui lui loua un cheval et un guide à cheval. Le prix fut vite convenu et le mulâtre parti plus vite encore.
On toucha bientôt au joli bourg du François , bâti également sur les bords d'une rivière de ce nom. Ils passèrent devant l'église et le cimetière qui empiète tous les jours dav/mtage sur la route. Puis cavaliers et chevaux, tout ensanglantés de la boue rouge du
8lî OUTRE-MER.
quartier , atteignirent la Frégate et ses islets qui ressemblent à d'énormes chenilles de franchipaniers. Le plus considérable des trois , est V Islet-à-Monsieur, Puis enfin le Simon et le morne qui sépare cette paroisse de celle du Vauclain.'
C'est la que notre mulâtre était arrêté et prenait connaissance des lieux. Il avait devant lui la mer , et à ses côtés, la terre , de vastes plaines qui allaient finir , en imitant les ondulations de la houle , k une haute montagne crénelée. D'après la description qu'on lui en avait faite , il demanda à son guide si ce n'étaient pas là les pitons du Vauclain; à quoi le guide répondit qu'il ne se trompait pas , et que cette plaine couverte de carrés de cannes et ça et là de quelques arbres, était la plaine du Sans-Soucy , où commence le quartier du Vauclain. Il lui dit en même temps les noms des deux ou trois habitations qu'ils apercevaient et qui frappaient Marius par leur étrange conformité avec un village européen.
Le mulâtre désigna du doigt les Ramiers^ comme le terme de son voyage. Cette sucre-
rie appartenait à monsieur le marquis de Longuefort.
Ils débouchèrent par l'allée des palmistes , qui côtoie une petite rivière bordée d'une haie de pignons-d'Inde, passèrent devant la Purgerie , puis devant la Menuiserie , pour arriver enfin a une immense terrasse, qui était la terrasse de la maison. •
Deux nègres accoururent. Le premier reçut les chevaux , le second introduisit l'étranger dans un salon, où il le pria d'attendre que le maître fût prévenu. Le marquis ne se fit pas attendre. — N'est-ce pas ici , monsieur , lui demanda le mulâtre , que doit se faire la vente du capitaine Montrond ?
— C'est ici , répondit M. de Longuefort. Soyez le bien venu. Comment vous nommet-on?
— Monsieur ! . . .
— Je vous demande votre nom.
— Marins, monsieur.
— Vous n'êtes pas du Vauclain ?
— Ni du Vauclain , ni de Saint-Pierre. Ou plutôt je guis né au Vauclain, mais il n'y a pas long-temps que j'habitais l'Angleterre.
— Je n'aime pas ce pays. Au physique, des brouillards • au moral , beaucoup trop de théories. Je le crois malsain.
— Il décide cependant , monsieur , de la santé de tous les autres peuples du monde.
— Aussi comment vale monde, etlaFrance en particulier avec sa belle opposition !
— Je m'aperçois que monsieur le marquis n'est pas Français.
— C'est ce qui vous trompe. Je suis un gentilhomme de Picardie. La révolution qui m'a égorgé mon père , m'a volé mon patrimoine J'ai abandonné la France , une épée au côté , rien de plus. Ce que vous avez vu et ce que vous n'avez pas vu , quatre sucreries que je possède à la Martinique, je puis dire comme le romain Pompée , que je les ai fait sortir de terre avec le pied. Aujourd'hui je suis créole. Du reste vous êtes maître de prendre un siège et de vous asseoir. — Etienne !
Un nègre se présenta.
— Apportez un verre de punch. — C'est pour vous, mon hôte.
— Votre hôte , monsieur le marquis , vous
sait gré , plus qu'il ne Texprime , d'un accueil aussi bienveillant, et j'ose ajouter, auquel les blancs n'ont pas accoutumé ceux de sa classe.
— Ce que vous venez de dire , mon ami , ne répond plus a l'excellente idée que je m'étais faite de votre manière de penser. Nous apportez-vous les ridicules préjugés de l'Angleterre ?
— Je rie vous comprends pas.
— Vous me comprenez. Nous autres, colons de la Martinique , nous ne mangeons ni les rouges ni les noirs. Rouges et noirs, nous les estimons ce qu'ils valent. N'en croyez pas vos jacobins, ils nous calomnient. En fait de convenances , on n'a rien à nous apprendre. Partout où vous vous présenterez comme ici , on vous accueillera comme ici. Mais ne soyez pas surpris qu'on rende a chacun selon ses œuvres.
— Et pourtant dans tout ce cérémonial employé vis-à-vis des gens de ma classe, il y a , monsieur, plus de morgue que de raison , plus d'habitude que de justice. Je me l'imagine du moins.
— Et VOUS VOUS trompez. Il y a plus de justice et de raison que vous ne pensez , dans toutes ces règles qui blessent votre amourpropre. Les préjugés ne sont jamais injustes. Quand vous connaîtrez mieux ce monde , vous ne parlerez plus ainsi. C'est TefFet de Page. Vous êtes jeune?
• — J'ai vingt-deux ans.
— Si. jeune , on décide plus volontiers contre autrui que contre soi. On est présomptueux. Cependant vous me paraissez avoir l'intelligence supérieure à celle des gens de votre caste. Vous avez été cultivé. Je ne doute pas que vous ne pensiez un jour la-dessus , commenous autres blancs, éclairés par l'expérience. Vous verrez quels degrés d'éducation, indépendamment de tous autres, séparent les blancs des nègres et des mulâtres; et vous comprendrez alors la nécessité de ce que vous blâmez aujourd'hui. C'est Dieu qui a voulu ces choses.
— Je suis tout soumis k ses volontés, monsieur le marquis ; mais les blancs seraient-ils moins dignes de notre vénération , s'ils me
suraient leurs bienfaits plutôt à la grandeur de leur état, qu'aux faibles mérites de ceux a qui ils les accordent ?
♦ — Mauvaise balance que la vôtre, mon hôte Marius. Tous les services auraient même prix , et vous conviendrez , j'espère , que tous ne sont pas égaux. D'ailleurs la distance qui sépare ici le fort du faible, le maître de l'esclave, ne les empêche pas de communiquer pour leur mutuel avantas^e. Si l'on a établi certaine étiquette, c'est qu'il faut des cérémonies a toute religion. Serait-ce la maxime suivie en Angleterre que vous viendriez nous proposer, et ces grands puritains songeraient-ils à réformer cette parole du Christ : Rendez a César ce qui est àCésar?Mon hôte, fiez-vous à ma vieille routine. Ne pas fréquenter la philosophie d'aujourd'hui , est un point essentiel pour quiconque veut être heureux, pour celui surtout qui se trouve dans une position moins haute que son cœur; comme vous, je suppose. Vous en savez trop et vous n'en savez pas assez pour ces îles. Mais j'oublie que vous devez avoir faim. Etienne va vous conduire dans une des meilleures chambres du Petit Pavillon. Mon fils y
a dormi. Si vous manquez de linge , adressezvous à ce nègre. Ah! ne remerciez pas, c'est Vnsage de nos habitations. Nous ferions bon accueil , même à notre ennemi , si notre ennemi venait nous demander l'hospitaUté.
— Tant de bontés me confondent , monsieur...
— Allons, je vous souhaite de Tappétit. Lorsque vous aurez fini , si vous aimez mieux me rejoindre que devons reposer, un de mes domestiques vous conduira au moulin. J'en renouvelle la toiture.
Le mulâtre jouit a son aise d'une hospitalité si franche. L'appartement où il fut introduit, était meublé avec une sorte de richesse , et quoiqu'il fût disposé de sa nature à se croire plus de droits qu'il n'en avait réellement, il ne put s'empêcher d'être surpris de tant de distinction.
Son repas achevé, il n'éprouva nul désir de demeurer enfermé. La soirée promettait d'être belle. 11 faisait déjà moins chaud. Le soleil descendait a l'horizon et les premières brises du soir se levaient. On entendait le vague bourdonnement des maringouins, que
balançait le vent. En outre le vieux planteur qui l'avait reçu, préoccupait l'esprit du mulâtre. 11 n'avait pas encore idée d'un homme trempé de cette sorte. 11 était dans l'admiration de cette bonhomie rustique , si âprement assaisonnée d'inflexibles vérités. 11 faiblissait devant cette majesté naïve de gentilhomme a tête blanche, qui sait ce que furentses pères et continue ses pères. Lui, jeune homme orgueilleux , écolier tout prêt à tout mépriser , il se sentait trivial et petit , face a face de cet ensemble grandiose et si rare aujourd'hui ! de savant et de militaire, de grand seigneur et de patriarche. 11 voulut revoir le marquis avant de se coucher.
Ce qui piquait encore sa curiosité , c'était de rencontrer en ce vieillard d'un autre siècle, le père de ce jeune comte de Longuefort, qui remplissait Saint-Pierre du scandale de ses débordemens. Autant le fils l'avait blessé par ses façons outrageuses, autant le père se l'attachait par son affabilité et par sa courtoisie.
11 marcha donc vers le moulin.
Les travaux avaient cessé. La corne marine annonçait aux esclaves l'heure de se rendre
QO OUTRE-MER.
il la prière, et ils se dirigeaient vers la terrasse, tous chargés de paquets d'herbes pour les bestiaux. Mais un peu plus bas que la Menuiserie, bâtiment dont le nom dit assez l'emploi, un groupe s'était formé où Ton discourait avec chaleur. Attiré par le bruit , Marins s'approche. Deux hercules noirs étaient aux prises. Le plus grand avait porté au plus petit un coup terrible. Son coutelas fort heureusement rebondissait sur l'autre coutelas. Mais les deux lames se rejoignirent de nouveau, et une troisième et une quatrième fois se heurtèrent. On eût dit aux corps noirs des combattans^ deux diables armés d'éclairs. Un instant ils reculèrent, pendant lequel ils se mesurèrent des yeux avec la même rage. Puis la lutte recommença plus serrée. Le feu jaillissait de chaque coup , tantôt accompagné de cris sourds , tantôt de cris éclatans. Ni l'un ni l'autre ne paraissait mollir. Leurs fers s'attaquaient, comme si leurs fers eussent été remplis des mêmes passions que leurs âmes. Un grand cercle s'était formé autour d'eux. \J économe était absent , tous regardaient, personne ne songeait à les séparer.
Soudain le cercle se rompit, un bruit s'éleva qui fut suivi immédiatement d^un profond silence , et un homme s'avança entre les deux adversaires. Marins reconnut le marquis de Longuefort. L'un des deux nègres s'arrêta à l'instant même , son arme glissa de ses doigts, il demeura confus, immobile. Mais l'autre n'avait fait aucune attention au maître. 11 abattit son coutelas avec la même fureur^ manqua, et, plus irrité de sa maladresse que charmé du hasard qui le sauvait d'une lâcheté , il recula pour mieux revenir a la charge. Le vieux marquis étendit le bras. Mais soit que l'arme eût déjà reçu sa fatale impulsion , soit que l'esclave fût devenu insensé , le coutelas frappa cette fois sur le bras étendu. La chair s'ouvrit , le sang jaillit. Tout ce peuple d'esclaves poussa un grand cri de détresse. Le blessé seul ne cria pas.
Tandis que Marins le soutenait , plus pâle que lui , un de ses économes qui pratiquait la chirurgie , examinait la blessure et s'efforçait d'étancher le sang. Les cheveux blancs du vieillard en étaient tout souillés.
— Quelle est donc la cause de celle querelle? demanda-t-il.
— Monsieur, répondit l'économe qui le pansait, Fun a enlevé la femme de l'autre. Vous me préviendrez si je vous fais mal. Souffrez-vous, monsieur?
— Beaucoup. Celui qui m*a frappé est étranger, n'est-ce pas?
— Monsieur le marquis en peut-il doutel*? Son adversaire qui est un nègre créole , dès que vous vous êtes approché, a baissé son arme au risque de se laisser tuer.
— Mais est-il coupable ?
— Si monsieur veut m'en croire , nous remettrons cette affaire à demain.
— Monsieur Desmonts , reprit le planteur, notre devoir, à moi qui suis le maître et à vous qui commandez ici après moi, est de rendre la justice sur-le-champ, et toujours, s'il se peut, avant de nous occuper de nous-mêmes. Je suis fâché que votre présence n'ait pas empêché ce comhat. Mais apprenez-moi lequel des deux est coupable ? Le savez-vous?
— C'est celui qui ne vous a pas frappé, monsieur.
— N'importe! puisqu'il a tort, qu'on lui administre vingt-neuf coups de fouet.
— Mais l'autre vous a frappé, fit observer Marius.
— Et méchamment , j'ai tout lieu de le croire. Mais je ne le punirai que pour s'être battu. Il n'est pas possible que j'admette qu'il ait eu l'intention de me blesser. Aux yeux de tout mon atelier ! L'affaire serait trop grave. Rentrons maintenant. La prière ne se dit pas. On rendra sa femme a ce nègre , c'est bien entendu , monsieur l'économe.
Les nègres réunis et disposés sur trois rangs, chacun son paquet d'herbes a ses pieds, le marquis de Longuefort lespassa rapidement en revue.
Cet examen achevéjl'économefitun signe ^ le commandeur, qui est un esclave choisi parmi ses compagnons pour les conduire, répéta l'ordre, et tout l'atelier s'étant agenouillé, un nègre récita à haute voix la prière du soir, c'est-a-dire le Pater noster.
Le marquis l'écouta debout et la tête nue.
Après quoi , il souhaita le bonsoir à Marius, et comme le mulâtre s'informait de son
état avec une nouvelle et plus tendre sollicitude.
— La douleur s'est calmée, lui dit-il. Je vous remercie.
— Oh ! quel horrible accident !
— Ma foi ! oui , reprit le planteur. Ce nègre eût pu me couper le bras.
La maison du marquis de Longuefort était éloignée de la mer de trois cents à trois cent trente pas. C'était un grand corps de logis , dont la façade s'ouvrait sur la terrasse que Ton connaît, formant avec une aile en retour un triangle-rectangle. Ce côté regardait la mer et était enflé de trois à quatre petits pavillons. Un autre corps de logis, détaché, formant la seconde aile, se prolongeait
sans accidens et parallèlement. Au milieu était une cour, et au milieu de la cour un énorme manguier. Autour des deux bâtimens qui faisaient le coude régnaient de charmans berceaux de jasmins à dix feuilles , jasmins de France et d'Arabie , c'est-à-dire k fleurs blanches et à fleurs roses.
Les deux côtés du triangle, où le maître séjournait, étaient construits non de maçonnerie , mais de bois du pays ; le tout peinturé d'un gros violet qui charmait l'œil sans le fatiguer. Il n'y avait ni premier ni second étage. Ce que l'on gagne ailleurs en hauteur , aux îles, dans les campagnes où la terre ne coûte pas , on le prend sur l'étendue. La couverture était en mansarde et à'essentes, au lieu de tuiles ; matière rare , quoic^u'a peu près la seule dont on se serve dans le pays. Les bâtimens de la sucrerie en avaient été coiffes. Mais il est vrai que , faits de pierre , ils pouvaient porter plus aisément cette charge. On n'emploie pas l'ardoise aux colonies j le soleil l'a trop vite pénétrée.
L'aile qui était détachée , contenait les cuisines, les offices, les magasins, et aussi bon
nombre d'appartemens , où loger les économes et les étrangers.
Le marquis habitait le vaste local enfermé dans l'aile qui faisait face a la mer. Les deux pavillons oiimadame de Longuefort avait demeuré et partagé si long-temps sa tendresse entre ses deux enfans, Charles et JuHe , ces deux pavillons étaient restés fermés. Le mari, aujourd'hui sans épouse, et le père éloigné de ses affections , était le seul qui parfois en franchît le seuil -, peut-être pour y venir songer et pleurer.
On montait par un escalier de quelques marches dans le corps de logis qui donnait sur la terrasse. C'était la partie la plus élégante et la plus somptueuse de la maison. Elle consistait en une galerie qui, tout au contraire de celles de la ville, précédait le salon au lieu de le suivre. Le pavé était du plus beau marbre vert qu'on evit vu. Les meubles, qui appartenaient au dix-huitième siècle, étonnaient par les broderies de leur satin et par les riches sculptures de leur bois d'or. Le marquis les avait fait venir de son château de famille situé en Picardie , comme aussi les portraits de tous les gens de sa
98 OUTHE-MEr. .
race, qui se divisaient en hommes d'église et en hommes de guerre. Ces \énéral)les images étaient suspendues dans deux magnifiques salons qui communiquaient avec la galerie. Aux îles , grâce au printemps éternel , des tables chargées de porcelaine remplacent les cheminées. Du reste, après les chaises qui étaient de bois rose, ornées de baguettes d'or; ce qui arrêtait le plus long-temps les yeux , c'était le plancher d'un des salons, merveilleux travail d'un ouvrier de France , qui y avait dessiné , ou plutôt taillé un tableau , et l'avait nuancé rien qu'avec les difFérens bois de la Martinique.
Pour l'appartement où Marins avait été installé , nous avons oublié de dire que la terrasse , longue de cent pieds sur quatre-vingts de large , était flanquée , de chacun de ses côtés, d'un pavillon particulier. L'un, celui de gauche, en arrivant , avait long-temps joui de l'honneur d'héberger monsieur le comte de Longuefort. Là avait couché le mulâtre. L'autre, qui s'élevait à droite, avait toujours été s'augmentant , si bien que c'était aujourd'hui une véritable maison. Il servait d'hôpi-
tal pour les nègres invalides ou malades. La terrasse étant exhaussée à gauche de quatre pieds, à droite de neuf, le terrain descendant et remontant comme une houle, on avait bâti sous rhôpital, de superbes écuries oii pouvaient tenir à Taise cinquante chevaux.
Devant chacun de ces deux pavillons construits aux extrémités de la terrasse et qui par conséquent ne masquaient en aucune manière le principal corps de bâtiment placé tout au fond, s'étendaient deux bouquets d'arbres de soixante k soixante -dix pieds carrés chacun. Ils encadraient la terrasse. Parlà c'étaient des tamarins et des manguiers ; par ici les gommiers qui distillent une résine parfumée , les caneficiers dont les siliques pareilles à des chandelles , résonnent à tous les vents; les figuiers sauvages si chéris des grives , les châtaigniers qui annoncent par leurs fleurs la saison des pluies, ou des magnolias énormes tout couverts de larges roses blanches. On y voyait encore des papaïers , dont le fruit ravit la bouche par sa fraîcheur, tandis qu'il charme les yeux par sa splendide couleur orange. Les arbres à pain y abon-
100 OUTUE-IVIER.
daient. C'était de ce côté qu'on avait creusé la citerne. La citerne était suivie d'une treille de raisin muscat, qui portait, comme c'est le privilège de cette vigne aux colonies , jusqu'à trois fois dans l'espace de quatorze mois.
Marins entrait minutieusement dans ces détails, d^abord parce qu'il n'avait jamais vu ce que les colons appellent une Habitation-Sucrerie j ensuite parce que ces lieux frappaient vivement son imagination , comme si déjà ils lui eussent été connus. Etrange pressentiment de nature supérieure , qu'il croyait tourné vers les jours de son enfance, et qui peut-être le saisissait , par prévision de ce que l'avenir lui réservait dans ce lieu même. Cette élégante maison violette , à jalousies vertes , à terrasse de carreaux rouges , avec ses deux bouquets d'arbres et ses deux pavillons en avant, Marins la considérait, sans pouvoir bien se rendre compte de ce qu'il éprouvait, mais à coup sûr dans ce qu'il éprouvait , c'était la tristesse qui l'emportait sur la joie.
Il faut avouer cependant que sa douleur avait beaucoup perdu de son acrimonie. Il ne plongeait plus aussi souvent dans ces mysté-
rieuses el redoutables questions , d*où il n'était jamais sorti sans une illusion de moins et un désespoir déplus. Le fantôme de la couleur, ce cauchemar qui toutes les nuits se plantait droit sur sa poitrine , il était parvenu à l'écarter. Et si quelquefois encore, lorsqu'un ruisseau ou une glace lui offrait l'image de ses traits, il s'empressait de se détourner, ce n'était plus avec fureur et la malédiction à la bouche , mais dans une mélancolie silencieuse et soumise.
La vente du capitaine Montrond était retardée de jour en jour. Marius avait voulu s'en aller , quitte à revenir ; mais M. de Longuefort s'était si formellement opposé à ce dessein , qu'il n'avait pas cru devoir insister.
Lablessureduplanteur était guérie. Chaque matin , ils descendaient ensemble aux bâtimens de l'habitation , où le sucre se fabrique en son temps. Le vieillard montrait à son hôte, tantôt le moulin à bêtes, dont il lui expliquait le mécanisme ; tantôt la sucrerie , oii il y avait six chaudières à sucre montées et des fourneaux préparés pour en placer
10 2 OUTKE-MEIt.
deux autres. Il lui disait leurs nomsj par exemple, que la première qui reçoit le jus de la canne s'appelle la grande ; la seconde oiile jus commence à se purifier , la propre j la troisième^ où l'on jette dans le jus devenu vesoii une certaine lessive qui en amasse les immondices et les pousse a la superficie , la lesshe; la quatrième, où le vesou se réduit et bouillonne, le flambeau; la cinquième où le vesou prend du corps, le sirop ; la sixième enfin , où le sirop achève de cuire et de s'épu rer par l'eau de chaux, la batterie.
Chaque ustensile était a sa place. 11 lui faisait remarquer les formes où l'on verse le sucre encore en ébullition.
De la ils passaient a la Purgerie. M. de Longuefort visitait attentivement ce bâtiment 5 qui d'ordinaire est beaucoup phis long que large, et il examinait s'il n'y aurait pas quelques réparations k commander, maintenant qu'approchait la saison de la récolte. Il montrait à Marius de quelle utilité était ce lieu, et l'étuve qui y était attachée; d'abord pour recevoir le sucre mis en forme , ensuite pour le terrer ^ c'est-k-dire le dégager de si-
OUTRE- MER. lo3
Top, et lui donner par un nouveau procédé, une nouvelle blancheur et plus de fermeté.
Parfois il le menait a la forge, parfois a. la menuiserie, oii travaillaient ensemble les nègres tonneliers , menuisiers , charpentiers, maçons et charrons. Puis, on traversait la savane sur laquelle , semblable de loin à un troupeau de moutons qui paît, s'élevait le village des cases a nègres. Dans toute habitation importante et bien ordonnée , elles soat placées sous le vent des autres bâtipiens , afin de rendre le plus rares possible les accidens de feu. On avait eu soin de les bien aligner et de tenir les rues qui les séparent larges et faciles k nettoyer. Venaient ensuite les parcs des bœufs, des mulets, des moutons. Ces parcs, le marquis deLonguefort, instruit par Pexpérience, les avait rapprochés des cases de ses esclaves, pour les mettre à l'abri des rapines nocturnes des nègres marrons, c'est-àdire de ceux qui se sont enfuis de chez leurs maîtres et vivent dans les bois de brigandage. Quand, un matin , le vieux colon prenant son chapeau de paille noire à larges bords, proposa au mulâtre de le conduire visiter les jardins des
I o4 OUTHE-M ER .
nègres, le mulâtre Tut bien surpris. Est-ce qu'ils ont des terres h eux, denianda-l-il , et le profit qu'ils en retirent leur demeure-t-il tout entier? M. de Longuefort le rassura pleinement la-dessus , et tous deux étant descendus par le sentier qui mène aux bords de la mer, passèrent dans une immense allée de cocotiers, traversèrent, sur un pont de cailloux amoncelés, un marais que forment le flux et le reflux de la mer. Leurs pas éveillèrent, et toutd'un coup dissipèrent des troupes épouvantées demaringouins, de beccassines, de becs-crochus et de clinclins. On eût dit de sombres nuages qui s'enfuyaient h lire-d'ailes.
II ne faut pas oublier qu'on était encore dans l'hivernage, saison où les vents violens qui soufflent du nord abattent sur nos prairies, des grêles de ces pauvres oiseaux. Au revers de la pointe qu'ils gravissaient, ils découvrirent les jardins des nègres. La pointe dont nous parlons est parallèle a la pointe Saint-Louis. Ce sont leurs extrémités qui enserrent la baie du Sans-Soucy. Le mulâtre fut justement charmé de la petite richesse des esclaves , et il se dit a part lui-même que sir William ,
OUTRE-mER. Io5
le philanlrope son bienfaiteur, avait abusé outre mesure de sa crédulité , lorsqu'il lui avait assuré qu'un noir, en ces contrées, ne possédait même pas de quoi acheter un verre de tafia. Ces morceaux de terre bordés d'orangers de Chine, chargés de bananiers et de figuiers , plantés de manioc , de patates , d'ignames , de mil, d'herbes de cosse et enfin de mille productions de ce genre; le maître en avait fait concession à ses nègres, qui en étaient devenus à leur tour seigneurs et maîtres. Le revenu, ils en disposaient à leur gré, allaient le vendre soit aux Ramiers mêmes , où on l'achetait pour le leur distribuer ensuite 5 soit aux marchés qui se tiennent tous les dimanches au bourg du Vauclain. Ils avaient un jour dans la semaine, le samedi , pour cultiver ces terres , et deux heures par chaque auu'e jour.
L'étonnement du mulâtre avait continué, lorsqu'il était allé au jardin. C'est le lieu , quel qu'il soit, où les nègres travaillent. On lui avait dit qu'on les exposait aux intempéries des saisons, sans défense, sans vêtemens; et il apprenait que le^ljommes recevaient
par an deux casaques et deux caleçons , les femmes deux casaques et deux jupes j que si parfois on les voyait k moitié nus , c'est que cela leur était plus agréable, la chaleur du soleil aidant leurs membres plutôt qu'elle ne les fatigue.
En ce momerit , ils sarclaient , qui est d'enlever avec la houe, les herbes et les lianes qui étouffent la canne encore naissante; ou comme les pluies avaient imbibé la terre, ils creusaient des trous pour y déposer des rejetons. Mais à ces travaux ne se joignaient ni douleurs ni peines. Par intervalles certes le fouet retentissait, mais en l'air et non sur le dos de l'esclave , et c'était uniquement pour exciter l'ardeur des endormis, ou pour se faire entendre des plus éloignés. La terre n'était point arrosée de leurs sueurs, mais peut-être du sirop qu'on ne leur refuse en aucun temps, et qu'ils orît l'habitude de boire délayé dans de l'eau. Quelquefois au lieu de sirop , on les gratifie de tafia. On lui avait annoncé beaucoup de cris et de gémissemens , et il ne les entendait que rire et jaser. Parfois s'élevait ime voix qui modii^^it une de ces bizarres
chansons que tous les nègres savent par cœur, et les houes tombaient en cadence , et toutes les voix ramassaient à temps égaux le refrain près d'expirer.
Il fit le tour de l'atelier. Tous étaient contens de leur sort , ou du moins paraissaient l'être. 11 se ressouvenait, malgré lui, de ces suaves fêtes de campagne , la vendange et la moisson, auxquelles il avait assisté pendant son voyage en France. Un nègre lui tirait son chapeau , un autre lui souriait, un troisième, plus hardi , lui demandait de quoi acheter du tafia. Marius, comme on se l'imagine, ne passait pas sans rendre salut pour salut, politesse pour politesse.
— Tiens! dit-il au dernier, achète du tafia et tâche de ne pas t'enivrer.
— Et moi , murmura en tendant la main une jeune et jolie négresse, ne me donnerezvous rien pour acheter un collier?
— Si fait, ma fille, répondit-il charmé de sa beauté. Votre cou est trop gracieux pour rester sans parure. Voici cinq francs.
— Mais c'est trop, mon maître.
— Vous vous trompez , ma gentille esclave»
lo8 OUTRE-MER.
La petite négresse le regarda avec des yeux ébahis. Cette réponse la faisait sourire.
— Ma chère , reprit-il, dites-moi comment se nomme cette espèce de charrette que traînent ces deux bœufs ?
— Monsieur, c'est Bacchus qui mène un cabroûeth. Tembarcadère.
— Et vous, comment vous nomme-t-on?
serait-ce Vénus?
— Je m'appelle Jeannette.
— Grand merci, Jeannette. Mais allez , je vois s'avancer M. de Longuefort.
— Il est bien sévère ! murmura la petite. Et elle disparut avec l'élégante vivacité d'un
colibri , qu'un lourd pigeon vient effrayer au milieu des délices de son oranger. Marius pensa que c'était la une charmante enfant.
Après les félicitations ordinaires, le planteur qui se promenait avec le mulâtre , s'arrêta tout d'un coup et lui montra une montagne de rats tués et empilés.
— Voici, lui dit-il, qui nous ruine aussi bien que le sec. Car je vous enseignerai que les deux ennemis les plus acharnés de ma tran-
quillité, ce sont la disette de pluies et l'abondance de rats. J'ai déjà perdu plus de cinq carrés de canne, dévorés par ces maudites bêtes.
— Que n'avez-vous des cbats? répondit Marins en souriant.
— Demandez-le a mes nègres qui les mangent, avant qu'ils aient mangé une souris. On dirait qu'ils préfèrent ces gibelottes a la morue, au riz, a la viande salée et à la farine de manioc que je leur distribue chaque semaine. J'ai des chiens et deux ratiers. Chaque soir, ils m'en rapportent des grappes. Mais avezvous bien visité les Ramiers?
— C'est, monsieur, un domaine royal.
— De seigneur, tout au plus. Mais s'il n'est riche ni beau, je puis du moins appeler Dieu en témoignage, que j'y ai toujours fait régner une sévère justice et une bonté sans mollesse, comme il convient.
— Ce matin, un de vos économes, monsieur, a, ce me semble, bien rudement traité
un nègre!
— S'il l'a frappé lui-même, et du bâton , c'est un tort grave pour lequel je ne manquerai pas de l'admonester. S'il l'a fait battre par
1 10 OlJTKE-(!Ml!;i\.
le commandeur, il n'est pas sorli des limites de son droit, et le nègre était coupable sans doute. Mes économes, je les ai apprécies.
— Le traitement fut sévère.
— Prenez-y garde, ce pourrait être ini efFet des mauvais principes qui vous ont abusé en Europe. Partout la sévérité est cbose bonne et qu'il faut louer; ici plus que partout. Mais en vérité oii donc portez-vous l'âme, les jeunes gens d'aujourd'hui ! est-ce dans vos entrailles dont vous n'êtes pas les maîtres?
— Peut-être est-ce dans notre cœur?
— Oh! oh! vous êtes pour les apitoiemens, k ce que je vois. Je ne vous en aimerai pas moins, mon hôte, mais je ne vous en estimerai pas davantage. Mes yeux, à moi , ne perdent pas le temps à mouiller tout ce qui se passe d'un torrent de larmes inutiles, et je rougirais d'user ma vieille voix h crier et a gémir, comme ne craignent pas de le faire les femmes et les marmots. On maltraite les nègres, avez-vous voulu m'insinuer? Et par Notre Dame de Longueforl ! qu'ils remplissent leur tâche et nous nous abstiendrons de les châtier. Ceci m'csl une nouvelle raison pour
priser peu vos vertus de petite maîtresse, qui ne tendent h rien moins qu'a détruire toute notion des droits , et toute connaissance et observance des devoirs. Quand vous aurez fini de larmoyer sur mes nègres, larmoyez sur moi, je vous prie. Je le mérite bien, sur mon honneur j car s'ils ont leur fardeau de tribulations, je porte aussi le mien. Savez-vous ce que me fait souiFrir mon fils ?
— Monsieur le comte... ^
— Comte de l'enfer ! mais parlons d'autre chose. Il me siérait peu , en vous prêchant le courage, de m'attendrir comme un chapon. Ma récolte sera mauvaise , cette année.
— Et elle s'annonce si brillamment !
— Oui , comme les petits prodiges , pour ne rien donner. J'aurai demain , par-dessus mes peines , une foule d'étrangers à recevoir et k héberger, et certainement de nouveaux débats à soutenir contre l'autorité , qui nous gêne bien , la maudite! si elle nous protège. Ah î certes, si le roi n'était la plus fidèle image de Dieu sur la terre, si quatre de mes pères n'étaient morts pour quatre Bourbons , ses pères à lui; si je n'étais moi-même un homme
qui ai versé ici mon sang sous les baïonnellcs des Anglais , et d'ailleurs d'une race historique et par conséquent forcée à de salutaires exemples, je ne sais ce que je penserais en de certains quarts d'heure de S. M. Charles X , ceci entre nous, et de la manière molle dont il manœuvre son royaume. Chaque jour nous sommes sacrifiés a ce qu'il nomme son opposition , tant et si bien que nos privilèges disparaissent un à un dans la gueule de ces mirmidons de la presse et du barreau.
— En tout cas, monsieur, n'est-ce pas nous qui nous engraissons de vos pertes. Qu'a-t-on fait pour les mulâtres ?
— Et que voulez-vous qu'on fasse pour eux? Ne voyez-vous pas qu'ils demandent qu'on les blanchisse. Ensuite vous avez tort de vous confondre avec ces gens , auxquels vous êtes supérieur par les dons naturels et acquis, par l'élévation de l'âme surtout.
— Peut-être , monsieur î
— Si je n'en étais certain, je n'userais pas envers vous de tant d'abandon et poserais toutes choses sur les cordes raides du cérémonial. Mais après réflexion, ce que je vois
me rassure ; car si le fond de votre esprit est entaché de jacobinisme, il n'en paraît rien k la surface, et vous venez acheter des nègres assez colonialement, ce me semble, pour qu'on puisse bien vous pardonner quelques petites arrière-pensées.
— Ah ! monsieur le marquis , si vous connaissiez la cause et le but de mon voyage !
— Je ne désire pas les connaître. Vous êtes ici mon hôte, et n'avez de comptes à rendre qu'à Dieu. Gardez vos secrets, d'autant plus que mes principes de morale ne s'en accommoderaient peut-être pas , et qu'a tort ou a raison , je ne veux rien déranger a l'image que je me suis dessinée de vous.
— Espérons , monsieur, que je serai digne d'une aussi haute estime. Mais la vente estelle décidément fixée a demain?
— Le capitaine Montrond s'en est venu me trouver. Il apeur. Les circulaires sont parties, et demain l'affaire se terminera sans doute. Je vous conseille, puisque vous devez acheter, de vous en rapporter le moins que vous pourrez , a la langue de cet homme d'eau salée. Il est glissant comme une anguille et tendre
Il4 OUTBE-MKR.
comme un requin. Il vous volerait sans scrupule.
— Je suis curieux, au reste, de faire connaissance avec ce qu'on appelle un négrier.
— C'est assez misérable. Cependant il en existe d'honnêtes et qui sont considérés. Quant au Montrond , je ne prête mon habitation a son coup de commerce , que parce qu'il se trouve le délégué d'un mien ami, que le poison des nègres a mis si bas , que c'est devoir de venir à son aide. On débarque les noirs en ce moment; que n'allez-vous faire votre choix?
Le mulâtre se dirigea vers le bord de mer. Le chemin passait devant un bosquet qui pouvait être considéré comme un oasis, au milieu de cette plaine de feu. Il se composait de plusieurs cercles d'arbres , qui mêlaient dans l'air leurs feuiila2:es déformes et de verdures différentes. Le premier cercle était de gigantesques acomats; l'acomat, le plus estimé des arbres a bâtir, qui vient si haut avant de se fourcher', mais qui alors étend des branches si grosses et si larges, que cent nègres pourraient dormir a son ombre. Le second
' OUTRE-MER. Il5
était mélangé de manguiers , de bois de rivière et de sabliers, dont les capsules éclatent comme un coup de feu et dispersent au loin les graines qu'elles renferment. Puis c'étaient des bois d'Inde , ces lauriers créoles k l'odeur aromatique, arbre charmant autant qu'utile et qui se charge deux fois par an, d'une neige de petites fleurs empourprées a l'extrémité. L'ombre était épaisse au milieu du bosquet. Ces rangées d'arbres étaient bordées d'une haie de grenadiers, de ces nains toujours hérissés de feuilles , de fleurs et de fruits ; dominés eux-mêmes par des francliipanes rouges et blanches, les plus délicates et les plus odorantes fleurs du monde. Elles viennent toute l'année , et par gros bouquets, sur un arbre difforme et presque sans feuilles. Elles ressemblent aux lys, encore qu'elles soient plus longues, plus étroites et plus pressées. Nous ne parlerons pas de ces autres fleurs qui semblaient être communes à tous les arbres, de ces colibris qui s'abattaient par nuages dorés et bourdonnans sur tout ce qui brillait comme eux, oiseaux composés, on dirait, de rubis et d'émeraudes.
ll() OUTRE -MER.
Marins , à cette vue , à ces parfums , eut \ite oublié le capitaine Montrond et sa pacotille. Il écarta les lianes de toute espèce qui obstruaient l'entrée du bosquet , et s'étendit sur une natte de pagne qu'il trouva par terre ^ et bientôt, soit qu'il fût las de tout ce qu'il avait vu dans la matinée , soit que la vive senteur du lieu l'eût soudainement enivré , il ne tarda point a s'endormir.
Si touffus que fussent les arbres , ce bosquet n'était point absolument impénétrable au soleil. En effet ses rayons qui s'inclinaient avaient enfin glissé à travers les branches , et seraient allés frapper le mulâtre droit au visage , si des mains adroites et bienveillantes n'eussent pris soin d'abriter son sommeil sous un ajoupa^ construit de feuilles de bannaniers et de balisiers. Quand il se réveilla , il fut bien surpris de rencontrer au-dessus de sa tête cette tente portée par quatre pieux fourchus. Il regarda de côté et d'autre, cherchant a s'expliquer comment et pourquoi cela s'était fait; lorsque tout à coup il aperçut dans les grenadiers en fleur , une jeune négresse qui souriait et s'efforçait de se cacher.
Il l'appela. Elle vint s'asseoir^ aussitôt sur sa natle.
— Pourquoi ceci? lui demanda Marins en lui montrant l'ajoupa.
— A cause de cela, répondit-elle, et elle écarta les branches et leva son doigt vers le soleil.
— Savez-vous que c'est charmant de votre part ?
Elle sourit encore .
— Je vous connais , n'est-ce pas ? reprit Marins.
Elle tira des phs d'un mouchoir qui attachait sa tête une pièce de cinq francs^, la lit briller au soleil , puis elle l'embrassa en disant:
— C'est vous qui me l'avez donnée.
— Vous êtes un ange.
— Un ange, murmura-t-elîe. Que voulezvous dire ?
— C'est ce qui réunit la pureté à la beauté.
— Je ne vous comprends pas. Avez-vous beaucoup de ces grosses pièces ?
— -Pas beaucoup, répondit Marins, mais assez pour vous en donner.
— Moi , je n'ai rien , reprit-elle en pcn- 1, 8
Il8 OUTRE -MER.
chant de côté sa petite Ictc et en ouvrant ses jolis bras.
Elle était nue jusqu'à la ceinture. Une courte jupe de ginga serrait sa taille. Ses belles épaules et sa gorge d'ébènc plus belle encore , étincelaient au soleil , comme des diamans noirs. Marius était ravi.
Tandis qu'il l'admirait, elle ramassa par terre une grappe de fleurs de manguier, fleurs jaunes , et elle la lui présenta. . — Vous êtes beau comme ceci, lui dit-elle.
Le mulâtre posa ses lèvres sur le bouquet et le lui rendit.
— Est-ce que vous êtes un monsieur, continua-t-elle , que je vous vois habillé avec des habits pareils a ceux que porte Monsieur ?
La corne marine retentit, c'était l'heure de retourner au jardin. Elle se leva en criant :
— Ah! Jésus-Maria ! on va me battre, si je n'arrive pas à temps !
Et elle disparut.
Marius , en sortant du bosquet , avait l'air pensif.
— Ma foi, se dit-il, je ne sais vraiment pas pourquoi j'assisterais à la vente de ce
OUTRE-MER. lig
chien de mer. Cette petite mauricaude me convient fort. C'est la naïveté en personne. Tout le reste du jour il fut rêveur. Peutêtre s'occupait-il de la petite mauricaude.
Le soir, lorsqu'après la prière , les esclaves se retirent , Jannette, en passant à ses cotés, laissa tomber le paquet d'herbes qu'elle portait; et le commandeur (je la reprendre avec dureté. Mais elle ne souffla mot, la pauvre enfant ! Elle était contente , elle avait souri a son Marius.
Vf.
Le lendemain , dès le point du jour , îe capitaine INTbntrond était installé sur la terrasse, et tout son bétail pareillement, par ordre de taille et de sexe.
— 11 fait beau , monsieur le marquis.
— Oui, capitaine Montrond.
— Eh! eh I Tami de couleur, cria le négrier a Marins qui s'approchait curieusement de ses enfans, ainsi qu'il avait l'habitude de
les appeler , virez de bord, s'il vous plaît, et vous regardez vous-même !
— A qui parlez-vous , monsieur? demanda Marius.
— Parbleu ! k toi , mulâtre !
— Capitaine, interrompit M. de Longuefort , je désire que vous mettiez un peu d'eau dans votre goudron.
L'avenue de l'habitation était pleine de bruit et de poussière. Les acheteurs arrivaient de toutes parts. On voyait reluire au soleil leur grands chapeaux de paille ornés de rubans de mille couleurs.
— Ce sera une bonne journée, murmura à part soi le mulâtre.
Le marquis de Longuefort recevait, à la porte de sa galerie , cette foule étrange , composée d'hommes de tous les »étages , de tous les rangs, de toutes les nuances de l'arcen-ciel. Rares étaient ceux auxquels le vieux gentilhomme offrait la main. Aux blancs riches et considérés, il tirait son chapeau j aux petits-blancs , c'est-à-dire à ces aventuriers qui viennent d'Europe chercher fortune aux colonies , un salut aussi réservé qu'irré-
prochable d'impolitesse; aux mulâtres , selon qu'il les connaissait plus ou moins contenus dans le devoir, des paroles douces, encourageantes, de bons conseils donnés en deux mots , parfois des réprimandes vives et de nature k se graver dans l'esprit. Avec son chapeau de paillé noire et ses cheveux blancs qui tombaient par flocons autour de sa tête , le digne insulaire était solennel comme le destin ; mais aussi le destin fait homme n'eût pas été plus aimé , plus chéri , plus vénéré , plus redouté.
, On avait dressé des tables sur la terrasse et dans la galerie , et chacun était libre de se rassasier de poulets, de chapons, de pintades , de jambons , de gibiers et de poissons, et d'arroser ce qu'il mangeait de Madère , ou de Bordeaux, ou de Champagne. Ce dernier vin est très prisé de messieurs les colons. Lorsque nous disons que chacun était libre de se servir à ces tables, nous ne voulons parler, bien entendu, que de ceux dont la peau était blanche , et blanche sans contestation , sans soupçon de sang mêlé. Pour les gens de couleur, noirs ou mulâtres, il y avait l'office.
Enfin le capilainc Monlrond cria : Commençons la vente, La vente est ouverte.
— Combien avez-vous par tête? lui demanda un curieux.
— Rien qu'un dixième , monsieur , un pauvre dixième !
— C'est énorme.
— Ali! mes bons messieurs, ne dites pas cela. Les temps sont si durs !
• — Combien ce nègre ?
— Ce nègre , monsieur , dix-huit cents francs. C'est pour rien.
— Je ne suis pas de cet avis. Les os lui percent la peau.
— Bon signe! excellent signe! Les êtres maigres sont propres aux plus rudes tra^vaux , tandis que la graisse , l'obésité , l'embonpoint, entraînent mille funestes inconvéniens à leur suite. Vous êtes tous doués, messieurs, du don rare de l'observation. Eh bien! messieurs, qui de vous ne sait qu'un gros ventre, un ventre gros , protubérant , est et sera toujours une fâcheuse disposition dans un esclave; disposition a la paresse, a la maladie, à la
gourmandise, a la paresse et à la maladie. J'appuierai sur la paresse.
— Je prends ce nègre, monsieur.
— C'est bien. Débarrassez. A un autre.
—Si vous étiez moins cber, capitaine , je
me risquerais pour ces quinze.
— Vous n'êtes pas dégoûté, monsieur. Le grand Turc en ferait son affaire. Oh! vous pouvez les tâter. C'est solide.
— L'un dans l'autre à quatorze cents francs» Réfléchissez que j'en prends quinze.
— Quinze cents francs et je vous les abandonne. Vous sentez, monsieur, que je ne voudrais pas vous tromper. Je suis connu. Ancien militaire, messieurs, tel que vous me voyez. Demandez a monsieur le marquis?
— Capitaine 5 cbligez-moi de ne pas m'intercaler dans vos certificaîs.
— Suffit , monsieur le marquis , suffit. Prenez-vous les quinze , monsieur?
— Je verrai à me décider. Mais en voila un qui a l'air d'avoir le pian et d'être bossu.
— Lui, bossu I Fi donc ! Marche, mon enfant, marche, déploie ta taille. Je déclare à la face de la colonie que ce garçon est droit
126 OUTRE-MKU.
comme le grand mât d'un vaisseau. Quant au pian , erreur! il y a erreur. Il est sain comme la plus vierge des jeunes filles de France. Marius tenait les yeux fixés en ce moment sur un habitant, qui saluait, en descendant de cheval. Cet homme était long outre mesure. A voir se dégingander ses bras incommensurables et ses jambes sans fin et son corps qui ressemblait a ses jambes , on eût dit cinq ou six bâtons qui s'étaient rencontrés dans Tair, s'étaient accrochés tant bien que mal, pareils aux atomes de Lucrèce, et avaient formé ce tout hérissé de pointes et chargé de vieux habits. Il tombait au Vauclain du Gros-Morne, où il avait sa caférie, laquelle il ne manquait pas de donner pour un magnifique domaine, bien préférable à toutes les sucreries du monde. Ce grand niais s'était déjà battu dix fois en duel , et chaque fois, avait laissé son homme estropié ou mort.
— Vous accommoderez-vous de ces négrillons? lui demanda le capitaine en l'abordant.
— Si vous ajoutiez monsieur à vos offres. On vous dirait habitué k ne fréquenter que des nègres et des mulâtres.
— Un millier de pardons, monsieur. La préoccupation^ monsieur, vous savez. Ces petits nègres sont charmans. Ils sont char- . mans , monsieur le comte, car je suppose que monsieur est comte
— Je suis chevalier de la Légion-d'Honneur. Vos négrillons, sans m'enchanter, me reviennent assez.
— N'est-ce pas qu'ils sont gentils? et pas chers. L'un dans l'autre onze cents francs.
— Vous rêvez !
— Je rêve , monsieur le chevalier ?
— Certainement , mon ami. On ne vend pas des marmousets de ce calibre onze cents francs. Me paierez-vous le sirop de Brinvilliers? Je leur vois des centaines ,de vers k travers le ventre. Et puis on n'est pas gros comme cela. Vous les aurez soufflés. On dirait de tumeurs.
— Qu'appelez-vous tumeurs ? De la viande superbe , appétissante , réjouissante ! Une graisse merveilleuse , a faire envie k un chanoine ! Voudriez-vous , monsieur le chevalier, vous qui êtes l'homme le plus respectable du François...
— Je suis du Gros-Morne.
— Eh bien! du Gros-Morne. Voudriez-vous: qu'on vous vendît des carcasses et des arêtes? Les êtres gras sont propres aux plus rudes travaux. Sans graisse que deviendrait Thomme? Estîmeriez-vous par basard l'homme maigre?
— Mais, monsieur, vous n'êtes pas très gras.
— Monsieur, il s'agit de nègres. A mille francs , cela vous arrange-t-il ?
— Je consens h prendre vos négrillons a ce prix , monsieur , et de plus a ne pas trouver une personnalité dans chacune des> niaiseries que vous m'avez débitées.
— Capitaine Montrond , s'écria fort a propos pour le négrier un Européen , jadis négroplîile , philantrope et mend>re de plusieurs sociétés pour l'émancipation des noirs ; combien cette vache ?
— Quelle vache , monsieur? Je ne liens pas de bestiaux.
— Cette négresse , pardieu î
— Fardieu! monsieur, une négresse n'es!
pas une vache. Vous m'insultez. Deux mille francs.
— Ah I par exemple , vous vous fâchez^ ,,
t)UTRE-MER« S 29
capitaine. Je n'en donneraispas quinze cents,
— Donnez-les, et vous l'emmènerez et vous lui ferez de petits veaux,
— Vous êtes un impertinent, anlropopbage du Congo !
• — Suffit , monsieur , suffit.
Marius ne se contenait plus. Il se leva et courut vers le marquis de Longuefort qu'il saisit par le bras.
— Ah ! monsieur ! s'écria-t-il.
— Souffi:ez-vous ? demanda le planteur avec bienveillance.
— Horriblement.
— Voulez-vous qu'on vous apprête quelque tisane ? Un médecin , je puis en appeler un , celui de l'habitation. Parlez.
— Merci, monsieur, merci. Mon mal est au-dessus des médecins et des tisanes. J'attendrai.
Cet incident bizarre interrompit pendant quelques instans la vente du capitaine Montrond. Marius cependant était retourné à sa place. Les achats avaient recommencé.
Un mulâtre qu'il avait remarqué, tant k cause des airs d'importance qu'il affichait ^
lOO OlJl'RE-MKK.
qu'à cause de sa toilette ridicule et prétentieuse, profitant de l'heur de cette occasion, vint planter sa chaise à côté de la sienne j et d'un air doucereusement doucereux, assaisonné d'une certaine fierté blanche , il le pria de l'instruire s'il achetait des esclaves et en quelle quantité?
Marius ne répondit pas.
— Je m'informe de monsieur s'il achète des noirs?
— Monsieur est à vendre , répondit le mulâtre. Et vous?
— Moi, je suis blanc. Mon père et ma mère....
— Vous êtes blanc comme moi, ou comme une casserole .
— On m'appelle Balisier le blanc. C'est par jalousie que vos semblables refusent de recpnnaître mes titres à la blancheur, et c'est par un orgueil mal placé que ces chiens de blancs ne m'admettent pas à leur table; ce dont je me moque après tout. Car enfin , on est blanc ou l'on n'est pas blanc.
— Voilà la question.
— Mais, continua-t-il, faites silence. Je
OUTRE-MER . 1 3 l
vais vous donner la comédie avec ce capitaine , vous allez voir comme je vais le mener, Holà , l'ami , mon ami l'ami !
Le Montrond apostrophé de cette manière, s'approcha avec précaution et comme une hête sur la défensive.
— En ça , mulâtre , dit-il , est-ce que tu désires des nouvelles de ta patrie? Je te trouve tant soit peu insolent. Et il s,e mit k chanter.
Douce patrie !
Terre chérie !
Balisier le blanc le pria de se taire 3 mais une fois débouché , c-e négrier n'était pas prompt à tarir.
— Voila peut-être votre grand'mère, poursuivit-il en frappant sur l'épaule d'une vieille négresse.
— Stupide requin! murmura Balisier.
— Que marmottez-vous?
— Je ne marmotte pas Stupide requin !
— Sais-tu, mon cher, que tu ressembles plutôt au sucre brut qu'au sucre raffiné. Je
IJ2 OUTRE-MKR.
parie mu cargaison qu'il ne rougira pas. Ou voici ce que je propose; s'il pâlit , je lui ferai faire ;son portrait.
— Avez-vous bientôt fini? demanda Marius. Le capitaine reprit :
— Pardieu , merle blanc , pourquoi ne t'accommodes-tu pas de cette jeune négresse?
Elle continuera dans ta race la pureté de la couleur. Je te la donne bien pour la meilleuce poule du Congo. Et solide ! mon cber. Ali ! dame ! il faut voir. Je la garantis. C'est en fer.
— Ah! bah! vous me dites toujours cela. Je les achète , et puis huit jours après elles me crèvent dans les mains.
Marius n'attendit pas la^fin du marché.
Comme il se retirait , le négrier lui cria :
— Et toi, tu n'achètes rien?
— Moi, je ne voudrais acheter qu'une chose. Et cette chose , c'est toi , capitaine infernal. Je te ferais pendre à la vergue de ton brick. Les Anglais sont des hommes, grands , justes et sages. Ce sont eux qui ont eu , les premiers, l'idée dépendre tes semblables.
Le Montrond n'entendit pas. Arrivé près
ciu marquis, voici en quels termes Marius lui parla.
— Monsieur , je m'en retourne à Saint- Pierre, Vous m'avez comblé de bontés , et ce qui mieux vaut, d'attentions. De ma vie je ne l'oublierai , j'en fais ici le serment. Mais vous pouvez encore ajouter à ma reconnaissance. J'étais venu ici pour acheter une femme, une compagne, une épouse.
Les femmes de Saint-Pierre, à Dieu ne plaise que j'ouvre ma porte k ces fléaux en mouchoirs de Madras et en jupes de crépon ! les femmes de Saint-Pierre m'ont décidé a ce parti, qui peut paraître extravagant, mais qui me plaisait et qui n'a pas cessé de me plaire. J'épouserai une fille que j'aurai rachetée de l'esclavage , à qui je donnerai les deux suprêmes biens de la terre , l'honneur et la liberté , afin qu'elle m'en rende un seul , moins noble et moins précieux à coup sûr , le repos. J'en ai besoin; je suis fatigué.
— Vous êtes fou , dit le planteur. Continuez.
— La vie me pèse , m'impatiente. Il y a des instans où je serais heureux qu'on m'ou-
ii^/f OUTRE- MER.
vrît les veines. Je comptais trouver mon affaire dans cette cargaison. J'ai bien observé, mais elles savent à peine traduire leurs premiers besoins. Or , il n'entre pas dans mes plans d'entreprendre des éducations. Ce serait la solitude, plus la com^pagnie j ou plutôt ni la compagnie ni la solitude.
— Eh bien?
— Voici. Dans votrehabitation, monsieur le marquis, se trouve une jeune et jolie négresse qui a nom Jeannette. Je l'aime ou l'aimerai , cela suffit. Je la veux prendre pour femme : je la conduirai a l'autel, je lui jurerai une fidélité que je lui garderai et qu'elle me gardera; car quoique d'une race abrutie et plus livrée aux appétits naturels qu'aux purs sentimens que donne l'éducation , elle sentira quel trésor je dépose entre ses mains, et elle ne voudra pas me rendre le mépris en échange de son bonheur que je lui apporte et de mon honneur que je lui aurai confié. Combien, monsieur, estimez-vous cette fille qui a nom Jeannette ?
— Marius, vous dites que je vous ai servi. Ecoutez , je vais vous servir encore. Tel que
OUTRE -MER. l55
VOUS êtes, ne prenez point femme. Vous courez après le bonheur et vous vous imaginez que lorque vous aurez attrapé une femme, une négresse! vous tiendrez le bonheur? Folie, ïnon hôte, folie ! N« prenez point femme. Epouser le corps, c'est épouser l'intelligence. Or, je ne vois point ici de femmes pour vous. D'ailleurs, quelle qu'elle soit, bâtir sur la femme, jeune homme, c'est bâtir sur le sable.
— Monsieur le marquis, j'achèterai cette négresse et je l'épouserai , si toutefois vous ne vous opposez point a mes rêves les plus doux.
— Que vos rêves les plus doux se réalisent ! Emmenez-la, Marius. Mais je ne vous la vends pas, je vous la donne. Le marquis de Longuefort ne veut pas qu'il soit dit que vous avez acheté votre femme au marché.
Deux semaines s'étaient écoulées depuis ce voyage au Vauclain. Marius était de retour à Saint-Pierre. Un soir qu'il se promenait sur la savane des Pères-Blancs, il avait été abordé par un petit nègre qui lui avait remis un billet conçu en ces termes :
i( Monsieur, si vous avez l'âme généreuse, comme j'ai tout lieu de le croire, je ne doute pas que demain , à pareille heure ,
l58 OUTRE-MER.
VOUS ne consentiez k vous rendre rue Longchamps, dans la Cour-Joyau. Il s*agit d'affaires sérieuses. Vous demanderez , s'il vous plaît , la mère Marton. »
On sait déjà que la ville de Saint-Pierre est partagée en trois quartiers. La rue dont il s'agit, est située a. la hauteur de la batterie Desnotz , ce qui la range dans le quartier que nous avons appelé quartier du milieu , faute d'un nom plus précis ou plus pittoresque. La grand rue lui est parallèle , et pour y monter on peut prendre la rue Pessette , au haut de laquelle s'élève dans sa modeste pompe le Tribunal de Première Instance. On se rappelle peut-être aussi que la rue du Petit- Versailles débouche dans cette rue Longchamps.
Le lendemain , à l'heure dite , Marins était dans la Cour- Joyau. Cette cour se nomme ainsi du nom de son propriétaire ; et si chaque ville possède une Cour-des-Miracles, Saint-Pierre , qui compte cinq ou six enceintes de l'espèce de celle que nous citons, peut se vanter k coup sûr de n'être pas au dépourvu de ce côté.
On voudra peut-être savoir ce que sont ces truanderies et ce qui en fait le fond. En général , la population blanche quine séjourne pas à la campagne, tient a honneur extrême de nourrir autour d'elle un domestique nombreux, qu'elle traîne partout a sa suite et qu'on ne saurait lui arracher par aucunqmesure de police. Esprit de contradiction chez les uns, c'est routine ou insouciance qui a dégénéré en manie chez la plupart. Ils ont trouvé les choses ainsi ; ils ne veulent pas qu'elles changent. Les créoles sont les gens qui ont le plus de peur au monde d'aller de mal en pis. D'un autre côté, beaucoup de blancs qui n'ont pas de terres, sont entrés en possession de ça, de la, par des causes quelconques, d'un certain nombre d'esclaves qu'il faut bien garder chez soi, puisqu'on ne peut les envoyer ailleurs. Ceci dure jusqu'à ce que la maisnn regorgeant par trop , on ex* pédie aux plus intelligens des permis , un billet qui constate qu'ils appartiennent a monsieur un tel, et que c'est le bon plaisir du maître qu'ils s'emploient de cette manière ou de cette autre, dans tel ou tel lieu,
l/fO OUTRE-MER.
moyennant bien entendu une redevance mensuelle qui est ordinairement en rapport avec leur savoir-faire. Leur loyer tombe à leur compte dès ce moment, et ils pourvoient a leur nourriture comme ils l'entendent^ à moins que l'on ne convienne avec eux d'un mode différent, ce qui arrive quelquefois.
Tout ce monde d'bommes et de femmes a billets inondent ces cours ^ oii ils s'établissent tant bien que mal , seuls ou par couples, pour des mois ou pour des semaines, selon enfin qu'ils disposent de leur temps et de leur personne. Quant k ces cours, ce sont d'habitude des enceintes carrées ou triangulaires , souvent ménagées au hasard et sans règles, où l'on a construit le plus qu'on a pu de baraques en bois. Au milieu s'étend un espace où les locataires peuvent se promener et prendre le frais, le soir, comme c'est l'usage. Une fontaine y coule et deux ou trois manguiers , quelquefois des tamarins , quelquefois des fromagers, y sèment de l'ombrage. Les gens de couleur libres eux-mêmes partagent ces logis, non qu'ils les trouvent commodes, et moins encore parce qu'ils se
OUTRE-MER. l4l
soucient de la compagnie des esclaves , mais parce qu'étant pauvres, aussi pauvres que ceux qu'ils dédaignent, ils sont bien obligés de faire a mauvaise fortune bon cœur. Les belles et grandes maisons a deux étages , on n'en voit guère déplus hautes; ces maisons bâties un peu a l'italienne , c'est-k-dire avec des toits plats et formant presque des terrasses , ne recouvrent que des familles blanches , qui sont les familles aux mains desquelles s'accumule et s'est accumulée toute la propriété, soit métallique, soit foncière. Une autre particularité qu'il ne faut pas oublier de consigner, c'est qu'aux îles, une maison n'est pas, comme en Europe, une macédoine d'individus qui se connaissent ou qui ne se connaissent pas. Chez nous, chaque maison porte un nom , chaque maison est une famille , et par suite on ne loue pas autant qu'on achète.
Il y a aussi d'autres sortes de maîtres qui dégorgent leurs esclaves dans ces cours ; tels par exemple que les propriétaires de bombotes et de canots de poste; les propriétaires de gabarres, qui , suivant le nombre
lL\'J OUTRE-MER.
de gabarrcs qu'ils conduisent , nourrissent plus ou moins d'esclaves; et les propriétaires de nègres tonneliers qui servent particulièrement a rehottre les sucres; et les propriétaires de cabrouetiers qui transportent les diverses denrées du rivage aux magasins, et des magasins au rivage. On a remarqué avec raison que ces esclaves étaient les plus turbulens et les plus dangereux du pays.
Ce qui ne contribue pas ensuite à épurer ces lieux, c'est le choix que les jeunes blancs de la ville en font, pour y placer leurs plaisirs et leurs débauches. Toute cette négraille entassée pêle-mêle fermenterait suffisamment , il y a gros k parier , sans que ces fous vinssent encore y jeter des semences de troubles et de divisions. Le libertinage n'ayant point de privilège a la Martinique, comme a dit Marins dans sa lettre; ou plutôt le privilège du libertinage étant commun à tout ce qui est femme de couleur; on s'imagine les horribles trafics qui s'en suivent, les pauvres filles qu'on arrache aux uns pour les porter aux autres , les infortu-
OUTKE-MER. l43
nées qu'on trompe , qu'on dupe j les récriminations, les haines, les vengeances qui se gonflent et qui s'amassent. C'est à n'en pas finir. Tant il y a que ces cours sont de véritables truanderies , des foyers d'où sortira la ruine de Saint-Pierre , si l'on n'y prend garde.
Marins n'eut pas grand'peine a découvrir cette mère Marton. Elle jouissait dans la Cour-Joyau d'une certaine renommée qu'elle pouvait bien se vanter de n'avoir pas volée. On la redoutait comme le pian ou le tétanos. Elle était assise à la porte sur une petite chaise d'un très bon travail , fin et grossier a la fois, comme en savent faire les nègres. D'autres commères étaient également en sentinelle, et quoiqu'elles babillassent toutes a qui mieux mieux, pas une ne négligeait ce à quoi elle devait donner son attention.
La mère Marton leva sur le mulâtre ses deux yeux ombragés de poils gris et dont les globes étaient singidièrement jaunes. C'était une face tendue de cuir de chameau ridé et usé , avec des os qui saillissaient et la bosse-
l44 OUTRE-MER.
laient de toutes parts , sans compter une espèce de sourire sale et faux qui traînait sur sa lèvre , accroche aux deux ou trois défenses qui lui restaient.
Cette guenille humaine prit la main de Marius et le conduisit, en l'appelant son bon maître par un escalier tortueux , au bout duquel on trouva une chambre; celle du premier étage , la seule de la maison. Car on apprendra que les maisons de ces cours ne jugent pas nécessaire d'avoir plus d'un rezde-chaussée et un premier, comme on dit, et par étage une chambre.
L'ameublement était simple et ne gênait guère 5 deux chaises, une table, trois matelas qui formaient le lit, et des draps qui avaient peut-être été blancs. Sur la table il y avait une chandelle , et sur la meilleure des deux chaises, une charmante fille en costume de mulâtresse. Dès que la vieille Marton eut disparu , la mulâtresse qui se cachait le visage se leva et marcha droit vers Marius. On ne s'imagine pas quel cri il jeta.
— Toi ici et moi avec toi, femme maudite!
4it
OUTRE-MER. l45
— Pour te demander grâce, répondit Flora en joignant les mains.
— Grâce! Et quelle grâce? Est-ce que vous êtes folle? Est-ce que je vous connais?
— Je t'aime tant !
— Et que m'importe votre amour ! J'ai bien d'autres choses qui m'occupent, madame.
— Je t'aime plus que la vie , plus que Dieu !
— Et moi, je te hais, infâme que je ne sais comment appeler, car si je t'appelais par le nom de tous les amans que tu as eus , nous mourrions à cette place , avant d'avoir vidé cette liste d'infamie. Oh ! ta présence m'est odieuse.
— La tienne seule m'empêche d'expirer sous les coups que tu me portes , Marius. Sois moins cruel, je t'en conjure. Ne vois-tu pas que chacune de tes paroles fait jaillir une larme de mes yeux. Et mon pauvre cœur ! s'il était sous les pieds des chevaux , il ne serait pas plus entièrement brisé. Grâce, Marius , si tu es un homme.
— Eniin que voulez-vous? Pourquoi m'avezvous atliré ici? J'ai hâte de sortir.
— Mon Dieu! si vous ne m'écoutez pas avec plus de patience, que pourrais-je dire, moi , une pauvre fille qui ne sais pas persuader et qui en ai tant besoin cependant?
Marius lui avança un siège et se croisa les bras dans l'attitude d'un homme qui écoute.
— Parlez, madame.
— Hélas ! les paroles ne me viennent plus. Votre voix a glacé la mienne. Vous avez été si cruel! Qui dirait, oh! qui dirait que vous m'avez aimée, au point de vouloir vingt fois par jour, courir braver un danger pour moi, le premier venu^ rien que pour me prouver combien vous m'aimiez ! Comment Marius qui est si loyal et si sincère , a-t-il pu changer si complètement et si vite ?
— Vous vous étonnez de tout , vous autres femmes ! Moi, je ne m'étonne plus de rien , si ce n'est qu'on puisse encore s'étonner. Poursuivez du reste.
— Toujours l'insulte et la moquerie ! Mais si vous saviez combien peu j'ai changé , moi! Je vous aimais et toujours je vous aime. Oh !
OUTRE- MER. l/(^
je voudrais pouvoir m'exprimer comme vous. Mais n'est-ce pas un amour qui mérite, sinon considération, du moins pitié, que celui qui grandit dans- l'abandon et vit de tout ce qui étouffe ordinairement les flammes les plus brûlantes. Vous me quittez , je vous aimej vous m'accablez, je vous aime; tuez-moi, je ne crois pas que je cesse de vous aimer. T'aimer, Marins, t'aimer, c'est ma destinée.
— Eh bien ! elle est maudite , la destinée !
— Ne dis pas cela. Si j'ai commis quelque faute, nepuis-je la réparer? Es-tu plus inexorable que Dieu qui ne ferme pas ses oreilles au repentir ? Je ne crois pas être coupable, ou si je le suis, ce n'a pas été de ma faute, je n'ai pas voulu l'être. Mais enfin j'ai tant versé de pleurs, j'en verserai tant, je me conduirai si bien , je serai a l'avenir si exemplaire , Marins, aie pitié de moi, je t'en conjure , Marins. N'oublie pas comme je t'ai tendrement accueilli , lorsque tu es venu te plaindre à moi de ce que tu souffrais a cause de moi. Je ne suis pas méchante au fond , dans l'âme.
î48 OUTRE-MER.
— Est-ce tout ce que vous avez a me dire , Flora?
— Non ! non ! Tu veux que je te parle du comte de Longuefort? Mais tu n'ignores pas que je ne l'aime pas, que je le déteste, que je l'abhorre de tout mon amour pour toi, de toute ta haine pour lui, qui est juste, sainte , que j'approuve, que je partage. Puis-je dire mieux? Mais je n'étais pas chez moi, j'étais chez un blanc , il est blanc lui-même , tout puissant ici. Il t'aurait nui , que sais-je ? Il aurait peut-être été capable de te faire déporter.
— Votre conduite a été sage, je vous en remercie.
— Mais quel est donc mon crime, me le diras-tu à la fin?
— Ton crime , femme , je le tairais , si tu n'avais l'audace de me le demander. Ton crime est d'être toi et de n'être pas une autre. Ton crime est de me crier aujourd'hui que tu es mulâtresse , quand hier vous hurliez avec les blancs : à bas les mulâtres ! Votre crime est d'avoir, comme vous le dites, accueilli tendrement ma passion, pour vous en jouer, cruelle! pour vous en faire un
OUTHE-MER. l49
triomphe le lendemain aux yeux de vos nobles amans! Car enfin pensez-vous donc que je rie vous connaisse pas? La ville , madame , n'est pas si grande , et votre excellente réputation si petite ! Je sais qui vous avez été.
— Une femme perdue , c'est vrai. Mais depuis que je vous ai vu , sur mon Dieu ! j'en fais ici le sacré signe de la croix ! sur mon Dieu! les anges ne sont pas plus purs que moi. IN'est-ce rien ?
— C'est beaucoup , madame, c'est beaucoup.
— Ah!
— Mais ne vous hâtez pas de crier victoire, j'allais ajouter c'est trop. Quoique vous ayez fait , je ne saurais être a vous. Le sort en a décidé autrement. Vous n'avez peut-être pas été assez franche. Peut-être cet amour si dévoué aurait-il dû commencer par me déclarer le passé. Vous étiez esclave, peutêtre aurait-il fallu ne pas faire la libre à mes yeux et profiter de mon ignorance.
Si ce n'est fatalité, c'est jugement d'en haut, c'est tout^ce que vous voudrez, mais tant
1 5o OUTRE-MFJ\.
il y a ([uc je me soucie peu du concubinage, cl que pour ce qui est du mariage, il est désormais impossible entre nous. Votre passé a mangé votre avenir. C'est fâcheux. D'ailleurs vous êtes esclave et ma bourse est vide. Ensuite j'ai une femme.
— Tu es le diable, Marius. Nous finirons mal, vois-tu , toi et moi. Tu ne sais pas à quoi tu marches avec tes prétentions forcenées. Si Dieu t'a fait quelques dons , il y a mclé un poison qui les corrompt tous, l'orgueil, entends-tu, l'orgueil dont tu es pétri dans les moindres parcelles de ton être et qui nous perdra. Pourquoi es-tu parti si vite pour le Vauclain? Pourquoi ne m'avoir pas entendue, avant de choisir cette femme? Je la connais j une petite négresse arrachée k la houe , qui ne sait pas encore parler, qui ne comprend pas ; qui ne peut pas te comprendre et qui te trompera, si elle ne Ta déjà fait ! Moi, je ne t'eusse pas trompé. Ne pouvant choisir une femme au-dessus de toi , tu en ramasses une plus bas. Dernière misère de ton orgueil, Marius j tu aimes mieux t'humilier que de rester à ta place. Et moi, as-tu songé a ce
OUTRE-MER. l5l
que j'allais devenir? T'imagines- lu par hasard que j'aurai rompu avec ma vie passée et rassemblé sur ma tête tant de haines, de ridicules et de calomnies! pourquoi? pour revenir le lendemain aux hommes que j'aurai repoussés la veille ! Marius, dis-moi , quand' chasseras-tu cette petite ?
— Je l'épouserai dans quelques jours. Elle a déjà son titre de liberté. Tout est en règle chez l'officier de l'Etat-Civil.
— Et tu n'as pas peur de ma vengeance?
— Pas plus que je n'ai envie de ton amour.
— Ah! ne ris pas, monsieur le mulâtre! Maintenant c'est presque la même chose.
— Adieu , Flora. Je vous plains.
— Auras-tu donc la hardiesse d'épouser cette négresse ?
— Je l'ai dit. Je ferai ce que j'ai dit.
— Et moi aussi , misérable !
La mère Marton arriva fort à propos pour* empêcher la pauvre fille de tomber. Ce beau corps ployait comme une branche cassée. La vieille déposa Flora sur le lit, .rompit les
l52 OUTRE-MER.
nœuds de Fespèce de gorgerelte qui pressait son sein , et tout en l'inondant d'une eau de Cologne infecte, elle fouillait dans ses poches de dentelles, afin de lui voler quelque argent.
Quelques jours après, voici ce qui se passait dans une maison de la ville.
Cette maison appartenait a M. le comte Charles de Longuefort. Elle était située à » l'extrémité de la belle rue Lucy, sur le penchant de ce morne d'Orange qui domine le mouillage. On y montait par un double escalier de pierre, garni des plus brillantes fleurs dupays. Quatre palmiers, dont deux à chaque
escalier, désignaient l'entrée de l'hôtel ordinairement gardé par des matins énormes.
Les chiens, ce soir-là, étaient sévèrement consignés dans leurs niches , et les quatre palmiers entourés d'une triple guirlande de roses en feu , s'élevaient au-dessus de la ville , comme les arhres enchantés d'un palais magique. Les dévotes de la rue Lucy et de toutes les rues on peut dire, d'où s'apercevait cette joyeuse illumination, pestaient dans une sainte colère contre le jeune comte, et celles qui ne le donnaient pas au diable, nombre très restreint, demandaient à Dieu le retour de cet infatigable pécheur. 11 est vrai que M. de Longuefort ne menait pas une vie exactement taillée sur les rigoureux préceptes de l'Evangile.
Il eût suffi j pour s'en convaincre , de traverser les ténèbres flamboyantes de son jardin et de pénétrer par une des avenues qu'il avait sablées de sable d'or , dans le corps de logis où il devait prendre ses ébats, ce soir. On eût vu, les portes ouvertes, après trois vastes salles pavées de mosaïques de marbre, une autre salle plus riche encore , qui était
OUTRE-MER. l55
celle deslinée au souper. La lumière des candélabres d'or ruisselait sur cent plats d'or et d'argent, et jouait, comme le soleil, sur les rondeurs dorées des colonnes a feuilles d'acanthe.
La table était de seize couverts. Le luxe des détails, on se le figure par la splendeur de l'ensemble. Un petit nègre se tenait derrière chaque place. M. de Longuefort avait fait cette profonde observation gastronomique 5 que pour servir un homme qui sait manger , un autre homme n'est pas de trop. Ses maîtres d'hôtel apprenaient par le nombre de valets qu'il commandait, le nombre de convives qu'il attendait.
Ces petits nègres étaient le plus singulièrement accoutrés; les seize de perruques a marteaux et de la livrée héraldique du comte , luxe inoui aux colonies. A ces caricatures de pages, ou plutôt à ces grelots vivans , on devinait tout de suite quel devait être le maître de la maison.
Le souper ne se sert pas à Saint-Pierre autrement qu'à Paris , a savoir tout d'une pièce • graisse et sucre, pièces chaudes et froides.
l56 OUTRE-MER.
Nous indiquerons la disposition générale des mets qui embaumaient la salle , en compagnie de magnifiques cassolettes fumantes placées aux quatre coins.
D'abord a un bout de la table on avait amoncelé dans quelques plats tout le gibier du pays , tels que perdrix , tourterelles , ortolans, gri^jes, ramiers et jusqu'à des perroquets, aujourd'hui rares même aux îles, où , à force de les chasser, on les a détruits. Les perdrix de la Martinique sont moins grosses que celles de France; mais en échange on ne mange pas de tourterelles en France, tandis que les nôtres sont aussi succulentes que recherchées. Les ramiers valent bien les faisans, et valent même mieux. Pour les perroquets, leur réputation est faite. Quoique l'hivernage fiit fini depuis un bon mois , on avait eu soin de ne pas manquer de gibiers marins; mais comme leur chair est huileuse , et par conséquent du goût de peu de gens , on ne les avait prodigués qu'avec discrétion, et plutôt comme luxe que comme nourriture. Mais il y avait abondance de pintades et de chapons.
A Fautre bout, parallèlement, des plats d'une dimension égale étaient surchargés de poissons les uns meilleurs que les autres, ceuxci rares, ceux-là très communs ; ainsi quantité de capitaines , detazards, d'orphis, d'assiettes , de carangues, de balaous, de vielles , de bonites, etc. La carangue a la chair blanche comme les femmes, la bonite surpasse le meilleur thon d'Europe , le tazard a le goût du brochet, le balaou pourrait entrer en concurrence avec la sardine. Sa chair est ferme et délicieuse , et dès qu'il est cuit , il se partage en deux. Parmi les poissons de rivière, on distinguait des mulets, des dormeurs, des testards et des anguilles.
Ces mornes de poissons étaient flanqués, à gauche, d'un plastron de tortue; à droite, de crabes et d'écrevisses. Le plastron avait deux pieds deux pouces de long sur un pied huit pouces de largeur. Il était fort convenablement assaisonné de jus de citron , de poivre, de sel, de girofle et de piment. Nous devons avouer que la cuisine créole est la plus furieuse des cuisines passées et présentes. Elle emporte le palais, comme un charbon
en feu. On n'avait pas juge a propos de servir du poisson-armé; celte tortue étant, à ce qu'il avait paru, d'un goût superfin.
Le milieu de la nappe était rempli de viandes étrangères et de viandes du pays. Les truffes s'élevaient en pyramides à côté des filets de chevreuil conservés par le procédé de Colin. Puis tout ce qu'on avait pu arracher de plus fin aux bœufs , aux veaux , et aux moutons de la Martinique , se voyait là , bordant comme une couronne , un immense plat qui était le chef-d'œuvre de ce repas chef-d'œuvre ; a savoir un cochon marron, rôti tout entier. On appelle cochon marron, aux îles, une espèce de sangliers, ou bien encore certains cochons qui vivent dans les bois. La peau de celui là reluisait comme une cotte de mailles d'or. C'était un mets véritablement homérique.
Les légumes , tous ceux de France; mais notamment des asperges et des artichauts, parce qu'ils sont plus rares et plus chers. Déplus, des bérengennes, des pois d'Angole, des patates, des choux caraïbes, des
OUTRE-MER. 1 Bq
ignames, des conche-conches , des bananes, que sais-je ? jusqu'à des gombos, quoique partout encore ils fussent en fleur. Les fruits étaient ceux de la saison, des ananas, des sapotilles, des karatas , des papaïes, des corossols, des grenadilles , des citrons doux , des oranges et des chadecks , des pommes de lianes, des pommes d'acajou et des pommes de France venues dans ce pays. Il n'y avait plus de pommes cannelles', ni d'avocats , deux excellons fruits , et particulièrement le dernier que beaucoup d'Européens appellent beurre-végétal , ce qui indique assez ses propriétés. On avait banni de ce rendez-vous général de toutes les choses du pays, les icaques , comme un fruit insignifiant , et les cerises comme un fruit trop aigrelet. Les abricots , qui ressemblent si peu a ceux de France , puisqu'ils sont de la grosseur et de la couleur d'un giraumon , les abricots n'avaient pas encore mûri. Tout ce riche dessert , si varié en couleurs et en parfums , était servi dans un double rang de corbeilles à filagrammes d'or.
Sur les buffets plaqués d'or, d'un côté.
l6o ODTRE-MEK.
étaient des vases d'un lait trayé en France ; d'un autre côté, des punchs glacés ou bouillans j d'un autre des glaces à tous les fruits du pays; d'un autre de nos meilleures liqueurs et par conséquent de la menthe , de la vanille, de la créole et du rhum; d'un autre enfin , tous les vins du monde , et deux par-dessus tout, que le maître honorait d'une estime particulière , le Bordeaux et le Constance.
Quatre grands nègres vêtus de blanc de la tête aux pieds chassaient les mouches qui voltigeaient sur la table ; deux , avec des queues de paon; deux, avec des goélettes garnies de feuilles et de fleurs.
On attendait les yeux fixés sur une porte. Tout d'un coup un mulâtre habillé de noir et dont la mine indiquait suffisamment un personnage de haute importance dans le domestique de la maison , entra en criant : Monsieur ! monsieur!
Les vingt nègres de la salle se rangèrent respectueusement et le comte Charles de Longuefort parut.
OUTRE-MER. l6l
Le lecteur Fa déjà rencontré dans le cabaret de la mulâtresse Flora. C'était un grand jeune homme qu'on eût pu appeler beau, si ses yeux n'eussent disparu dans les deux fosses que la débauche avait creusées sous ces sourcils , si ses joues n'avaient été labourées et tristement placardées de taches livides, et si le sourire plein de mélancolie qu'il tenait de sa mère , une dignité trop méprisante ne l'eût profondément enfoncé entre ses dents, pour ne laisser flotter sur sa pâleur que les épaisses couches d'une tristesse infernale. Il jetait l'éclat suspect d'un fruit vermeil au dehors, pourri en dedans. On l'eût cru dans la conscience du terrible avenir qui l'attendait; et cependant il s'avançait avec un air étrange de désouci, pareil a un long roseau qui va se briser. Personne , même un pauvre esclave , s'il eût bien connu les tortures secrètes de cette vie sans désirs, ou de désirs coupables, n'eût désiré remplir la magnifique robe de chambre en soie brochée d'or que le comte traînait après lui. Personne ne lui aurait envié les dentelles dont il s'était paré avec la coquetterie et la puérile vanité
d'une jeune fille , ni les diamans qui attachaient ostensoircment ses manchettes , ni les pcndans d'oreilles qu'il ne rougissait pas de porter , ni les chaînes d'or qui flottaient sur ses épaules et achevaient de lui compléter l'apparence d'une femmelette en couches.
11 fit signe qu'on avançât une chaise pour soutenir ses pieds. On lui avait déjà présenté son large fauteuil de soie écarlate , lequel était surmonté de l'écusson de Longuefort, richement et habilement sculpté. Le comte s'y laissa choir, puis ordonna au mulâtre dont nous avons parlé, et qui paraissait jouir de toute sa confiance, d'ouvrir l'appartement des femmes.
Elles envahirent, en se -culbutant, les places réservées, et cet assaut général fut accompagné d'un tel ramage, que M. de Loncuefort crut devoir intervenir :
— En aurez-vous bientôt fini, princesses?
Le silence se rétablit à peu près.
— Que vous êtes d'incroyables créatures, reprit -il la jambe étendue, et quant au corps, plutôt couché qu'assis j que vous
OUTRE-MER. l65
êtes d'incroyables créatures, pour des créatures qui m'adorez, ou qui du moins me le chantez du soir au matin , et si je vous laissais faire, me le chanteriez du matin au soir. Pas une de vous n'est venue s'informer de ma santé. Mon mouchoir était à terre , pas une de vous ne s'est précipitée pour le ramasser. Tenez! j'ai envie de vous vendre, toutes tant que vous êtes. 11 me semble pourtant que ma santé vous doit intéresser. Moi fini et pleuré de vos beaux yeux, l'ermite mon père pourrait bien vous réclamer; songez-y. Et qui sait si votre délicieux rêve de paradis ne se terminerait pas une houe à la main ?
— Ah ! bah! répondit une d'elles, moi , je suis libre.
— Ma chère, reprit M. de Longuefort, c'est la une de vos erreurs. Vous m'avez coûté deux mille cinq cents francs. Et vous êtes si peu libre , que si vous apparteniez h tous ceux à qui monsieur votre père vous a frauduleusement vendue, on serait obligé , pour satisfaire à leurs réclamations, de vous couper par tranches , comme cet
l64 OUTRE-MER.
ananas. Vous en offrirai-je un morceau, avec un peu de Madère ?
— Tiens ! vous m'aviez promis mon corps.
— Et prends-le , diablesse !
— Et à moi aussi, monsieur, et a moi aussi !
La réclamation fut générale.
— Paix la , se mit soudain a miauler une vieille négresse qui se tenait au fond de la salle, supérieure de ce singulier couvent, à en croire le ton de commandement qu'elle prit.
Mais le jeune créole :
— Laisse-les crier, Catherine, laisse-les crier. Ne dirait-on pas que je tiens beaucoup k leurs corps , comme elles piallent. J'en veux faire venir de France , des corps , qui vaudront mille fois mieux que les vôtres j lesquels je ne touche jamais sans m'imaginer emporter de la suie aux doigts. Mais il nous manque un convive , je l'avais oublié. — Rosemond, va chercher dans la galerie de l'autre aile , certaine drôlesse qui doit s'y être présentée à la nuit tombante. — Mesdames, préparez-vous k la fêter.
ouTiiE-:nER. i65
Nul de nos lecteurs ne se méprendra à cette qualification de dames jetée par la raillerie du maître. Quoi qu'il en fût, ainsi rangées autour de la table, ces pauvres filles formaient la plus amusante gamme de couleurs qu'on pût imaginer. Elles n'avaient pas cru devoir se charger de voiles importuns ; et n'était leur naïve superstition que l'ange gardier abandonne quiconque ne rougit pas de perdre son dernier vêtement , il est probable qu'elles eussent été encore plus prodigues du spectacle de leurs charmes. Du reste, leurs brillans madras , parsemés de grosses épingles d'or , s'élevaient a un pied au-dessus de leur front. Leurs épaules nues réverbéraient, comme de ronds boucliers de cuivre, l'éclat de toutes ces flammes éparses en l'air.
Le comte, par intervalles , empruntait un peu de passion à tant de vie et d'énergie. Le désir venait rallumer son œil mort. Il élevait son verre , et les saluait alors presque sans ironie.
Mais Rosemond entra avec la fille qu'on l'avait envoyé chercher et qui n'était autre que Flora.
l66 OUTRE-MEK.
— Enchanté de ta visite, cruelle et rare beauté. Excuse-nous de l'avoir oubliée. Eh bien ! quelle est cette prière que tu veux nous adresser? Par le Styx et notre Vierge du mouillage ! fais ta pétition , Flora , et que le diable m'emporte, si je ne te rends une bonne et prompte justice. Tu me connais?
— Je ne serai pas longue, maître. Celui que j'aimais, je l'aime toujours. Je viens vous supplier de m'aider k le reconquérir. Si je l'ai perdu , c'est autant par votre faute que par la mienne*
— Ton mulâtre ?
— Mon mulâtre lui-même. La négresse qu'il doit épouser sort d'un des ateliers de M. de Longuefort. Un mot de vous à mon^ sieur votre père , et je suis sauvée !
— Quelle folie, ma chère. Sur ma parole ^ tu as bien changé !
— Votre réponse , maître ?
— Ma réponse, la voici. Moi, Charles, comte de Longuefort , à vous , nommée Flora, vertu incontestée et incontestable de la rue du Petit- Versailles, tour de corail,
si ce n'est d'ivoire ; rose mystique, palmier de dévotion, soleil des inaltérables attachemens, faisons savoir que vous ayez à vous conformer à l'ordre suivant, lequel sera religieusement et sévèrement maintenu , a savoir de prendre, dans le plus court délai, trois ou quatre , ou cinq amoureux , et les trois , ou quatre, ou cinq , le moins jaunes possible, le jaune , comme le noir, étant peu du goût de Notre Excellence. J'ai dit. — Qu'en pensent ces dames?
— Superbe ! superbe !
— Ah ! monsieur le comte ! murmura la jeune femme.
Rosemond, à cette exclamation., se pencha a l'oreille de son maître j et le jeune homme de reprendre de plus belle :
— -Ah! pardieu! mesdames, voilà bien qui va vous étonner! Prêtez l'oreille. Le citron qu'adore Flora , ce citron si précieux et si recherché, que dirais-je? ce citron des citrons, s'est, vous ne devinez pas? s'est, ce matin même , à ce que m'apprend ce drôle , lié , uni , accouplé , et vous ne vous êtes pas
l68 OLTRI-MILIV.
trompoc, Flora, juste avec la négrillonne en question !
Nous ne raconteroiffe pas quel coup cette nouvelle porta a la malheureuse, ni combien de temps elle fut avant de croire à un si terrible renversement de toutes ses espérances les plus chères. Nous ne raconterons pas comment elle ploya jusqu'à terre, humiliée , confuse, blessée, déchirée; ni comment de la tendre douleur qui supplie et se lamente, elle bondit soudain a une autre douleur extrême et sauvage, vomissant l'imprécation.
M. de Longuefort souriait :
— Bravo! Flora, bravo! Ce verre devin à ta vengeance. Ah! il est marié, ce monsieur! C'est infâme, mais c'est bon à savoir. N'aie pas peur, nous nous entendrons, ma chère. N'est-ce pas magnifique , sur mon honneur! que ces gueux se mettent aussi à se marier. Eh bien! bois-tu ?
— Je bois à ma vengeance.
— Faites-lui place, mesdames, faites-lui place. C'est votre reine. Voyez plutôt les perles répandues sur son front ! Dis-nous
maintenant, ma chère, si tu l'aimes encore?
— Je le hais, je le hais autant que je l'ai aimé. Et il est sûr qu'en ce moment, je boirais son sang, comme le vin de ce verre.
Lequel vin elle avala sans sourciller.
— Parlez-moi de cela ! s'écria le comte , voilà comme j'aime les femmes. En vérité, si un homme tombait entre tes mains , et que tu fusses , comme une bête fauve, retirée sous quelque voûte d'arbres ou de pierres , à l'abri de leurs sacrées lois que le diable puisse emporter ! je ne doute pas , hyène angélique, que tu ne le mangeasses et que tu ne le busses jusqu'au dernier cheveu et jusqu'à la dernière goutte de son sang. Va , tu es la crème de ton espèce. On a bien tait de t'apprendre à lire. Une fosse de voluptés et de meurtres. Et si les augustes Bourbons, comme dit mon auguste père, désiraient enrichir leur terroir de filles de bouture africaine, je ne leur dépêcherais pas autre chose que toi, ma brebis. — Rosemond, versez-lui un verre de tafia.
— Monsieur de Ldnguefort, reprit la mulâtresse —
ÏIO OUTRE-MER.
Mais en ce moment des cris lamentables retentirent ,• et Rosemond jeta, tout tremblant , aux pieds du maître , un nègre qu'on lui avait livré , garrotté comme une carotte de tabac.
— Maître, dit le bon apôtre, on a saisi ce coquin dans une des chambres de ce que vous nommez votre sarail.
— Sérail, imb é cille ! Que faisait-il?
— Il était en grande conversation avec Clara.
— Avec Clara! s'écria M. de Longuefort, et de colère il renversa un candélabre qui mit en pièces je ne sais combien de cristaux. Ah ! le drôle est hardi ! Un exemple ! Je veux faire un exemple , un terrible exemple. Mesdames , vous serez prévenues. — A genoux , pudique Clara. — Et vous, Rosemond, ouvrez ma bibliothèque et me portez une Bible. J'ai besoin du chapitre où il est traité de la circoncision. Avec Clara !
Il se tut un moment , puis il reprit :
— Certes , si quelqu'un veut apprendre un attentat inoui aux bonnes mœurs , il n'a qu'a écouter ce que Rosemond vient de nous
révéler. Mais si vous avez le crime, princesses d'Afrique^ j'ai la vengeance , et nous sommes de même force. Flora , nous pouvons mêler nos pleurs j tu vois ce qui m'arrive...
Rosemond entra avec le livre sacré.
— Cherche , dit le comte.
— Je ne trouve pas.
■ — Tu es un sot. Mais n'importe! qu'on me saisisse ce noir , desservez cette table , et qu'on retende dessus. — Demeurez, mesdames, c'est un plat comme un autre. — Toi , Jacques, qui as l'habitude de jardiner , arme-toi de ce couteau et rends ce séducteur à une nouvelle virginité. Tu me comprends, c'est un eunuque que je te demande. — Rosemond, vous qui êtes un rabbin, mettez Jacques au courant. — Vieille Catherine , préparez de la charpie.
— -Ah! monsieur, s'écria la jeune mestive en se précipitant aux pieds du comte , que voulez-vous faire ? Mais c'est le tuer !
— Pas tout-a-fait, rassure-toi.
—-Oh! grâce, maître, grâce! au nom de pieu et de la Sainte- Vierge 1
— Prostiluéc, comment oses-tu invoquer Dieu et la Sainte-Mère du Christ? N'es-tu pas toute souillée?
— Oh! faites grâce, pour qu'un jour, si vous en avez besoin, on vous fasse grâce aussi.
— Tais-toi. Est-ce que jamais j'en aurai besoin , moi !
— Le sait-on , maître ? Oh ! pardonneznous , afin que vous ressembliez à Dieu. Dites à Jacques de délier cet homme et de jeter ce couteau. C'est vous que j'ai aimé le premier.
— Mais tu l'as aimé le dernier. Moi, je suis jaloux, que veux-tu?
— Non! non! je ne l'aime pas. Nous causions, je vous jure. Celui que j'aime, c'est vous. Vous êtes si beau et si bon , vous! Estce que je vous aurais jamais trahi pour un misérable nègre ?
— Faites votre eunuque, Jacques.
Un silence solennel avait succédé au bruit de l'orgie. Sur cette table en désordre, le nègre était étendu. Le couteau de Jacques reluisait. Les femmes immobiles a leur place séchaient de frayeur. Le comte, lui seul,
OUTRE-MER. l'^v)
n'avait pas bougé. Il était toujours dans son fauteuil , dont par moment il se plaisait k considérer le faîte blasonné , tandis que la pauvre Clara se roulait a ses pieds , exténuée, mourante , k bout de cris , de prières et de larmes.
Cinq longues minutes de cette agonie foudroyante s'écoulèrent, au bout desquelles le comte fit enfin signe k Jacques de déposer son couteau. Clara frémit de joie 5 elle ne put parler. Dans une dernière convulsion , elle pressa les genoux de M. de Longuefort et tomba évanouie.
— Diable, s'écria le maître avec humeur, aller s'évanouir au meilleur moment ! Petite solte! Qu'on lui jette du Champagne glacé au visage. Vous, écoutez-moi. — Rosemond, relevez ce coquin et le déliez. — Mesdames, arrachez les roses de tous ces vases et faitesen deux couronnes. Vous poserez la première sur les cheveux de Clara , la seconde sur les crins de ce tendre animal.
Ces premiers ordres exécutés, il continua :
— Maintenant versez k l'Adonis quatre a cinq verres de Madère , de Malaga , de Cham-
pagne ou de rhum , k son goût , ce tju'il choisira.
De rhorreur on était passé h un étonnement stupide et Ton regardait sans trop oser rire. Et pourtant rien n'était plus plaisant que de voir le majordome Rosemond enivrer gravement le pauvre nègre , qui , du reste , se laissait enivrer , comme il se serait tout h l'heure laissé mutiler.
Lorsque ce fut terminé , le jeune homme poursuivit :
— Rosemond , conduisez cette fille et ce nègre dans le boudoir qui précède ma salle d'armes. Vous les y enfermerez et placerez un petit nègre à la porte , pour veiller a ce qu'on ne les trouble pas. J'y tiens. Tout ce qui leur sera nécessaire , tout ce qu'ils demanderont , on aura soin de le leur donner. — Ecoutez bien , vous aussi , Flora , et que mon exemple vous instruise! — Demain matin, Rosemond, vous irez vous-même leur servir un excellent déjeuner; puis vous chargerez mon économe de m'en débarrasser , comme il lui plaira. On vendra la fille. Quant au nègre, onpourraitl'envoyerchezmonpère.
— Sera-ce pour me raconter vos cruautés et vos débauches? demanda tout k coup une voix grave qui s'éleva au seuil de la salle du banquet.
— Rosemond, donnez un fauteuil à M. le marquis. — Mon père , je ne m'attendais pas a cette surprise.
C'était en efifet le marquis de Longuefort; triste , austère , le sourcil froncé , et comme une statue gothique de chevalier français , debout a l'entrée de ce mauvais lieu. Le vieillard avait toujours son grand chapeau de paille noire , et les flocons de ses cheveux blancs pendaient, comme au Vauclain, autour de ses traits maintenant enflammés et couverts de honte. Flora disparut. Quant aux autres filles, la pudeur, ou plutôt un respect mêlé de crainte , les avait clouées chacune à leur place. De leurs mains, et quelquesunes de leurs mouchoirs , se voilaient la face. On eût dit que Dieu était descendu au milieu de cette chambre et les avait tous pris , hommes et femmes, dans leur péché.
Le comte , pour sa part , affectait une assurance qu'il n'avait pas. Il était retombé
17^ outre-mf;r.
dans son fauteuil , et jouait nonchalamment avec son couteau.
— Vous ne vous asseyez pas? dit-il a son père.
— Oii pourrais-je m'asseoir, répondit le marquis, où tu n'aies imprimé une tache?
— Parce que je soupe! voilh bien les pères. Le vieux planteur étendit son bras vers
les mulâtresses.
— Mon fils, puisse le Seigneur ne pas précipiter sur ta tête autant de maux que tu te plais à étaler de prostituées à sa vue 1
— L'homme est plus sévère que Dieu.
— Ce n'est pas la vertu qui parle ainsi.
— Ah ! la vertu ! murmura avec impatience le jeune homme , et il vida son verre qui était rempli de vin de Constance.
Le marquis demeura d'abord muet. Puis s'étant remis , il marcha jusqu'au fauteuil de l'insolent, s'y appuya tranquillement; et alors de ce corps desséché par l'âge , sortit une tempête grêle et froide , plus terrible cent fois que tous les éclats d'un jeune homme en fureur.
— Mon fils , a la mort de votre mère , je
VOUS ai compté une somme de cinq cent mille francs. A la mort de votre mère , je vous ai dit de pleurer et je vous ai couvert de vêtemens de deuil. A la mort de votre mère, je vous ai confirmé un nom qu'elle m'avait rendu en expirant , pur et honoré comme je le lui avais apporté , comme je l'avais reçu de mes pères; et je vous ai recommandé de le tenir si haut en l'air , que jamais la malice de mes ennemis ne pût monter jusqu'à sa pureté. A peine l'année s'achève, qu'avezvous fait des cinq cent mille francs ?
— Je les ai mangés.
— Des vêtemens de deuil?
— Je les ai quittés.
— Et de mon nom, et de mon nom?
— Mon père, s'écria le jeune homme en se relevant avec fierté, et ses yeux éteints s'étaient ranimés , et sa taille flottante s'était redressée , mon père , pour ce qui est du nom , je ïi'ai point failli. Je l'ai défendu trois fois avec mon épée. Je vous le rends tel que ma mère vous l'a rendu, et comme vousmême, vous me l'aviez donné.
— Tu mens , reprit avec plus d'énergie le
1^8 OUTllE-MER.
planteur , tu mens par ta gorge , misérable enfant ! Mon nom n'était pas ce que tu en as fait. Il n'avait point traîné dans tous les égouts de la ville, hué de ceux-ci, insulté de ceux-là, fable et mépris des patrouilles de la nuit. Ah ! tu appelles cela me rendre mon nom comme je te l'avais donné. Tiens , demande a tes infâmes valets, s'ils l'avaient jamais articulé sans s'incliner jusqu'à terre. Demande à ce troupeau de filles, si elles l'avaient jamais chanté dans leurs orgies. Demande à la ville entière , si jamais bouche s'était ouverte pour autre chose que pour le bénir et l'implorer; tandis qu'aujourd'hui il vole dans les rues et dans les campagnes , terni comme toi , redouté comme toi , chargé de haines comme toi. Ah ! je sais, tu l'as trempé trois fois dans le sang , et tu t'en vantes ! Sur mon honneur , il y a beau sujet î Mes aïeux à moi , apprenez-le , monsieur , n'étaient pas de si habiles spadassins. Ils ne tiraient l'épée que sur le champ de bataille et lorsque le roi leur maître leur avait crié ; A la rescousse, Longuef or il qui est resté le cri de ma maison... Je vous avais béni à la mort de
OUTRE -MER. l-^^g
votre mère, je vous maudis a cette heure. Détestable ingrat qui donnes a jouer et à boire sur le tombeau fermé de la veille ! Sans respect, sans vénération , sans reconnaissance! qui me parles comme je ne parlerais pas au dernier de mes nègres! Où sont donc les devoirs des enfans? Quand je mourrai, et réjouis-toi , ce ne sera pas dans un temps bien reculé, tu pourras vider à ton aise mes coflfres-forts , mais par Notre-Dame! n'aie pas l'insolence de porter un crêpe.
— Monsieur de Longuefort ! s'écria le jeune homme hors de lui.
En même temps il marcha résolument contre son père.
Le vieillard tira froidement son chapeau .
— Est-ce à ma tête que vous en voulez ?
Et lui arrachant des mains le couteau dont il était armé, il en balafra l'écusson sculpté au haut du fauleuil.
— Cela fait, continua-t-il , je te déclare bâtard. Un démon tel que toi n'a pu sortir d'une sainte pareille a ta mère. Le jour de ta naissance , il y a eu fraude.
OUTUE-MER,
— 0 ma patience! s'écria le fils.
— Gardc-la, je te conseille. Je n'ai pas fini. Pourquoi t'appelle-t-oii comte de Longuefort? Ce n'est pas là ton nom. Tu t'appelles comte de la Négraille.
— Ah ! mon père ! mon père !
— Je» ne suis pas ton père. Je suis celui &ur lequel tu t'es levé armé d'un couteau. Dieu s'en souviendra. De ce jour ser^f donné le signal de la correction qui t'est due. Le Seigneur voudra toujours que les pères soient respectés, le Seigneur étant père lui-même. Ah ! vil débauché , le plus cruel opprobre d'un pays qui tombe en ruines et qui n'a pas en tombant, un noble jeune homme à élever sur ses débris! Pauvre rocher! ce sont les vieillards qui te restent , et les femmes, et les petits enfans. Tu es seul, abandonné comme moi , et notre dernier jour sera le même; un jour de tombeau ici, un jour de fête ailleurs ! Les jeunes gens de ce temps se sont habitués a tirer contre leurs pères , le couteau avec lequel ils partagent leur fortune aux courtisanes et aux aflfranchies de race africaine. Ils ne bénissent plus
OUTRE-MER . 1 8 l
leurs mères. Noire âge d'or est passé. Eh bien! prends ce livre, comte, toi, le plus fou et le plus pervers de ces impies, toi qui n'as rien épargné de pur ici-bas, toi qui as trouvé moyen de mêler jusqu'aux textes du Seigneur aux sales délires de tes accouplemens arrosés de vin. Prends cette Bible , te dis-je. Tu l'as portée ici pour tes plaisirs , qu'elle serve à ton châtiment. Ouvre-la et lis k chaque page : «Maudit celui qui égare l'aveugle en son chemin. Maudit celui qui viole la justice dans la cause de l'étranger. Maudit celui qui n'honore point son père ni sa mère. » Sois content , toutes ces malédictions t'ap« partiennent. Et moi j'y ajoute celle-ci : Maudit celui qui lève une arme sur des cheveux blancs! Que ses cheveux ne blanchissent pas !
— Au nom de ma sœur !
— Elle me consolera, ta sœur. Toi, je ne veux plus te voir. Si tu as des enfans , qu'ils te reçoivent comme tu m'as reçu , et qu'ils te menacent comme tu m'as menacé ! Ta sœur, si elle est ma fille , ne t'appellera plus son frère.
Le comte tomba à genoux, et l'inllcxible vieillard s'en alla; et peu après, tout ce qui était dans la salle. Si grossier que fût ce monde, il avait senti combien imposant et formidable était le spectacle auquel il venait d'assister.
Absorbée par la vente du magasin de son J)ère, et dépistée par Marins qui était enfin parvenu k lui dérober ses traces , Flora avait complètement ignoré que ce fatal mariage dût s'accomplir sitôt. D'ailleurs eût-elle découvert la retraite qu'on lui cachait , elle n'eût rien changé aux dispositions de cette âme inflexible. Marins était comme tous les hommes passionnés, qui, par cela même qu'ils
l84 OUTHE-MEU.
se connaissent de facile accès aux contraires émotions, s'entêtent a plaisir quelquefois dans des résolutions, qui ne leur sont agréables, que parce qu'elles sont pénibles et qu'elles leur donnent occasion d'exercer leur volonté contre leurs désirs. D'un autre côté , à force de regarder Jeannette , il avait oublié la mulâtresse et ses charmes. Cette petite fille de la campagne qu'il n'avait d'abord aimée que pour se venger de sa mésaventure de Saint-Pierre , avec le temps , et peut-être en la voyant toujours si bonne, si allègre et si dévouée, il avait fini par l'aimer sincèrement, et non plus pour d'autres raisons que de pures et excellentes raisons d'amour, lll'épousait, parce qu'il eût regardé comme une action infâme , d'imiter , ou les blancs qui séduisent pour abandonner, ou les mulâtres qui se contentent de vivre en concubmage. On sait quelle était là-dessus la rigidité des principes qu'il professait. Il pensait avec raison que sa classe ne se relèverait de l'opprobre qui pesait sur elle , que le jour oii elle se constituerait en véritable société ; et il sentait que c'était surtout a des
OUTRE-MER. l85
hommes tels que lui , à donner les exemples les plus difficiles et les plus nécessaires.
Le mariage célébré , le couple s'était retiré sur les bords de la rivière Madame, aux portes de Saint-Pierre , dans une petite maison que leur avait louée un petit blanc , qui faisait le commerce des chevaux américains.
Flora avait beau être dévorée de rage , elle ne pouvait seulement apercevoir le mulâtre. Depuis quinze jours , le magasin qu'elle avait tenu avait été vendu , et son père lui écrivait de venir le rejoindre dans lesPitons du Vauclain; mais elle était si peu résignée à quitter Saint-Pierre, qu'elle avait loué une chambre au Fort, oii elle s'était barricadée , en attendant nous ne savons quoi. Mais on le devine pourtant , par ce qu'elle avait dans le cœur ; car qui aime espère. Peut-être ensuite voulait-elle se venger, comme elle l'avait promis.
Les jours avaient fui rapidement pendant ce temps 5 Thivernage était passé et l'on était entré dans une meilleure saison , plus fraîche que le reste de l'année , et que les colons ne voient jamais venir sans joie, puisqu'elle est consacrée a la récolte. Les nègres aussi
l86 • OUTRE-MEB.
Taiment fort , parce qu^elle amène lej^reniiei' de Van qu'ils aiment encore mieux.
Saint-Pierre était en fêle , J)lancs et nègres, tout le monde se félicitait et formait des vœux pour la prospérité commune. 1830 commençait, 1830 que personne n'eût soupçonné de porter de tels orages dans ses flancs!
Ces grands jours , l'autorité se relâche de sa sévérité ordinaire, et on permet volontiers aux nègres , libres ou esclaves , d'installer des danses sur les savanes qui appartiennent à la ville. On dansait donc à la place du Mouillage, et surtout sur la savane du Fort. Les plus beaux de ces bals se donnent incontestablement la , quelquefois cependant sur la savane des Petits-Pères. Il est vrai que cette savane du Fort se prête plus qu'aucun autre lieu, aux exigences du programme des noirs.
Dès que le soleil est couché , les tam-tams retentissent, les flambeaux s'allument et volent d'arbre en arbre , pareils aux lucioles qui s'allument aussi. Le jour qui allait s'éteindre continue. Les conviés à la fête apparaissent au sommet de toutes les routes, se donnant la main , se saluant , se pressant 5
OUTRE-MER. l8j
Hiêiant dans leur ivresse mille cris discordans. Peu à peu la vallée s^emplit. Les mornes y dégorgent sans relâche des torrens de peuple. Le quartier qui domine ces joyeuses saturnales , le Fort , illumine ses rues et ses fenêtres ; et comme c'est l'heure de la retraite, les tambours du régiment français battent aux champs, et la Frégate qui commande la rade tire son canon. Ordinairement ce coup de canon est le signal de la mesure de police qui défend aux nègres et aux mulâtres de rester dans les r-ues, plus tard que sept heures. Mais ces soirs de fête, comme on pense bien, il n'y a point de couvre-feu. Une sorte d'égalité règne.
Jeannette avait obtenu de Marins qu'il la mènerait danser le bamboula. Elle était lasse de demeurer à la maison , sans jamais mettre le pied dehors. Ils arrivèrent des premiers sur la savane , et jolie ainsi qu'elle était, Jeannette eut bientôt trouvé un danseur pour la contre-danse. Marius se mêla aux cercles que formaient les nombreux spectateurs , curieux d'apprécier par lui-même ces plaisirs (ju'il ne connaissait pas.
OUTRE-MFR
Il pensait c[iie ce devait être empreint d'un caractère très original , et en effet il y parut dès que le tam-tam eut raisonné. Seulement il ne s'attendait pas a certains côtés de la chose qui le firent trembler et lui enfoncèrent au cœur une amère tristesse. Jamais peut-être il ne sentit mieux quel abîme sans fond séparait les blancs des nègres , l'Europe de l'Afrique.
Il vit sa femme se balancer, les poings sur la hanche , tandis que le nègre , son cavalier, courait vers elle, en la provoquant de l'œil, des reins et des mains. Elle répondait par des gestes à peu près semblables. Puis quand ce fut à son tour, il la vit frapper sa cuisse et s'élancer. Elle s'avança les mains en l'air et comme armée de castagnettes, le corps incliné et la tête déjetée de côté, provoquant son danseur comme elle en avait été provoquée. 11 la vit ensuite entrelacer ses bras aux bras de cet esclave, parcourir le cercle a petits pas et recevoir des baisers qu'elle lui rendait, à cet esclave. Et de nouveau elle frappait ses cuisses et se mettait à pirouetter. Pendant ce temps , debout sur un tonneau vide , et Secouant une calebasse pleine de petites graines,
la reine de la danse , une \aiUanle commère à la ceinture flottante, ébranlait les airs du refrain sauvage de son monotone accompagnement.
Marins était atterré. Ce bamboula fini , il entraîna Jeannette vers un de ces bancs de pierre, dont la savane du Fort est ornée de distance en distance. C'était un peu loin de la fête. On commençait à entendre plus clairement le roulement étouffé de la rivière Madame , qui passe par ce chemin pour se rendre au Fort, et de là à l'Océan. Les bruits de la savane leur arrivaient fondus ensemble; un grand cri éternellement criant, éternellement planant sur cette multitude, et dont par intervalles on perdait l'expression , à ne plus savoir si c'était peine ou plaisir , douleur ou joie. Une épaisse vapeur dominait , à travers laquelle les flambeaux semblaient pleurer. L'air était traversé tour k tour par le parfum des franchipaniersetdes autres arbres delà campagne , et par l'odeur des bois résineux qui éclidraient les danses. Il y avait çà et la des tas d'ivrognes. On heurtait aussi contre des amours sans gêne.
IÇ)0 OUTRE-MER.
Le pauvre Marius! on devine combien ces tableaux étaientpeu faitspour réjouir ses yeux et l'encourager dans ses rêves de rbéabilitation sociale. Il marchait à pas précipités. Tout d'un coup il s'arrêta et dit a Jeannette:
— Est-ce que tu aimes à danser ce vilain bamboula ?
— Oui, mon ami, cela m'amuse.
— Alors je n'ai plus rien k te demander. Mais il me semble pourtant que cette danse ne convient' guère à une femme qui est honnête. Vois si les blanches se remuent de cette façon.
— Mais je suis une petite négresse.
— Tu es ma femme. Et cette danse est vile, Jeannette, tu sauras t'en priver. Je te trouverai des plaisirs plus purs, plus dignes de toi et de moi. N'est-ce pas que tu ne regretteras pas ces fêtes? Tiens! regarde d'ici. Ces joies grossières méritent-elles une larme? Oh ! restons ensemble , ma Jeannette , ma ménagère chérie , restons ensemble pour mieux fuir cette foule et ses hideux em.brassemens. On est déjà mieux , a ce qu'il me paraît, sur ce morne. S'isoler des hommes , c'est se rapprocher du bonheur.
OUTRE-MEll. 191
■ — Marius , est-ce que nous ne viendrons plus jouer sur la savane? Quand j'étais sur l'habitation, j'aimais bien h me coucher dans les herbes et a poursuivre , au soleil , les petites fleurs. C'est qu'avant de travailler a la terre, vois-tu , j'ai gardé les moutons. Il en était un que je préférais à tous les autres. J'arrangeais toujours mes fleurs , de façon à leur faire de jolis colliers. Ah ! j'aimais bien aussi à danser, mais tu ne veux pas que je danse, je ne danserai pas. Je t'aime tant, Marius !
— Tu m'aimes , dis-tu. Et moi aussi , je t'aime , jeune fille. Ces étoiles qui luisent audessus de nos têtes , m'ont vu bien souvent pleurer , en songeant a tes deux bras autour de mon cou et au bonheur de t' avoir pour épouse et pour maîtresse. Les femmes blanches passent à mes côtés , sans que jamais je songe a les regarder. Qu'ai-je à faire des mulâtresses ou des blanches? Filles aux longs cheveux , ou filles aux pieds dorés , aucune parmi elles n'a de charmes qui égalent la moindre de tes beautés. Toi seule ici m'es chère. Tu me semblés plus radieuse que le
soleil en son midi. Mais je voudrais (|ue la passion fût ardente comme la mienne, el qu'ils dormissent moins tranquilles dans ton sein, ces flots d'inquiétude amoureuse qui submergent mon pauvre cœur. Tu règles trop la mesure de ta passion, Jeannette. Dis, m'aimes-tu bien? N'est-ce pas la fièvre d'un moment? reconnaissance peut-être! Mais je te crois pieuse. Le mensonge n'a jamais terni la pureté de ta lèvre. Eh bien, jure-moi que tu m'aimes. Jure-le-moi par ma lumière en ce monde, par tes yeux.
— Je te le jure , Marius , par mes yeux. — • Que tu tiendras ton cœur dans les bornes
de ta petite maison. Que tu ne céderas pas aux mauvais désirs, qui assiègent , la nuit, le chevet de notre couche. Ce sont des démons, mon enfant. Il ne faut pas te rendre à leurs perfides suggestions. Avant d'agir , consulte toujours ton mari. Que tu seras bonne, douce , fidèle; tu me le jures?
— Je te le jure, je te le jure par ta tête qui m'est si chère ! Par toutes ces idées que tu remues en moi et qui me font mal , je te le jure. Je suis a toi, Marius, ma personne
tout entière est à toi. Ne doute pas de mon amour. Je ne sais pas m'exprimer, mais tout ce que tu sens, je le sens; tout ce que tu éprouves, je l'éprouve. Ne doute pas de mon attachement. Je te jure que je suis ta femme, ta petite femme, comme tu dis, dévouée jusqu'à la mort.
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Pour l'instant, cet homme qui doutait toujours était rassuré.
Les deux époux descendirent dans la savane. La foule, loin de diminuer, s'épaississait au contraire de tous les esclaves qui parvenaient a s'échapper de chez leurs maîtres. Jeannette et son mari circulaient paisiblement à travers ces tables chargées de gâteaux et de boissons, lorsque tout à coup Marius s'arrêta, comme par un mouvement électrique, devant une femme, une mulâtresse, qui le considérait sans rien dire.
— C'est Flora , murmura-t-il.
— Qu'est-ce que Flora ? demanda la petite négresse effrayée.
— Une ancienne amie , reprit-il avec un sourire moqueur.
Mais Flora, sans se déconcerter :
— Une amie qui n'a oublié que vos loris, monsieur, et vous prie de lui preler votre bras , dans celte bagarre où elle s'est perdue.
Refuser, c'était faire un aveu. Tout en maudissant cette fàcbeuse circonstance , lé mulâtre se soumit. La promenade continua. Après deux ou trois heures , la plus grande intimité régnait entre les deux femmes , ce qui ne pouvait manquer d'arriver, et ce que Flora désirait peut-être.
Flora, en devisant avec Jeannette , lui racontait quelques rixes, auxquelles sa mauvaise étoile , dans la soirée , l'avait condamnée d'assister, et elle déplorait beaucoup que l'autorité n'eiit pas avisé a des mesures plus prudentes , pour empêcher l'ordre d'être troublé. Au beau milieu justement de cette plainte, une discussion s'éleva a leurs côté^ , entre des nègres de la ville et quelques gendarmes qui avaient arrêté un métif. Les esclaves voulaient arracher cet homme à la force armée, les gendarmes répondaient qu'on l'avait surpris dévalisant un blanc et qu'ils se feraient plutôt lapider que de ne
OUTHE-MER . 1 ^5
pas le conduire a la Geôle. Là-dessus , Marius, au lieu de se retirer, s'enfonça tête baissée parmi les assaillans. Il n'avait entendu de l'explication que la dernière partie , et ses mauvaises dispositions l'emportant sur toute prudence , il recommanda aux deux femmes de ne pas s'éloigner et il se précipita dans la foule qui s'ouvrit el se referma sur lui, pareille à la mer.
La multitude agitait ses bras et hurlait. On eût dit que ses vagues battaient un vaisseau, et les gendarmes qui ne voulaient pas relâcher leur prisonnier, flottaient de ça, de là, poussés et repoussés. Soudain un sabre brilla dans l'air, mais un million de cailloux éteignit à l'instant cette lueur téméraire. Les femmes épouvantées s'enfuirent, les unes emportant leurs enfans qui criaient, les autres appelant leurs pères , les autres leurs frères, quelquesunes leurs maris, beaucoup leurs amans. On ne s'entendait plus. Flora entraîna Jeannette. Elle l'entraîna , et chemin faisant , elle lui prouva qu'elle n'avait pas de meilleur parti à prendre, que de la suivre dans sa chambre du Fort , où Marins ne manquerait
1 ()6 OUTUE-MEH .
pas de la venir chercher. La petite négresse, enchantée de sa nouvelle amie , ne trouva rien à redire a cette proposition j et de la savane , moitié riant de leur terreur panique, moitié pleurant le mulâtre perdu , on gagna le logis de l'aimable progéniture de M. Nicole.
Flora trouva une lettre chez elle, par laquelle son père la menaçait tout simplement de la faire enlever par deux gendarmes, si, dans moins de cinq jours, il ne la voyait arriver sur son habitation. Elle s'affligea d'abord amèrement de ce contretemps , mais bientôt la gaieté lui revint. Elle avait reconnu qu'il lui restait plus d'heures qu'il n'en fallait pour consommer sa vengeance. Elle considérait Jeannette avec un regard brillant et cruel , tel que celui du mansféni quand il dévore une poule.
Jeannette n'avait que seize ans, Flora en avait , elle , vingt et quelques mois. Pour ce qui est de l'intelligence , on a pu en juger. On sait , en outre , l'estime particulière que faisaient avec raison tous les gens de couleur , de l'éducation et de l'esprit bien doué de la belle mulâtresse.
OUTRE-MER. ig-
A propos de bagatelles, elle tomba dans les jérémiades accoutumées sur l'inconstance des affections humaines , sur le peu de prix ([ti'on doit mettre à certaines promesses qui se prodiguent sans mesure , parce qu'elles se prodiguent sans conséquence. Elle dit que c'était une monnaie courante que chacun recevait et colportait, mais k laquellepersonne ne croyait; que cet abus pouvait être certainement un grand mal, mais que ce pouvait être aussi un bien incalculable ; qu'on ne savait pas ; et que si le monde allait de ce train et non d'un autre , c'est que cela avait plu au bon Dieu, et que le bon Dieu avait eu sans doute ses raisons pour en agir ainsi. De quoi, elle concluait qu'il fallait prendre la vie le plus gaiement possible , et non seulement aimer son mari , mais* encore aimer tout le monde.
La petite négresse, quoique enlacée dans la trame de cette invincible logique, ne se rendait pas encore. Elle se retranchait derrière ce que lui avait souvent répété son mari, lequel passait aussi pour être fort savant.
1()8 OUTRE-MKR.
Flora ne disconvenait pas que Marius ne fut très savant , et même très aimable ; mais elle faisait obs^erver en amie et toujours pour le plus grand bien de la chose , que de temps immémorial les filles de couleur, mulâtresses ou négresses, avaient vécu à leur guise et sans contracter de mariage; ce qui était, on avait beau dire, infiniment plus amusant. Elle lui offrait d'en faire l'expérience, et comme elle partait, de lui céder son amant , le plus beau des jeunes blancs , assurait-elle , et aussi le plus riche.
Mais Jeannette demandait a quoi lui servirait de l'or, avec un mari aussi soupçonneux que le sien. A quoi Flora répondait :
— Tu lui persuaderas que tu gagnes ces quarts de doublon en travaillant aux robes des femmes blanches ; et au lieu de porter de vilains mouchoirs à ta tête et a ton cou , tu étaleras a tous les yeux de riches madras et de larges dentelles. Tu quitteras le calicot, tu prendras des chemises de batiste; ou si tu aimes mieux te chausser, rien ne t'empêchera de marcher avec des souliers de satin, ou avec des bottines de soie. Le grenat et le corail
OUTRE-MER. igg
remplaceront les mauvaises verroteries qui déparent la beauté de ton sein.
Jeannette écoutait la bouche béante , et au mouvement de ses paupières , on eût cru qu'elle voyait en effet toutes ces richesses tomber à ses pieds avec les paroles de sa perfide amie. Elle était éblouie.
— Partiras-tu pour le Vauclain ? demanda-^ t-elle an milieu de cette ivresse.
— Je puis partir maintenant, répondit la mulâtresse, en lui jetant un coup d'œil affreux.
Puis elle ajouta d'une façon plus douce , mais ironique :
— As-tu peur que je veuille demeurer?
— Oh! non ! s'écria Jeannette.
Mais elle était troublée.
En ce moment , la porte de la chambre voisine qui donnait sur la rue s'ouvrit avec fracas , et l'on entendit entrer dans la maison une joyeuse chanson. C'était M. de Longuefort qui revenait de la fête.
— Vous arrivez à propos, lui dit Flora» Quand on parle du soleil.....
Un cavalier^ par une nuit sombre, courais bride abattue dans le chemin qui mène de Saint-Pierre au Morne-Rouge et qui côtoie pendant quelqxies instans les deux ou trois savanes baignées par la rivière Madame. Arrivé à l'endroit qu'on nomme l'Etoile, il arrêta court le superbe che\al qui le portait , et il &ifïla distinctement et à deux reprises^ U se trouvait alors devant une haie de pignons?^
202 OUTKE-MEH.
d'Inde en fleur, et son regard était fixé sur une petite maison située aufond d'une savane, entre plusieurs masses de verdure. Une fenêtre de cette maison ne tarda pas à s'illuminer. Satisfait de cette réponse , le cavalier franchit la haie, et en deux sauts il fut dans la maison. Il entra brusquement, en maître, à la créole. Puis il demanda d'une voix qui n'était ï-ien moins qu'amoureuse, oh était le mari?
— Parti ! répondit une femme qui le précédait une lampe a la main.
— C'est bien heureux !
— Je vous ai fait prévenir , quoique je n'ignore pas que ce soit un péché.
— Qui t'a dit que c'était un péché, folle. Moi, je t'assure que c'est une bonne œuvre, une œuvre de chrétienne. Es-tu plus tranquille à présent ?
— Puisque mon maître est avec moi.
— Ma foi! dit le comte de Longuefort, car nous supposons que le lecteur l'aura reconnu; ton maître est un homme qui s'ennuie bien. Quel diable d'escalier ! Par où me mènes-tu? En vérité. Jeannette, il faut que je sois bien amoureux de toi , pour que je me
OUTRE-MER. 2o3
dérange a cette heure. Je suis triste ce soir. Et je ne ferais rien de plus, ma parole! si je recevais un rendez-vous de la Sainte-Vierge elle-même î
— Que vous êtes impie , mon maître ! Jésus ! Et vous n'avez pas peur du tonnerre?
— Je n'ai peur de rien, petite sotte. La peur est un vice d'esclaves et de mauvais blancs. Il y a long-temps que je jure en toute sûreté de conscience, et plus long-temps encore que je cours , la nuit , vos cases à nègres j ce qui est mille fois plus dangereux. Mais comme disait le magnanime Jules-César, mieux vaudrait mourir que de craindre sans cesse. Je m'en vais donc mon chemin, à la grâce de Dieu et des jolis minois. Ce soir à toi, Jannette^ demain k une autre. Je suis enchanté que l'espèce de loup-garou que tu as épousé en légitime mariage , soit loin d'ici Tu en es sûre au moins?
^-11 m'a embrassée, ce matin, sur le frouT, m'a recommandé d'être bien sage et m'a dit qu'il ne reviendrait que dans deux jours, à cause d'affaires sérieuses qui l'appelaient en ville. Oh! ce que je fais n'est pas bien. Si ma
204 OUTKE-MER:.
graiid'mère venait, ii la Toussaint, me le reprocher î
— Tu as encore un an pour faire pénitence. Ainsi parlons d'autres choses. Tu es charmante , ce soir. On a beau dire , vous autres négresses , vous êtes d'une élégance de taille qu'on ne voit pas aux blanches, même les mieux faites. Vous avez le corps plus hardi , plus ferme , tandis que toutes ces mijaurées avec leur albâtre , ressemblent.à de la crème fouettée. Elles ^fondent au soleil. Mais par exemple, ^ vivent les mulâtresses ! Elles seules peuvent vous disputer la palme , car ce sont vraiment des filles sculptées dans l'or , des filles a part , créées exprès pour ce ciel toujours joyeux! Mais^ viens ici, Jannette. Tu as l'air d'une tourterelle sauvage. Viens donc.
— Monsieur !
— Allons ! vas-tu faire la blanche?
— Silence ! n'avez-vous rien entendu ?
— J'entends le criquet.
— Non, autre chose; comme un bruit d'ailes.
— Un bruit d'ailes ? C'est le vent.
OtTRE-MER. 205
— Peut-être les zom^w/
— En ça , perds-tu la raison avec tes zombis?
— Il y en a de plusieurs espèces ; ceux qui vont a quatre pattes , ceux qui laissent leur peau derrière la porte pour voler tout écorchés dans l'air, ceux qui sucent le sang des petites filles...
— Jannette , quelles extravagances ! Laisse ces contes, je te prie , aux vieilles sorcières. Approche, je t'en dirai qui vaudront mieux. D'abord je t'apporte un collier.
— Ob ! montrez-le-moi ! montrez-le-moi , mon bon maître ! Que vous êtes bon! Est-il en or, en or véritable? Oh! monsieur Charles > le collier ! le collier! le collier!
M. de Longuefort se pencha en arrière , d'une main écartant la jeune négresse qui s'était blottie sur ses genoux , de l'autre faisant briller et pleuvoir au-dessus de sa tête les anneaux d'or du collier.
— Oh ! comme il brille ! s'écriait Jannette. Laissez-moi le prendre !
— Que me donneras-tu en échange ?
Elle tira d'une de ses pochettes trois ou
quatre petits coquillages \crt-doiés , cl les ollrit gravement.
M. de Longuefort hocha la tête avec dédain.
— Ils sont bien jolis pourtant , murmura, t-elle d'un air charmant de fierté blessée.
— Oui, certes, répondit le blanc , je ne prétends pas le nier. Mais enfin j'estime mon collier un plus haut prix , un baiser de toi par exemple. Donne-moi un baiser.
— N'est-ce que cela? s'écria-t-elle.
Puis s'avisant que ce pouvait être une faute, elle ajouta :
— 11 ne faut pas que mon mari le sache. 11 se fâcherait.
— Donne-m'en deux, puisque tu y es. 11 ne le saura pas davantage.
Elle en donna deux, puis trois , puis quatre, enfin plus qu'on ne lui en demandait. Le comte , sous prétexte de lui passer le collier au cou, avait enlevé le mouchoir empesé qui défendait son sein ; et de conquête en conquête, le déshonneur de Marius fut consommé.
Comme elle était encore renversée dans les bras de M. de Longuefort , on frappa avec violence h. la porte de la chambre.
Jannette se dressa, comme se dresserait une morte dans sa bière.
— C'est mon mari !
Elle jeta ce cri , et n'essaya plus aucun mouvement, soit pour quitter le canapé, soit pour couvrir son sein nu. Elle resta comme cette surprise foudroyante l'avait placée , droite , immobile , anéantie.
M. de Longuefort, lui, tira de sa poche un pistolet , l'arma silencieusement et se tint prêt. Une dignité inconnue lui était revenue au front et le grandissait.
— 11 va y avoir une veuve , dit-il en regap* dant du côté de Jannette.
On ne se donna pas la peine de frapper une seconde fois. Ebranlée par une secousse désespérée , la serrure céda, la porte s'ouvrit. Le coup de pistolet partit en même temps.
— Vous êtes un maladroit, dit Marins en s'avancant. Je vous remercie du reste de n'avoir pas cru que tout s'arrangerait avec des doublons. M. de Longuefort, que le sang du nègre écrasé retombe sur votre tête ! Je vous tue.
La balle entra dans la poitrine. Le jeune
iloS OUTHE-MER.
homme étendit les bras comme un voyageur fatigué , puis il alla donner de la tête contre le plancher.
Marius resta debout à la place d'où il avait tiré. Ses lèvres tremblaient et ses yeux jetaient l'éclat d'un incendie.
Le comte cependant agonisait dans une mare de sang. Tel le poisson harponné bat de sa queue l'air et le bois du navire , tel de ses membres roidis et de ses dernières convulsions, ce puissant d'hier battait les planches où il était étendu. Qui aurait jamais dit que ce serait son dernier bruit sur la terre !
Enfin par un pénible effort ^ il se souleva. Il avait écarté sa chemise, et sa main devenue rouge, seihblait pétrir &a poitrine dans le sang. C'était a l'endroit où il avait été frappé. Il ouvrit de grands yeux , porta la main aux boucles étincelantes de sa noire chevelure.
Marius se pencha. 11 espérait, le mulâtre î que le blanc allait commettre quelque lâcheté.
— On en a vu réchapper de plus malades^ dit-il pour l'encourager h demander grâce.
Mais le moribond ne parut pas avoir en-
OUTRE-MER. âOg
tendu. Il avait les yeux fixes, on voyait qu'il voulait parler , qu'il réunissait toutes ses forces. Enfin il laissa tomber ces mots :
— Malheur k celui qui lève une arme sur des cheveux blancs !
Et la main sanglante qu'il portait toujours a ses cheveux retomba lourdement. Le nom de son père vint errer sur ses lèvres , puis ses lèvres se glacèrent, et bientôt tout son corps.
— Amen î s'écria le mulâtre , notre chien a trépassé.
Alors avec ,un aiFreux pétillement de joie dans les yeux, d'un air moitié sérieux, moitié plaisant, voûté comme celui qu'il avait égorgé
etparodiantsesfaçons de galanterie, il s'avança vers Jeannette qui était encore à sa place , écoutant, mais ne paraissantplus comprendre. Les ye^ix de la négresse étaient fixés sur la noble et pâle figure du comte mort. Il se passait quelque chose d'incompréhensible en elle. Marius lui dit :
— Madame, si vous désirez apprendre comment une peau blanche n'est pas k l'abri d'une balle de peau rouge , daignez tourner
210 OUTUE-MEfl.
VOS beaux yeux sur ce qui a été un grand seigneur et qui n'est plus qu'une charogne. Vous le connaissiez , je crois, ce gentilhomme?
La femme joignit sans répondre , ses deux mains sur son sein.
Mais les traits de Marins avaient déjà repris leur expression de haine. Il retourna d'un bond au cadavre. Et les ongles de ce lion mal aprivoisé sortirent de leur enveloppe , la nature carnassière* de l'Africain rompit les digues de l'éducation , le volcan de sa fureur que l'excès même de la rage avait contenu jusque-la, se dégonfla sans mesure. Il criait, en foulant aux pieds les restes de son rival :
— • Maudite soit , maudite , la nuit infâme oïl ont été conçus cet homme et cette femme, l'un si haut , l'autre si bas , tous deux pour le désespoir de ma vie ! Mon déshonneur est né cette nuit , nuit exécrée , nuit pareille a celleci ! Qui veut me tuer? Je lui donnerai pour récompense cette prostituée, qu'il pourra affermer aux blancs ! Oh ! qu'on t'a bien nommé , démon qui gouvernes du pied ce
OUTRE-MER. 21 l
monde de douleurs, inexorable fatalité , fatalité aux entrailles d'airain! Tu poursuis le mulâtre jusque sous les rideaux de sa couche ! Pas même ce qu'ont les bêtes en toute tranquillité, en toute possession! une compagne.
Il se tut un moment , suffoqué par les battemens de son cœur; puis il continua^ l'œil tourné sur sa femme :
— J'en avais un pressentiment. Ce matin, lorsque je l'ai embrassée et lui ai dit que je ne reviendrais que dans deux jours , il s'est manifesté en elle et jusque dans ses paroles, une honte étrange que j'ai vue et que je n'ai pas pénétrée et que je pénètre à cette heure. Elle pensait a son blanc. Je suis parti, le soupçon dans l'âme, car si je hais l'homme , je méprise la femme. Vase fêlé pour tout ce qui est vertu, éponge avide pour tout ce qui est corruption ! Sœur des vipères et mère de tous les crimes , oh ! la femme ! la femme ! Et encore une négresse ! Tu n'aurais pas dû la quitter, fou. Est-ce que je ne connais pas les blancs? Ce misérable qui profite de la nuit , de mon absence, pour se glisser près d'une enfant qui ne sait ce qu'elle fait, et qui a brisé
mon honneur, comme elle briserait la noix d'une pomme d'acajou. Ohî je voisbien àprésent que tuer un homme, ce n'estpas se venger! Il faudrait pouvoir éterniser l'agonie. Du jour où nous nous sommes rencontrés, ce monstre et moi , nous nous sommes devinés et haïs. Enfin un ange de justice me l'a envoyé! 0 sang des nègres martyrs ! ô chair des mulâtres hachés h. coups de fouet ! je vous offre cette victime. Tenez, voilà ce superbe blanc. Riez , vous qui avez tant pleuré !
Il se mit à parcourir la chambre , les bras croisés sur sa poitrine , et parfois le pistolet qu'il avait gardé à la main , appuyé contre son front. Cette pression glacée le soulageait. A la porte de sa tête , de ce monde où s'agitaient , se heurtaient, se déchiraient, semblables a des éclairs, tant de pensées contraires et fatales; il lui était peut-être doux de sentir frapper ce terrible ami , ce médecin du désespoir , la dernière raison de l'homme contre la Providence ! 11 était visible qu'il avait oublié que le pistolet n'était plus chargé, et qu'il débattait dans sa conscience s'il se ferait ou non sauter la cervelle.
OUTRE-MER. 2l3
Tout d'un coup enfin il s'arrêta devant sa femme.
— El vous, que ferai-je de vous?
■■ Jeannette tomba à ses genoux et répondit doucement :
— Tuez-moi.
— Vous tuer? reprit le mulâtre avec impétuosité, oui, c'est ce que vous méritez. Mais vous êtes une négresse, une sœur d'infortune , une pauvre enfant ; vous n'avez peut-être pas mesuré l'abîme oii vous nous jetiez , vous et moi. Je ne sais s'il faut vous tuer, je n'ose.
— Je vous ai bien offensé.
— • Appelez-vous cela offenser? Vous êtes généreuse.
— Je chercherai a expier ce que j'ai fait.
— Expier ce que vous avez fait ! avoir reçu un homme, dans ses bras, dans ma chambre, et quel homme ! Ah ! promettez-moi plutôt d'arracher le soleil de la voûte du ciel. Vous ne sentez et ne comprenez donc rien ? vous ne voyez donc pas qu'il est des choses irréparables? Dans un autre pays, sous d'autres lois, si nos visages étaient de la même couleur , ce
'21l\ outre MEK.
que vous avez fait serait un crime (énorme, épouvantable, un de ces crimes qui emplissent les familles de sang et de désolation. Mais ici , sur ce petit rocher dévoré de serpens et de préjugés , dans le triste état où je suis, ce que tu as fait est une monstruosité, femme , une monstruosité qui engendrera peut-être bien (ïes morts; d'abord la mienne. J'avais un avenir, j'avais une vie réglée, je savais où j'allais. Maintenant tout est rentré dans les ténèbres. Ténèbres sanglantes !
— Ayez pitié de moi.
— Oh ! comme vous vous êtes évanouis , mes beaux rêves! mes grandes idées! mes nobles projets! Tout ce peuple d'opprimés dont je devais être le rédempteur pacifique , que je voulais ramener a la liberté par la vertu, que je voulais dresser et fortifier d'exemple! Etre ridicule , être déshonoré ! Que l'outil se brise, quand la main est prête! Trouver l'obstacle si près de soi, presque en soi, et sans pouvoir rien ! Le seul obstacle que je n'eusse pas prévu ! Quel abaissement de l'orgueil humain !
— Marins !
— Madame.
— Pardonnez-moi au nom du bon Dieu!
— Le sac d'argent que j'ai emporté , ce matin, c'était notre dernière ressource. Des dettes sacrées l'ont épuisé. Tandis que tu t'ébattais avec ce monstre, j'allais, moi, quêter aux portes de mes amis et leur demander de quoi te nourrir; car nous n'avons plus de pain. La maison où tu donnes des rendezvous d'amour, dans une semaine on t'en cbassera, femme. La misère fait fête a l'adultère; nous nous en irons avec ces compagnons. Un seul port m'était ouvert, et vous me l'avez fermé. Le marquis de Longuefort se serait rappelé les offres généreuses qu'il m'a prodiguées au Vauclain, mais comment aller tendre a la pitié du père, des mains fumantes du sang du fils î
— Alors tuez-moi.
— Par bonheur tout est fini pour le pauvre Marius. A trois pieds sous terre , on n'a plus ni faim ni soif. Vous , vous vivrez et vivrez sans inquiétude. Vous n'êtes pas laide et les jeunes blancs paient bien leurs maîtresses.
— Et toi aussi, tu vivras, Marius.
— Non, madame, je ne vivrai pas. Est-ce que vous vous imaginez que M. le procureur du roi entend ses devoirs, comme vous, les vôtres? Demain on me trouvera près de ce cadavre. Il est blanc, je suis mulâtre. Il est maître , je suis affranchi. Il est riche et magnifique, je suis pauvre. M. le procureur du roi avait une grande considération pour sa table j peut-être même est-il son débiteur. Le procès ne sera pas long. Vous pourrez venir me voir pendre.
— Oh! par pitié !
— Soyez sans crainte. On ne vous fera rien, a vous. Oh! vous, les lois vous protègent. Moi, pendu, vous choisirez un nouvel époux, et par conséquent de nouveaux amans. Je vous les souhaite blancs, puisque vous les aimez de cette teinte.
— Mais avec ce cadavre , tout ne disparaîtrait-il pas? veux-lu que j'aille l'enterrer?
— Tu ferais ce que tu dis ?
— Je jure...
— Ces catins ont la rage de jurer. Ne jure pas. Tu Fenterrerais ?
— Je l'enterrerais. Je n'ai jamais aimé cet homme , je le vois a cette heure.
— Toi-même l'enterrer ! Relève-toi , il y a encore du sang de nègre dans tes veines. Ainsi donc tu ne me dénoncerais pas. S'il passe quelque robe de juge par ici , tu n'iras pas, lorsque le corps aura disparu et que j'aurai par ainsi confessé que je n'étais pas dans mon droit, tu n'iras pas révéler le meurtre et livrer ma tête afin de te venger. Car sache que nous ne dormirons plus sur le même oreiller , et que si parfois encore nous nous asseyons a la même table , ce ne sera plus comme de jeunes amans, mais comme des ennemis mortels que la crainte du monde force a dissimuler. Sache bien que nos lèvres, semblables à celles d'une blessure toute fraîche, ne se rapprocheront , s'il le faut, que pour s'éloigner avec plus de douleur. Je serai désormais sans pitié. Or donc celui qui te condamne , tu peux le condamner. Ainsi ton crime t'aura été profitable , puisque le jeune homme que tu désirais , il te l'auia
'2\S OUThE-MER.
donné, et le mari qui. te gênait, il t'en aura débarrassé. Profite de ton adultère, croismoi.
— Enterrons vite ce cadavre, voici le jour.
— Ce soin me regarde, négresse. J'étais né pour être le fossoyeur de la race blanche. Commençons toujours par celui-ci. Mais non, reprit-il tout d'un coup, il me vient une autre idée , bien meilleure , une idée de bonheur, je puis dire. Ce cadavre attirerait dans le voisinagie la volée entière des corbeaux de la justice 3 ils le déterreraient. Faisons mieux, et qu'ils me pendent, j'y consens, s'ils devinent d'oii par* le coup !
Ce que dit, il prit un sac dans lequel il fourra le corps. Mais au moment de le fermer, il se retourna vers Jeannette et lui adressa cette atroce plaisanterie :
— Tu n'as plus rien à lui dire ?
La femme répondit avec plus de dignité qu'il n'aurait cru :
— Qu'en demandant sa grâce à Dieu, il demande aussi la mienne.
Il traîna ensuite la victime enveloppée de ce singulier suaire dans le jardin. Aux pieds
OUTRE -MER. 2ig
d'un aloës , le fier cheval attendait son cavalier. Marins plaça le sac sur le dos de l'animal 5 l'y fixa à l'aide de deux solides courroies ; puis ayant ouvert la porte de la haie , il piqua le cheval en lui criant :
— Va où il te plaira ! Tu portes mes étrennes de celte année aux blancs.
Il est inutile d'ajouter que le mulâtre avait eu soin de bander la plaie , pour éviter que le sang, en coulant, ne trahît le chemin.
Les magasins de la Grand'Rue commençaient à s'ouvrir, les valets et les servantes peuplaient encore le seuil des maisons , d'où ils échangeaient , selon leur coutume , des injures et des bonjours. Çà et là quelques négocians réveillés quotidiennement avec le chant du coq , allaient à la place Bertin prendre Fair en traitant des affaires. Rosemond était couché sous un des palmiers de
l'hôtel (ic Longuefort , et pressé d'un nombreux auditoire de nègres , la plupart garçons d'écurie, il racontait comment son maître était parti , la veille, sur son plus beau cheval , sur Mahmoud enfin, et comment six heures et demie allaient sonner, sans que monsieur fût encore de retour, ce qui lui causait une très vive anxiété. D'autant plus, observait-il, que M. le marquis avait fait dire que tout à l'heure il se présenterait pour terminer avec son fils une affaire de l'intérêt le plus grave , et qu'après la scène de l'autre jour , manquer a une entrevue si expressément fixée , ne contribuerait nullement a rétablir le jeune homme dans l'esprit du vieillard. Chacun admirait la sagesse de Rosemond , lorsque soudain retentit un grand hourra à l'extrémité de la rue. Un cheval qu'on avait vainement essayé d'arrêter courait ventre à terre vers l'hôtel de Longuefort. Rosemond fit un saut de joie, il avait reconnu son bien-aimé Mahmoud. On s'imagine quels éclats bruyans soulevait cette scène. Des maladroits que le fougueux animal avait dispersés d'un côté et d'un autre, ceux-ei culbutés sur ceux-là, bon nombre «imbibaient
dans Teau fraîche du canal j les rires, étaient inextinguibles. Seul , Rosemond qui avait d'abord ri comme les autres, était devenu sérieux. 11 regardait stupidement le sac en croupe de l'animal, et faisait d'incroyables efforts d'esprit pour s'expliquer , comment Mahmoud qui avait emporté un homme , rapportait un sac. Ceci n'était pas clair pour lui.
Survint le malheureux père. On se rangea. Apollon , un câpre d'une maison voisine , aidait Rosemond a délier le fardeau. Le marquis s'étant approché , demanda ce que c'était que ce cheval tout en sang avec cette charge sanglante -, car k la fin le sang avait rompu ses barrières et coulait à flots. On commençait à ne plus rire. — C'est Mahmoud, répondit Rosemond.
-T- Qu'est-ce que Mahmoud? reprit le marquis. Rosemond , jetez ce sac a terre et l'ouvrez. Il y a peut-être un crime au fond. Et le regard du vieillard parcourut les rangs de la foule qui grossissait de plus en plus. Tout le domestique du comte était accouru. Le perron et les deux escaliers ployaient sous les
:j34 outre-mek.
pieds des esclaves. Les petits nègres étaient là , la vieille Catherine était là , toutes les filles de son sérail étaient là , toutes vêtues à peu près , vu la surprise et l'heure , comme le soir du fameux souper.
L'ouvrage n'avançait pas, le sac était si fortement scellé à la hête ! Puis les doigts de Rosemond hésitaient et trébuchaient sur les courroies. — Tu trembles, poltron ! dit encore le marquis. — Ah! monsieur! s'écria le mulâtre en fondant tout d'un coup en larmes , vous ne savez pas, c'est que monsieur est parti sur ce cheval. — Sur ce cheval ? reprit le planteur , monsieur est parti sur ce cheval* Quel monsieur? — Monsieur mon maîlre!
répondit l'esclave.
Le sac enfin détaché tomba lourdement à terre. Le marquis saisit lui-même le couteau d'Apollon, coupa les cordes, ouvrit le sac, et ses mains qu'il y plongea, il les en retira tout ensanglantées de sang. La foule poussa un cri. A la seconde fois , M. de Longuefort amena une tête, une poitrine ^ le père amena le fils. Ce cadavre, il le souleva sans pâlir à la hauteur de son visage, le regarda face à face , et comme
OUTRE-MER. :â25
le sang caillé ne lui permetlait pas de disliîi^ guer les traits, il les essuya avec son mouchoir et rien ne l'empêcha plus de reconnaître son propre enfant. On sait quel était le marquis René de Longuefort. Il recula d'horreur , mais il ne sortit pas de sa bouche une plainte. Le cadavre fut porté dans la maison. Passant par la salle aux colonnes et aux buffets d'or, par cette salle où une semaine auparavant s'était célébrée une si brillante orgie ! les esclaves le déposèrent sur la grande table d'acajou, pour laver sa blessure et l'habiller de ses derniers vêtemens. Si l'on avait bien cherché, on aurait peut-être trouvé encore dans quelque coin, la Bible qu'il avait ouverte pour un jeu si impie ! Ce nègre qu'il avait torturé , mêlé à la foule et suivant le cortège, vit jeter mort sur cette table même, l'homme j^oyeux et tout-puissant qui l'y avait tenu une heure entière entre la vie et la mort. Quoiqu'il en fût, on le lava. Chacune de ses concubines vint, en passant, s'incliner sur son visage, le regarder encore une fois. Et de leurs lèvres silencieuses tombèrent peut-être plus de malédictions que de prières!
Les petits nègres eurent bientôt allumé des cierges autour de la table -, les autres valets tendu la salle de noir. On enleva au fauteuil du comte ses armoiries encore sillonnées de la balafre du marquis, et on les déposa a ses pieds. Cette noble race de Picardie portait d'hermines au lion d'azur. Cet argent semé de mouchetures noires , à cette heure funèbre , aux lueurs de ces flambeaux , faisait un triste accord avec le vaste drap noir semé de larmes blanches. Deux prêtres entrèrent, auxquels Rosemond annonça que M. de Longuefort, qui ne pouvait paraître, les priait de vouloir bien réciter les prières des morts devant ce cadavre , jusqu'à ce que les hommes de loi fussent venus constater le meurtre et dresser leurs procès-verbaux ; après quoi M. de Longuefort rendrait ce chrétien a l'église catholique, apostolique et romaine, afin qu'elle le déposât en terre sainte.
Le planteur était enfermé avec deux secrétaires. Il leur dicta une lettre simple et touchante , adressée a tous ses amis de l'île , par laquelle il leur apprenait le malheur qui
Tavait frappé et leur demandait de l'aider h déxîouvrir l'auteur d'un si abominable attentat. Il écrivit aussi au gouverneur de la Martinique.
Quelque» heures après, quand il passa, vêtu de noir , toute la maison du comte , et ses propres esclaves de la ville qui étaient venus pour lui exprimer leur douleur, courbèrent respectueusement la tête, sans rien dire. Le marquis les salua avec bienveillance, et sans rien dire non plus , il leur montra le ciel avec son doigt. Puis il les congédia, en leur recommandant d'être toujours bons et honnêtes. Ils n'étaient pas encore sortis, qu'on vit paraître , pleurant et sanglotant , une vieille mulâtresse qui avait été la nourrice du comte de Longuefort. Rosemond la soutenait. Elle tomba aux pieds du vieux gentilhomme et essaya de parler , mais les larmes couvraient toutes ses paroles , et elle ne pouvait que s'arracher les cheveux qu'elle avait aussi blancs que ceux de son vieux maître. Le marquis eut de la peine à rester inébranlable, Fattendrissement avait gagné. Il lui demanda , si elle était libre , et comme
2 28 OUTRF.-MER.
elle ne répondait pas , tant elle larmoyait ! Rosemond murmura qu'elle ne l'était pas encore ; et le planteur reprit aussitôt qu'il entendait qu'elle le fût désormais, et de plus avec une pension qui assurât sa vie. Mais elle, au lieu de remercier, recommença à pleurer plus fort , si bien qu'on fut obligé de l'emmener.
Rosemond obtint aussi la liberté. Après avoir témoigné sa reconnaissance, il raconta a M. de Longuefort qu'il était monté sur le cbeval de feu monsieur le comte et qu'il l'avait conduit k la porte de la comédie, par oii un esclave assurait l'avoir vu rentrer en ville^ qu'arrivé la, il avait donné de l'éperon et que Mahmoud l'avait emporté comme une flèche, jusqu'à une certaine maisonnette située près de l'Etoile et qui appartenait à un nommé Marins; que cettedite maisonnette lui était suspecte , parce qu'indépendamment de raisons plus importantes, juste devant la porte, le cheval avait fait un si brusque écart , que lui, un des meilleurs écuyers de la Martinique, il en avait été irréparablement désarçonné , et qu'enfin malgré tous ses efforts, jamais
OUTRE-MER. :i:2g
Mahmoud n'avait pu se décider a faire un pas de plus, ce qui lui paraissait, à lui, Rosemond 5 peu naturel et entaché de sorcellerie. Quelques nègres étaient encore dans la salle. Le valet qui n'en voulait pas être entendu , se pencha à l'oreille de M. de Longuefort et acheva de lui communiquer les circonstances qui déterminaient sa conviction, que le meurtrier de M. le comte n'était pas autre que le mulâtre Marins. Le colon parut frappé de ce qu'on lui rapportait.
— Mettons-nous en route sans tarder , .'ditil a l'ex-majordome. Je connais le mulâtre dont tu parles. 11 a épousé une négresse de l'habitation. Je désire le voir, avant de risquer aucune démarche judiciaire.
Ils eurent bientôt atteint la petite maison a haie de pignons-d'Inde en fleur. Le cheval de Rosemond marchait presque à côlé de celui du marquis, qui était suivi en outre, de son propre valet de chambre.
Un petit nègre a qui Jeannette donnait deux gourdes par mois , pour les servir et entretenir le jardin , ouvrit la porte de la I. i5
23o OUTRE- ^FR.
haie aux cavaliers et courut avertir son maître qu'un monsieur, suivi de deux esclaves, était descendu dans le jardin.
Marins ordonna qu'on le fit entrer , avec ou sans sa suite , comme il lui plairait ; mais il ne voulut pas aller au-devant de lui. L'habitude de se prémunir contre autrui, l'avait rendu ombrageux ; et il avait fini peu à peu par ne plus entendre aussi bien la véritable dignité.
Celui qui le visitait, formait presque un contraste par la simplicité de ses manières. Ce qu'il avait de digne et de grave ressortait de sa personne, tout naturellement, comme la lumière dufeu.Ilportait superbement le front, mais on voyait qu'il était né avec ces airs, et que le but de l'éducation avait été plutôt de lui abaisser la tête que de la lui élever.
Les premiers discours qui furent échangés, le furent durement des deux côtés. Le planteur ne prit pas de précautions oratoires, pour demander compte du sang de son fils; et le mulâtre , comme on s'imagine bien , ne répondit pas avec toute l'obséquiosité possible. U représenta avec hauteur, d'abord qu'il était
OUTRE- MER. 2ÔI
chez lui et que M. de Longuefort était sans pouvoirs pour i'inlerroger ; ensuite qu'on n'avançait honnêtement aucune accusation, qu'onze fût prêt h la soutenir de honnes preuves; qu'il en exigeait dans ce cas plus qu'en aucun autre , sinon qu'il se verrait obligé de prier M. le marquis de ne pas troubler davantage la paix de sa maison.
Le vieux planteur était fortement tenté de se fâcher, mais comme il y avait dans ces raisons de Marins un fond de justice, il se contint et répliqua que son intention n'était nullement d'accuser sans preuves , que sa démarche même en était le meilleur signe 5 puisqu'il n'avait pas voulu appeler tout d'abord la justice en cette affaire, que Marius allait entendre Rosemond. Le mulâtre se soumit quoiqu'avec répugnance à cet interrogatoire. Et Rosemond raconta ce qu'il savait.
Pale au commencement du récit, le mari de Jeannette se remit bientôt peu à peu. Le sang lui revint aux joues, avec la confiance dans le cœur. Il avait cru le danger plus
2J2 OUTT\E-MT,R.
lorriblc. Alors il reprit trune voix pleine de soumission :
— Monsieur le marqvtis, je ne suis pas un monstre , et quoique mulâtre , je soWre de ce que souffre tout homme , fût-il blanc , fût-il même mon ennemi. Le ciel devait une autre récompense aux vertus dont vous êtes ici-bas le modèle. La colère a pu m'arracher des paroles insensées j mais ce que vous avez fait de bien dans ce pays, je ne l'ignore pas, et je suis de ceiix qui vous vénèrent le plus , monsieur. Le meurtrier de votre fils , quel qu'il soit , ne l'eût pas tué, j'en suis sûr, si, en le tuant, il eût songé au deuil qu'il allait infliger à votre vieillesse.
— Je suis touché , répondit le planteur , de ces témoignages d'affection } mais que répondez-vous a ce mulâtre ?
— Qu'on n'accuse pas un homme de meurtre , parce qu'un cheval a fait un écart devant sa porte.
— Oui, mais ce n'est pas tout. Rosemond vous a dit qu'il existait une inimitié secrète entre vous et son maître , parce que son mai-
tre, j'ai regret de le répéter, entretenait une liaison avec votre femme.
— Est-il encore besoin d'un crime pour expliquer l'écart de ce cheval? Vous le voyez, monsieur le marquis , ce cheval avait l'habitude de s'arrêtera ma porte. Son maître déshonorait ma femme , le trésor que je tiens de votre générosité , le seul bien qui m'attache a la terre j car enfin pour ceux qui n'ont pas la société , reste la famille , comme il ne reste que la tombe à ceux qui n'ont ni société ni famille. Vous n'ignorez pas cela, monsieur le marquis , vous qui êtes Français. Les maîtres de ce pays sont sauvages et n'ont réfléchi sur aucune grande question j ils ne me comprendraient pas. Mais vous , vous ne voulez pas , vousnepouvezpasvouloirqu'onsoithomme,et qu'on n'agisse pas comme un homme. Autant vaudrait demander à la flamme de ne pas brûler. Croyez-vous, par exemple, que si M. le comte a traité un autre comme moi ; cet autre plus clairvoyant et moins imbécile , n'a pas pu lui enfoncer très légitimement un couteau dans le cœur? Avez-vous regardé? Peut-être était-il écrit sur le sac : Adultère.
254 OUTRK-MER.
— Moi, j'y écrirai : Vcpgcancc. Celui qui m'a envoyé le cadavre de mon (ils , je le ferai exécuter sur la place publique , je le mettrai clans le même sac, et l'enverrai à Dieu qui l'en retirera et nous jugera tous les deux.
— La pitié, monsieur , est une vertu chrétienne , et ne pas rendre le mal pour le mal , la plus belle maxime que l'Evangile nous ait enseignée. Je m'efforcerai , pour ma part, de me montrer bon protestant. Je boirai, sans me plaindre , l'absinthe de ma coupe. Car ma journée n'a pas été meilleure que la vôtre ; et moi aussi, j'ai fliit une perte , une perte terrible et irréparable !
Le mulâtre se tut. Son petit nègre qui attendait depuis quelques instans , profita de ce répit pour lui présenter une lettre qu'un gendarme venait d'apporter de la ville. Cette lettre était très pressée. Elle était au timbre du procureur- général et adressée à M. le marquis de Longuefort. Marius la lui offrit en tremblant.
A peine le vieux colon eut-il achevé de lire, qu'il tourna sur Marius des yeux humides et confus.
— -Pardon, mon ami, s*écria-t-il , pardon mille fois de vous avoir accusé d'un crime que vous n'avez jamais commis , que vous êtes incapable de commettre. La douleur m'abusait , de faux indices. Je ne sais où j'avais la tête. Pardon, mon ami , pardon. Le procureur-général m'annonce qu'il tient toute l'affaire , et que le coupable est arrêté. C'est un petit blanc ; ce n'est pas vous , Marius. Pauvre garçon <[ue je viens accabler d'un pareil poids , au moment même où il est le plus malheureux ; car toi aussi , tu as donc perdu quelque chose qui t'était précieux et cher?
— Comme à vous, votre fils.
— 0 mon pauvre fils ! mon pauvre fils ! reprit le colon , en se promenant à grands pas , sa vénérable tête inclinée sur sa poitrine. Marius, il t'a cruellement offensé, mais dis-moi que tu lui pardonnes , mon ami?
— Je ne hais plus votre fiîs, monsieur le marquis. D'ailleurs ne l'eussé-je pas aimé , je serais encore obligé de lui rendre la louange qui lui est due. C'était, sous beaucoup de rapports, un homme distingué. On l'appelait
ici , les nègres qui ont la langue très métaphorique , la Main^d'Or.
Le marquis tomba dans un fauteuil. L'é~ motion l'emportait enfin. Cet homme, habitué k tenir scellé sous un masque de marbre l'océan de flamme de ses sensations, cet homme que l'éducation antique avait dressé a la gravité , le métier de soldat k la patience , et son grand âge nourri de fortes études k une dédaigneuse et philosophique impassibilité ; il pencha sa tête pour ne pas laisser voir les deux larmes qui ruisselaient sur ses vieilles joues. Il avait honte de pleurer , surtout devant un témoin, et plus encore devant un inférieur. Mais les derniers mots de Marius avaient brisé le cachet de toute fausse honte. 11 éclata :
— N'est-ce pas que c'était un noble garçon ? Toi , qui l'as connu , tu le regrettes. Une belle âme , n'est-ce pas? Un enfant né un jour de fête sur la terre , un jour de prières dans le ciel ! Je me rappelle encore l'heure où sa nourrice me le porta, k peine détaché de sa mère. Je le pris entre mes bras , et l'élevant au-dessus de ma tête, je J'offris d'abord a Dieu, ensuite au roi , puis k la noblesse de France
OUTRK-MER. 2 57
et a chacun de ses illustres aïeux. J'espérais que sa part serait bonne dans ce monde , mais Dieu ne m'a pas voulu exaucer. Ce qu'il m'avait donné, il me l'a repris. Que sa volonté soit faite ! La main d'or est fermée , Marins. Des moitiés de villes auront faim et soif désormais. Oh ! je voudrais savoir pourquoi ce misérable l'a tué ! Cet enfant ne portait sans doute avec lui ni plomb ni acier -, on l'aura tué par surprise; car pour brave, il l'était, Mariusj il l'était comme son père et les pères de ses pères ! Je lui sais , au chevet de son lit, une épée qui a été trempée trois fois de sang. Je ne suis pas inquiet , il a dû bien mourir. Mais pourquoi faut-il qu'il soit mort !
Marins frissonnait. Le planteur passa ses doigts a travers sa longue chevelure blanche :
— Il est mort , n'en parlons plus. C'est moi-même qui l'ai tiré de ce sac. Peut-être est-il mort en se répétant que je l'avais maudit. Pauvre et coupable enfant î ce jour , tu n'étais pas toi , et je dus relever la dignité paternelle trop insolemment méconnue. Mais je t'eusse pardonné. Le cœur d'un père ne
258 OUTRK-MER.
garde pas rancune; je l'eusse pardonne, mon fils.... Que je suis faible, Marius, et que je dois vous faire pitié de pleurer, comme aurait pleuré sa mère! Mais, quand l'ordre des choses s'intervertit, quand ce sont les vieilles mains qui cousent les jeunes linceuls , ah î Marius , il est bien permis de pleurer ! Tu ne sais pas ce que c'est d'être père , toi , jeune homme ? L'amour vous suffit à vous autres , tandis qu'aux cheveux blancs comme nous , ce qui reste de flamme a bientôt changé d'aliment. Le culte que vous portez a la fleur, nous le portons au fruit. Va , nous sommes bien misérables. Dieu , en appelant à lui ma femme, m'avait laissé deux enfans. J'aime tendrement ma fille , ma Julie ; je ne doute pas qu'elle ne continue le sourire et la beauté de sa mère, ainsi que ses tendres soins et ses charmantes vertus. Mais le sang, maisle courage , mais l'honneur de notre race , qui les continuera? Seigneur, Seigneur, vous êtes bien sévère !
— Monsieur le marquis , dit le mulâtre , une race qui finit par vous , n'a pas a se plaindre de Dieu. J'ai entendu dire au plus
noble comte de la,vieille Angleterre , le jour de la mort de son fils j un fils excellemment doué : Je suis sûr à présent que le colosse a tête d'or ne finira point par des pieds d'argile.
— Tais-toi, Marius, tais-toi 3 je n'ai pas su mener cet enfant. S'il n'a pas fait la gloire de son pays, ne te hâte pas d'en conclure qu'il est heureux que je sois lej dernier de ma race. Ses vices disent assez qu'elles eussent été ses yertus. C'est moi seul qui suis coupable. Pour complaire à de vieilles pratiques , à une dignité mal entendue , j'ai refoulé mon affection dans mon cœur, j'ai fait violence à mes plus tendres sentimens , je n'ai pas assez appelé et serré ce jeune homme sur ma poitrine. Il m'a trop vu au milieu de l'appareil de la puissance paternelle , pas assez simple, pas assez conseiller. Je suis sûr qu'il est mort persuadé que je ne l'aimais pas. Oh ! si je pouvais le réveiller , comme je le presserais dans mes bras , ce pauvre Charles î Que de choses j'ai pensées, que je ne lui ai pas dites et que je lui dirais ! Bon Dieu î rends-le-moi! rends-le-moi, une heure seulor
2l{0 outre-mer.
ment , pour que je pleure sur sa tête en le couvrant de baisers, et aussi afin que je lui demande pardon de lui avoir été une si dure et si fatale tutelle ! Une heure seulement , grand Dieu !
De ses mains , le vieillard épuisé voila son visage. Dix longues minutes s'écoulèrent , pendant lesquelles il ne prononça plus un mot. Si Marins eût pu ressusciter le séducteur de sa femme , il Peut fait en ce moment.
Le planteur se leva enfin et fit signe a ses deux esclaves. Puis , s'élant approché de Marius, il lui dit :
— Demandez-moi une grâce. Quelle qu'elle soit , elle vous est accordée.
Le mulâtre s'inclina.
— Oui, monsieur le marquis, vous êtes bien de la vieille France. Vous êtes une image conservée de ses rois, qui, dans les occasions, bonnes ou mauvaises , n'eussent pas quitté le toit d'un de leurs sujets, sans y laisser un éclatant témoignage de leur munificence. Il vous reste une fille , monsieur? Que Dieu lui envoie le plus vigilant de ses anges, afin qu'il la préserve et la conduise ici-bas !
OUTRE-MER. 2l[1
— Que veux-tu? reprit le marquis.
— Ce que vous m'oiFriez il y a quatre mois, la gérance de votre habitation la Estrella.
— Tu es géreur de la Estrella. Voici le premier quartier de tes appointemens. Dispose tout pour ton voyage. Le lendemain de ton arrivée , tu seras installé dans tes nouvelles fonctions.
— Merci , monsieur.
— Et maintenant, adieu ! Si tu pries, Marins, prie pour le comte Charles de Longuefort.
La Estrella était contii^uë aux Ramiers. Son nom espagnol lui venait d'un négociant de Cartliagène qui Tavait long-temps possédée, l'ayant reçue en paiement d'un habitant de la Martinique , à qui il avait fait de fortes avances. D'abord ce bien avait été plus onéreux que profitable , mais peu a peu et depuis qu'il était passé sous les ordres de M. de Longuefort , il avait non seulement rempli les